LE SALON DE MADAME TRUPHOT

I

Il ne faut pas croire que Madame Truphot soit, en raccourci bourgeois,

le type désormais historique de la princesse Mathilde.

Médéric Boutorgne sortait du _café Napolitain_ où il aimait à

fréquenter. De cinq à sept, c’était le confluent de toutes les

salles de rédaction et l’endroit de la planète où l’on se giflait

le plus. Même un gérant inspiré avait eu, un moment, l’idée d’y

installer un appareil ambulatoire destiné à distribuer les calottes.

Ainsi toute fatigue superflue aurait été évitée à MM. les gens de

lettres, journalistes, marchands d’hexamètres et _prosifères_ de tout

ordre, déjà exténués par le colossal labeur qui consiste à enfanter,

chaque jour, la pensée de tout un peuple, à être quelque chose comme

l’encéphale d’une race réputée pour le brio de son génie. Médéric

Boutorgne hantait le lieu avec acharnement. Malgré l’hostilité des

courants d’air qui avaient fini par tuer le patron du lieu, lui-même,

et l’élévation à 75 centimes du prix des absinthes, il persistait,

chaque fin d’après-midi, à passer avec des mines respectueuses et

attendries, la carafe frappée, le _Temps_ du soir ou le pyrophore

aux maîtres incontestés, aux maharajahs du Lieu commun qui régnaient

dans les gazettes. Et il aimait à ce point la littérature, qu’à deux

ou trois reprises, il n’avait point hésité à se précipiter pour payer

le fiacre quand l’augure fébrilement attendu n’avait point de monnaie,

ce qui arrivait souvent. Grâce à cela, il était l’homme qui, avec les

arbres du boulevard, les sites célèbres et l’hémicycle de la Chambre,

avait entendu, sans broncher, le plus de sottises. Auditeur bénévole,

la bouche en oméga, il sirotait tous les cancans qu’on voulait bien lui

notifier, se montrait ravi d’une telle condescendance et s’exclamait

toujours à point, en des superlatifs aussi nouveaux qu’avantageux,

lorsqu’il devenait nécessaire d’expertiser l’esprit de la _vedette_, du

chroniqueur ou du _tartinier_ occupé à éjaculer des bons mots. Malgré

cela, il ne perçait point. Il savait, par exemple, que la belle Fridah,

des _Bouffes_, était allée faire une scène, en plein domicile conjugal,

au mari de cette pauvre Madame Desroziers, un critique influent, parce

que cette dernière qui concubinait encore avec elle, il n’y avait pas

un mois, l’avait salement plaquée, pour retourner à l’amour masculin.

Il n’ignorait pas non plus que Flamussin, de l’_Escobar_, s’était

mis en ménage avec un déménageur de pianos, et qu’il avait tenté la

semaine précédente de se suicider: car l’homme de chez Pleyel, après

deux semaines seulement de parfaite félicité, était décédé subitement

à Cochin, d’une appendicite. Il était informé aussi que ce gros homme

sale, givré de pellicules, d’âge indéfinissable, assis en face de lui,

qui s’ivrognait ponctuellement, fabriquait tous les livres de Pornos

qui tirait à quatre-vingt mille. Cet auteur avait même traité avec le

patron, moyennant une somme fixe à l’année pour que son tâcheron se

ribotât sans inquiétude: car il ne travaillait jamais mieux que dans le

plein d’une bonne soulographie.

Oui, nul autre avant Médéric Boutorgne ne donnait l’accolade à Pornos,

lorsque ce dernier, coiffé d’un _bords plats_, les yeux exorbités

comme un barbillon qui vient de perdre son frai, pénétrait dans le

_Napolitain_ avec son allure de commis-voyageur en photographies

obscènes, de placier en suppositoires. Le premier, il avait reçu de

cet écriturier plein de génie la mémorable confidence: «Un homme de

mon talent n’est-il pas vrai? ne doit pas se surmener au point de vue

sexuel. Nous recevons deux fois par semaine; il vient beaucoup de

confrères, alors ma femme choisit.» Il connaissait aussi le métier du

grand maigre, porteur de linge en celluloïd, chaussé d’une bottine à

boutons et d’un soulier molière qui ne craignait pas d’affronter les

élégances de M. Jehan de Mithylène, et hâtivement, d’un stylographe

profitable, donnait à la copie de notre moderne Tallemant des Réaux,

l’allure et le tour du grand siècle.

M. Jehan de Mithylène, de son vrai nom Dimitri Argireanu, sujet serbe

ou bulgaro-macédonien d’origine, on ne sait pas au juste, était venu

des Balkans à Paris dans le dessein d’y rénover le dandysme non

moins que le bonapartisme et d’y brandir le bichon de la faute de

français, afin de donner, lui aussi, un coup de fer au _Petit Chapeau_.

C’était le _bagotier_ du char de la dictature. On le voyait courir

derrière les fiacres de tous les possibles dictateurs pour descendre

les malles, abattre le strapontin, accomplir les basses besognes et

recevoir la sportule. Il arborait sur le boulevard des pantalons

en tire-bouchons et de suffocantes redingotes 1830, sanglées à la

taille et qui allaient s’évasant à partir des hanches, en forme de

fustanelle, de jupon de Palikare. Au débarqué de l’Orient-Express,

tout heureux de s’être dérobé à une destinée identique à celle de ses

auteurs qui vendaient des cacaouètes sur les quais de Salonique, il

s’était engouffré, chaque jour, avec ponctualité, pendant deux ans,

sous le porche de la Nationale non pas, comme on aurait pu le croire,

dans l’intention louable de s’initier à la langue française ou à

l’orthographe rudimentaire, mais bien pour prélever dans le Cabinet

des Estampes un modèle de _galure_ capable de compléter la chienlit de

son personnage. Ainsi avantagé, sur les conseils d’un autre ratapoil,

le baron Toussaint, _alias_ René Maizeroy, il avait cru de son devoir

d’apprendre par cœur les mémoires de Barras, ceux de la duchesse

d’Abrantès, le Mémorial de Sainte-Hélène et de les découper en menues

tranches pour les lecteurs d’un grand quotidien du matin, où le prince

Victor, qui le subventionnait alors et payait son gargotier, l’avait

fait embaucher comme manœuvre. Nul, comme ce Bulgare, n’était ferré sur

le décret de messidor an VII qui règle les préséances; personne mieux

que ce demi-Turc ne connaissait les traits de Talleyrand, les mots

de Cambacérès et les rites du nationalisme dont il était le nouveau

Brummel. Ses beuglements, lors d’une gaffe du Protocole, quand ce

dernier fit éclater le ridicule et la misère d’esprit du roi d’Italie

en le laissant bafouiller à l’Hôtel de ville, pour ne l’avoir point

prévenu que le Préfet de la Seine allait le speecher et qu’il avait à

lui répondre, ses beuglements d’indignation sont restés célèbres. M.

Jehan de Mithylène avait même failli déborder du Napolitain, parloir

des gens de Lettres, sur la scène du Monde. A la suite de la tragédie

de Belgrade et pendant l’élection de Pierre I^{er}, il fut en effet,

douze heures entières, l’_outsider_ de la Skoupschina: car il avait

par télégraphe posé sa candidature à la succession du mari de Draga.

Présentement, chaque matinée, il se rendait à Saint-Gratien pour

enfoncer le pessaire à la princesse Mathilde.

L’homme qui assistait ce jour-là M. Jehan de Mithylène _fabriquait

des œuvres posthumes_ de son métier. Qu’on ne s’étonne pas, il

n’était point le seul, en Paris, à travailler dans cette partie qui

n’enrichissait guère. Un grand écrivain, une Pensée dont l’altitude

voisinait avec celle des étoiles les plus renfrognées, venait-il à

disparaître, sa femme se réfugiait une année, comme il est décent,

dans les ténèbres de ses voiles et s’immergeait dans le silence

et la douleur. Ce délai écoulé, on apprenait ordinairement que le

trépassé dont l’art contemporain, au dire des papiers publics, était

incommensurablement endeuillé avait laissé des fonds de tiroirs,

d’inestimables manuscrits qui ne tarderaient pas à être livrés au culte

des foules éperdues de désir. Et une savante réclame fonctionnait

judicieusement. Puis un beau jour la veuve allait trouver le

spécialiste, _le fabricant d’œuvres posthumes_. Il s’agissait pour

ce malheureux, moyennant un salaire infime et quelquefois une partie

de la garde-robe du défunt, de s’introduire assez congrûment dans

la peau du _de cujus_ afin que les pastiches de son style et de ses

idées, s’il en avait jamais eus, puissent être pris, par l’éditeur

dupé, par le marchand de secousses littéraires, pour les propres

excogitations de l’homme célèbre, que le papier, plein de soumission,

avait recueilli de son vivant. Chaque année, paraissaient ainsi de

nombreux recueils d’«Impressions», «Notes», «Souvenirs», «Aphorismes»

signés du nom d’un mort illustre et qui étaient fabriqués dans des

mansardes, moyennant des rétributions qui variaient de 150 à 300 francs

par mois. Trente-cinq éditions de «Mémoires» élaborés de semblable

façon et supérieurement écrits furent enlevés, récemment, en moins de

six mois et la Critique en resta stupéfaite, car cette fois, le grand

homme, soucieux de retenue et de modestie, avait attendu son décès pour

manifester enfin quelque talent. Oui, Médéric Boutorgne savait cela,

et bien d’autres choses encore, mais malgré tout, il n’arrivait pas.

Jamais—ce qui était son plus grand désir—il n’avait pu pénétrer dans

une grande feuille au tirage fabuleux. Une vigoureuse offensive et

l’appui de ses belles relations l’avaient seulement amené, un jour, à

collaborer comme chef des échos à un de ces journaux hypothétiques qui

ont pris coutume depuis vingt ans, au moins, de se mettre en ménage, à

trois ou quatre dans une unique chambre du Croissant, pour pouvoir être

en mesure le jour du terme, tout comme les maçons, les _ligorniaux_ de

l’île Saint-Louis.

Médéric Boutorgne avait débuté dans les lettres par un livre qu’il

avait intitulé: _Drames dans la Pénombre_. Sa prose chassieuse et la

molle pétarade de ses métaphores ataxiques y faisaient sommation à

la Vie, aux Êtres, aux Choses, à l’Univers lui-même, de livrer, sur

l’heure, l’atroce mystère de leur Absolu, non moins que l’incognescible

de leurs Futurs et de leurs Au-delà. Il est inutile d’ajouter que

tout ce qui vient d’être énuméré n’avait rien révélé du tout, hormis

la seule inanité de l’auteur. Un grand écrivain, à la réception de

cet ouvrage abondamment dédicacé, avait évalué Médéric Boutorgne

comme un «nouveau Shakespeare». Cet arbitrage bonifiant ayant été

rapporté sur l’heure au plus grand nombre d’amis possibles, un de ces

derniers lui avait fait remarquer que d’être un «nouveau Shakespeare»,

cela ne comptait pas: attendu qu’il y en avait déjà une quinzaine

qui circulaient en se réclamant de ce titre avantageux, notamment un

Néerlandais, un Marseillais qui écrivait en provençal sans compter sept

ou huit Scandinaves et tous les impubères des jeunes Revues qui, à

leur deuxième écriture, avaient, pour le moins, ravalé le grand Will.

Médéric Boutorgne cependant avait persévéré. Il avait travaillé trois

ans à la confection de deux bolides qui devaient, à son avis, rayer

de leur aveuglante fulguration, la nue jusque là ténébreuse et morne

des Lettres Contemporaines. Le premier s’appelait: _Épopées dans la

Conscience_, le second s’abritait sous ce titre: _Julius Pélican_. Mais

sa pyrotechnie devait avoir été maléficée ou compissée à l’avance: car

sa trajectoire la plus tendue ne l’avait menée que dans les boîtes des

bouquinistes des quais où les deux bolides s’étaient engouffrés avec

ensemble, sans projeter la moindre étincelle, ni susciter la moindre

monnaie.

Médéric Boutorgne, ce jour-là, devant les confrères glorieux,

inventoriait sa vie ainsi que son présumable avenir. Quel destin

contraire, quel mauvais sort enragé s’accrochait donc à ses grègues

pour l’empêcher de se faufiler lui aussi? Tous ses camarades, un

à un, finissaient par se hisser; lui seul restait enlizé dans le

marasme. Quelques heures auparavant, un de ses amis l’avait écrasé

encore de sa fortune naissante. Promu soudainement à la dignité de

_chef des Informations et du Chantage_, il l’avait entraîné dans la

salle de rédaction du _Gallo-Romain_, une feuille du boulevard battant

pavillon de flibustiers et dont le directeur, un créole argentin,

devait, plus tard, être choisi comme plénipotentiaire par une jeune

République hispano-américaine désireuse d’être, sur l’heure, initiée,

par ce maltôtier milliardaire, à toutes les ressources de la piraterie

occidentale qui permettent à un peuple nouveau-né de s’imposer au

respect des chancelleries et lui assurent, à bref délai, l’estime des

autres nations civilisées. Arrêté devant le cadre fileté d’or, qui

devait offrir aux regards de la clientèle les profils des nouveaux

articliers de la maison, le camarade de Boutorgne touchait du doigt

la place où, dès le lendemain, s’imposerait son front aux géniales

radiations. Aussi Médéric sentait-il sourdre en lui une admiration

profonde, enfiellée cependant de quelque amertume à l’égard du confrère

pareillement favorisé. Mais, la Fortune cette fois, s’était montrée

intelligente dans son choix, comme il dut le reconnaître devant le

toupet du personnage soudainement mis à jour, toupet monstre qui, dans

la littérature, permet d’accéder aux plus hautes situations.

Ils ne s’étaient pas retournés, en effet, que dans un froufroutement

de fracassantes soieries, un feu d’artifice de lueurs et d’aveuglants

rayons émané de soixante bagues et d’au moins quatorze colliers ou

pendiques, parmi le déchaînement des parfums racoleurs où perçait

cependant la note aiguë d’une pointe d’iodoforme, sortait la belle

Otero venue pour solliciter une lèche de quelques lignes de ces

messieurs.

Et l’ami s’était précipité vers le garçon de bureau.

—La belle Otero chez le patron? Elle a au moins cassé l’ascenseur, en

montant?

—?????

—Oui, elle casse tous les ascenseurs: elle a démoli le mien,

avant-hier, en venant chez moi.

Boutorgne qui savait dans quel taudion d’une maison ouvrière de la

rue Lamark, dans quel galetas situé au plus haut d’un escalier,

feutré les soirs de paye par le vomis des locataires, demeurait

le _chef des Informations et du Chantage_, admira sans réserve et

n’osa plus solliciter son admission dans un journal où, pour la

moindre besogne, on pouvait requérir de lui, un égal savoir-faire.

A s’ausculter soi-même, il reconnut qu’il lui faudrait au moins six

mois d’entraînement rationnel et journalier dans l’imposture pour, à

l’improviste, témoigner d’une pareille maîtrise.

C’était ce même jouvenceau,—auteur du _Cloporte cramoisi_—qui, à peine

évadé de sa sous-préfecture tardigrade et installé depuis huit jours

à Montmartre arrêtait au passage un ami journaleux pour lui tenir ce

petit discours:

—Mon vieux, je sors de chez Puvis de Chavannes.

—Ah bah!

—Oui, et il m’a dit en me montrant sa dernière fresque: «Comment

trouvez-vous cela, mon cher? Est-ce que cela vous plaît?»

Mot admirable et grâce à quoi on entrevoit Verlaine prenant conseil

de Théodore Botrel; Renan, angoissé, demandant son avis à Francis de

Croisset, par exemple.

Le camarade de Boutorgne était d’ailleurs le plus frappant exemple

de la crétinisation indurée que le métier de gazetier peut conférer

à des individus nés pour tenir exclusivement avec lustre l’emploi de

calicot suburbain ou d’adjudant rengagé. Comme une certaine littérature

avait mis la pédérastie à la mode dans le monde des petites chapelles

d’esthétique, et comme un _tartinier_ notoire, Jacques Flamussin,

faisait profession dans un grand journal de jouer à la ville le rôle

d’un Pétrone brabançon dont la prose saccageait les ronds de-cuir en

mal de satanisme, notre éphèbe, dans le désir d’approcher ce dernier

et de se décrasser aux yeux de tous de ses allures départementales,

s’était fait initier à la sodomie passive, par dévouement

professionnel. Désormais, il traita de saligauds ceux qui pratiquaient

l’amour normal. Par surplus, afin de se conformer aux écritures de ce

maître révéré, qu’il projetait d’égaler, Arthus Mabrique: c’est le

nom de notre animalcule, s’était mis à boire l’éther et avait fait

le possible,—bien que tout cela le dégoutât peut-être,—pour devenir

morphinomane. On ne le rencontra plus qu’avec Jacques Flamussin,

racolant pour lui tous les Adelsward, tous les Warren, tous les

Ephestions de trottoir qui déferlent de la Madeleine à la rue Drouot.

Et il vous soufflait dans le nez, l’air dolent et exténué.

—Ah! si vous saviez! demandez à Jacques, mon _collabo_: l’éther me

ravage, et je suis saturé de morphine, je vais bientôt sauter: pensez

donc, trois piqûres par heure et par dessus tout cela, comme Jacques,

j’ai la hantise... la maladie des masques... mais tous deux nous

haïssons les brutes repoussantes de santé...

La Nature hélas, bien que Boutorgne fût parisien, l’avait affligé d’un

empois tenace de provincial. Et, mâchant et remâchant le fiel extravasé

d’une pareille constatation, il en arrivait à se dire qu’il était

oiseux de lutter, qu’il ne serait jamais une signature retentissante;

que quoi qu’il fît, puisqu’il n’était qu’un arriviste balourd, ses

œuvres postérieures, comme les précédentes—où il avait cependant

entreposé le meilleur de ses moelles et de son cerveau—seraient

enterrées dans la fosse commune de l’indifférence. Pourtant, pourtant,

il était de la race des écrivains! Cela, il en était sûr. Alors, pour

évoquer l’ignorance, la mauvaise foi et la méchanceté des hommes à

l’égard de l’artiste qu’il découvrait en lui, il se murmura, _in

petto_, les vers de Baudelaire:

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche,

Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats...

Quels gratte-fesses que tous ces littérateurs, mes confrères! Dire que

le public coupe là-dedans, lui que les journaleux traitent couramment

de grand enfant imbécile, à l’incoercible crédulité, dire qu’on le

guérira de tout excepté de la chose imprimée; dire que si la clientèle

pouvait assister aux conversations de tous ces gens-là, quand ils se

demandent quelles bourdes ils vont lui conter, sur quel bateau ils

vont l’embarquer, elle marcherait encore dans le besoin où elle est de

révérer quelque chose ou quelqu’un quand même et toujours, proféra-t-il

à voix contenue. Devenu nihiliste et iconoclaste, pour hélas! seulement

une seconde, il surenchérit en lui-même, tout en claquant la porte:

Certes, une peuplade d’Araucaniens, une horde de la Papouasie est

supérieure au mental et au moral à la Tribu des gens de lettres.

Et, rageur, d’une allure précipitée, il doubla sans le voir, l’homme

à la serviette sous l’aisselle, le gérant, qui inclinait la tête à

son adresse en deux ou trois flexions amicales. Il avait, cependant,

peiné près de quatre ans pour conquérir ce geste! Oui, il lui avait

fallu de longues années d’assiduité avant de capter ainsi l’attention

du personnel, avant d’être intronisé à tout jamais dans la maison.

Désormais, cette politesse du gérant était une sorte de consécration

et aux yeux des garçons, qui ne lisaient, eux, que le _Paris-Sport_ ou

bien les lettres décachetées dans les poches des pardessus, il pouvait

passer pour avoir du talent puisqu’il figurait parmi les littérateurs

qu’on salue.

Dehors, il pressa le pas dans la douceur de la soleillée finissante.

On était en mai, et le ciel, tendu tel un velarium de soie indigo,

rougeoyait des derniers brandons de l’astre au couchant, semblait

palpiter et se soulever sous l’effort d’une brise légère et attiédie

qui promulguait les jouvences nouvelles. Faces plates de cercleux vides

d’intellect, visages malmenés par la hantise de l’argent ou de la femme

à conquérir, bouches tordues par toutes les sales concupiscences,

prunelles de flammes, yeux torves, chassieux ou hagards des fauves

civilisés en tendance vers la proie, rumeur sourde faite des plus pures

émanations de l’accablante sottise, locutions à la mode jetées d’un

groupe à l’autre en manière de blague ou d’appel, rires de femmes,

invectives de cochers, hurlements de camelots, poussière dansante et

fine sablant les crachats épars, coudoiements voluptueux, mystère,

menace des figures glabres ou poilues, retape de la fille, du giton

ou de la tribade, journalistes en quête d’une bêtise à monnayer: le

boulevard s’encombrait, pendant qu’une pestilence d’absinthe, émanée

des terrasses de café où se tenaient les grandes assises de l’alcool,

assaillait les passants.

Muni d’un carton ovale, Médéric Boutorgne stationna un quart-d’heure

dans l’attente laborieuse de _Batignolles-Odéon_. Il se rappela,

à propos, la boutade d’un confrère: Si Paris, désormais, ne peut

plus faire de révolutions, s’il s’est résigné à accepter toutes les

molestations et toutes les turpitudes, s’il est tombé à l’apathie

dernière, la faute en incombe à la Compagnie des omnibus qui, depuis

cinquante ans, l’accoutume à tout subir et, peu à peu, l’a amené à ce

degré de vachardise dans la résignation. Ah! les gouvernants, quels

qu’ils soient, peuvent être tranquilles: les citoyens capables de

supporter pareilles avanies sans se révolter, jamais plus n’arracheront

les pavés. Rebuté encore à la troisième voiture surgissant

archi-comble, il passa devant la devanture d’un tailleur voisin,

affronta le verdict de la glace, s’entrevit, comme toujours, petit,

syncéphale: le cou dans les épaules et la poitrine trop bombée, en

ventre de poulet. Blond, d’un blond sale identique à la paille d’avoine

qu’on extrait parfois des couettes, des paillots d’enfant, alors qu’ils

ont été exagérément humidifiés, l’allure anglaise qu’il devait à un

_Raglan_ de la _Belle-Jardinière_ et à un faux-col des _Cent-mille

chemises_ n’arriva point à le consoler. Contristé par sa propre image,

il revint au bord du trottoir, alluma une cigarette. Et tout à coup,

il resta stupéfié, le bras en l’air, sans plus penser à jeter le tison

qui, sournoisement, lui brûlait les doigts.

Devant lui, à trois pas, dans une victoria sobre, attelée de deux

trotteurs anglais supérieurement racés que l’engorgement de la

chaussée faisait piétiner sur place, il venait de reconnaître le prince

de Tabran. Un demi siècle au moins, le prince avait fait peser sur

Paris la dictature de ses élégances, avait été le patricien célèbre qui

régente le bon ton et promulgue aux pantalons, aux jaquettes et aux

cravates, non moins qu’aux attitudes, les brefs du goût parfait. Frappé

quinze mois auparavant d’une attaque de paralysie générale: car rien,

on s’en doute, ne peut liquéfier l’encéphale, ou ravager les méninges,

comme de se trouver, chaque matin, dans la nécessité d’infuser du génie

aux tailleurs de la gentry et de confabuler avec les esprits aussi

adamantins qu’armoriés du Jockey-Club, il n’était restitué à l’air

libre que depuis peu de jours, gâteux à un point indicible et ayant

à peu près perdu l’usage du son articulé. En l’heure présente, il se

manifestait sous les apparences d’un tas de chair amorphe élaborant des

salives mousseuses qui floconnaient le long des commissures et qu’une

femme, _une institutrice_,—il ne pouvait tolérer les hommes à son

côté,—étanchait de minute en minute. Cette femme _était chargée de lui

réapprendre à parler_, de lui indiquer la valeur et le sens des mots,

comme elle aurait pu le faire à un enfant. Et rien n’était plus triste

que de voir la main gantée de la compagne du vieillard pointer, au

hasard, pendant que sa voix répétait plusieurs fois le nom de la chose,

ou de l’être désigné, sans que rien d’autre qu’un bégaiement confus,

une sorte de borborygme arrivât aux lèvres du prince. Tour à tour,

l’institutrice, requérant toute son attention à l’aide d’intonations

câlines, avait dit, le bras tendu:—un kiosque—un café—un chien—un

soldat—la face du patricien, retourné aux limbes puérils, était restée

plus morte que jamais. Mais, tout à coup, la femme montra la lamentable

haridelle somnolant dans les brancards d’un fiacre en station et

articula lentement: _cheval, cheval_, à deux reprises. Alors, comme si

ce mot qui lui rappelait les gloires, les fastes hippiques qu’il avait

présidés jadis, fût doué pour lui d’un pouvoir magique, le prince fit

un suprême effort, son œil s’alluma d’une lueur d’intelligence et, très

distinctement, il dit:

—_Dada! Dada!_

Médéric Boutorgne se préparait à philosopher, comme il est du devoir

d’un bon littérateur de le faire quand le hasard place devant lui un

geste drôle, une circonstance pleine d’enseignement ou une conjoncture

pittoresque de la vie. Il n’en eut pas le loisir. Le voyant arrêté

et comme statufié au bord du trottoir, une _marchande de spasmes_

quinquagénaire, à l’arrière train tumultueux, qui n’avait point lésiné

sur la tripe ni le téton, s’efforçait de l’aguicher depuis un bon

moment déjà. Il murmura:—Vieille peau, à son adresse et fut admis enfin

à s’insinuer dans le gros omnibus—le cinquième qui venait de passer.

A peine assis, il se trouva gratifié de la puce classique que la

compagnie, en surplus de la correspondance, tient à la disposition de

tout voyageur. Et il donna ses trois sous d’impériale, cependant que le

conducteur, dont c’est la fonction, lui marchait opiniâtrement sur les

pieds.

Le gendelettre, tout en se grattant, convoqua ses soucis cuisants,

les pensées douloureuses, l’_urticaire_ mentale dont il était investi

depuis longtemps déjà. Certes, il n’y avait rien à faire pour lui dans

la littérature, s’entêter désormais serait stupide. Et il se remémorait

les rancœurs subies, les crapauds, les poignées de cloportes qu’il

lui avait fallu avaler quand il était petit reporter. C’était à lui

que le mot suivant avait été dit: Un matin de décembre, après avoir

trotté pendant deux heures avec des bottines spongieuses, dans la boue

glacée des rues, il s’était présenté pour la deuxième fois dans la même

semaine chez un augure, dans le dessein de lui soutirer à nouveau une

interview et de faire ainsi du deux sous la ligne. Plein d’audace, la

nécessité de gagner sa vie lui infusant du courage, il avait échappé au

valet de chambre, au grand dam de sa jaquette après laquelle ce dernier

s’agrippait afin de l’empêcher d’envahir le logis sacré où habitait la

Gloire. Il avait culbuté avec un égal brio un autre larbin accouru à la

rescousse et, finalement, s’était insinué dans la chambre à coucher, le

crayon en arrêt et l’oreille attentive décrassée, préalablement, par

un coup d’ongle, de la cire, du cérumen de la nuit. Alors l’oracle en

chemise, le poil des jambes et de l’estomac hérissé de colère, s’était

précipité sur lui.

—Comment c’est toujours vous! Qu’est-ce que vous voulez que je vous

montre encore.... Mon âme ou mon pot de nuit?

Un confrère, à qui Boutorgne confessa la chose, réfléchit une minute,

et conseilla:

—Mon vieux, tu as sous la main une vengeance épatante: conte dans

ton papier que tu as trouvé un Larousse chez le bonze; il sera

discrédité....

En effet, dans le métier des lettres, le Larousse est le parent pauvre.

Il n’est pas d’injure plus forte pour un porteur de prose, pour un

_prosifère_, que d’entendre dire de son érudition: il a pigé ça dans

le Larousse. Un écrivain accepterait plutôt d’être traité de pédéraste

que d’être accusé d’avoir chez lui l’infamante encyclopédie. C’est

le monument inavouable qu’on cache aux visiteurs, qu’on relègue dans

la pénombre, près du seau à charbon de la cuisine, et auquel presque

tous cependant doivent leur savoir. Pauvre Larousse, combien d’ingrats

éduques-tu tous les jours, toi qui as déjà fait entrer tant de gens

sous la coupole des Quarante ou à l’Académie des Inscriptions et

Belles-Lettres!

Boutorgne, ingénu en cette occurrence comme en toutes autres, n’avait

pas su discerner la sombre scélératesse du conseil donné par le

collègue. Celui ci rêvait de cumuler, d’adjoindre à ses appointements

de _soiriste_ les maigres émoluments de Médéric en lui râflant son

emploi. Et cela ne tarda guère. L’augure accusé de posséder le Larousse

courut d’un trait chez le Directeur du journal et incontinent fit

débarquer le lamentable Boutorgne.

Ah! oui sortir de là au plus vite! Résilier l’ambition de prononcer

des phrases éternelles, des mots qui enchanteront les siècles futurs,

abdiquer l’espoir de monnayer jamais son jaspin, mais s’évader de cette

rotonde d’hamadryas qu’on appelle la Littérature, le Journalisme,

le quatrième État, tout ce que vous voudrez. D’autant plus que le

cap de la trentaine était doublé depuis trois années, et il en avait

vraiment assez de cette vie paupérique, de cette existence sans faste

qu’il menait avec sa mère. Puisqu’il n’avait pas réussi à devenir

notoire, il fallait abandonner l’idée du beau mariage. Les Lettres

sont un moyen aussi certain de conquérir l’héritière bourgeoise que

l’épaulette, et la plupart des vocations d’écrivain sont déterminées,

comme les vocations militaires, par ce fait archi-connu. Mais néanmoins

convient-il de sortir du rang. Quand on s’établit négociant en

solécismes et manufacturier de banalités, faut-il que la boutique

soit achalandée pour capter la pintade enrichie, désireuse de lisser

ses plumes parmi les _volaillers_ du beau langage. Or, il ne se

trouvait nullement dans ce cas. Les dots fabuleuses ou même simplement

acceptables étaient pour d’autres que lui. Tout au plus pouvait-il

espérer épouser dans le demi-monde sur le retour. Et encore! Car ces

dames devenaient exigeantes depuis que plusieurs d’entre elles avaient

réussi à convoler dans les ambassades, l’Académie, ou avec les gloires

du roman contemporain. Pourtant, coûte que coûte, il fallait trouver un

expédient durable et nourricier.

Madame Boutorgne, sa mère, veuve d’un rond de cuir du ministère des

Colonies, vivotait de la maigre retraite du père jointe à une prime

d’assurances que le charançon administratif avait eu le bon esprit de

souscrire pour sa femme, de son vivant. Le revenu annuel ne montait

pas à 4.000 francs et ils étaient deux à s’alimenter dessus: lui, ne

rapportant absolument rien. Même, un équipage décent était nécessaire:

car Médéric, ravagé du besoin de paraître et profitant de ce que son

auteur avait gratté jadis du papier à la Guadeloupe, accréditait au

_Napolitain_ le bruit qu’il était engendré de planteurs ruinés par

des cyclones. Par surcroît, il confiait même à d’aucuns, de temps

en temps—dans l’espoir d’allécher le nationalisme occupé alors à

racoler des plumitifs reluisants—qu’il était marquis authentique.

Mais, ajoutait-il, le ton désinvolte, il préférait laisser tomber son

blason en désuétude, puisqu’il n’avait plus les 300.000 livres de

rentes nécessaires à le porter dignement. On a beau avoir du talent,

vous comprenez, n’est-ce pas, mon cher? Traîner un titre dans la

littérature, c’est diminuant, sans compter que cela vous classe

toujours comme amateur. Non, ce n’était plus à faire depuis ce pauvre

Villiers qui avait roulé le sien dans tous les gargots et tous les

monts de piété de Paris et que sa particule avait empêché d’être pris

au sérieux et d’arriver au gros public. Lui, l’Isle-Adam, avait au

moins une excuse. Il n’aurait jamais, certes, grossoyé de la copie si

la France ne l’avait pas mis dans cette nécessité en lui refusant le

trône de Grèce—auquel il avait des droits certains de par sa généalogie

qui, d’après ses dires, le racinait aux Basileus de Byzance—quand il

était venu supplier l’Empereur de le lui faire obtenir.

Ce soir-là, Médéric Boutorgne allait dîner, rue de Fleurus, chez

Madame Truphot, tenancière d’un cénacle qui, deux fois par semaine,

traitait des peintres, des orateurs, des gens de lettres et toutes

sortes d’autres phénomènes. Peut-être de ce côté-là, y avait-il quelque

chose à espérer. L’événement imprévu, la circonstance fortuite qui

le tirerait d’affaire pouvait se produire dans ce milieu. Cependant

il ne spéculait sur rien de précis, n’arrivait pas à fixer ni même à

formuler son espoir. Enfin, il se tiendrait aux aguets de la moindre

conjoncture. On verrait bien. Et il se représentait la femme, repassait

son _curriculum_.

Bien qu’elle eût soixante ans pour le moins, Madame Truphot, depuis

deux lustres, vivait avec un garçon de trente-cinq à peine, qu’elle

entretenait de son mieux, le gros Siemans, un Belge à la face poupine,

au cheveu rare, aux joues de jambon rose, aux épaules de coltineur, si

complètement dans son rôle qu’il était muet à l’accoutumée comme ses

congénères et, en toutes occasions, imitait des cyprins le silence

prudent. La seule passion de cet homme, hormis celle de la musique,

était d’aller se promener avec obstination devant la façade des trois

immeubles tout neufs que Madame Truphot possédait rue des Écoles. On le

rencontrait là, régulièrement, de quatre à cinq, quelque temps qu’il

fît, suivi d’une théorie de petits chiens hideux et recroquevillés,

gros comme le poing à peine, des fœtus de chiens inquiétants et

louches, à la chassie opiniâtre de bêtes puantes qui ne pouvaient pas

le souffrir d’ailleurs, aboyaient contre lui en rebellion constante

et s’efforçaient de le mordre sournoisement, à la moindre occasion.

Mais Siemans veillait sur eux, réfrénait leurs tentatives d’évasion,

s’efforçait de se faire tolérer, leur prodiguant même des noms

d’amitié, des épithètes câlines, dans l’épouvante—faut-il le croire?—où

il pouvait être d’accomplir seul désormais la besogne de tendresse à

laquelle se refusaient peut-être les carlins et les griffons. Sans

doute, devant ce million des trois bâtisses, il se répétait les yeux

crochés sur les balcons et les porches béants: Cela sera à moi un

jour. Et des bouffées d’orgueil venaient crever à la mafflosité de sa

face, tout son être éclatait de joie contenue pendant qu’il tirait

sur lui les avortons à la queue chantournée, aux yeux laiteux. Fils

d’un savetier de Louvain, il se voyait déjà retournant au pays après

avoir réalisé la vieille, informant les gens de l’endroit qu’il

avait gagné sa fortune à écrire des partitions avec son beau-frère,

le compositeur—car sa sœur avait épousé un vague maëstro roumain

qui pastichait Wagner et intriguait pour accéder à l’Opéra-Comique.

Celui-ci lui avait donné quelques leçons et, dès lors, Siemans, rebuté

par le piston et le violoncelle trop difficiles se souvint à propos

qu’il avait été _serpent_ dans sa jeunesse, à la paroisse natale, et

il se mit à l’_ocarina_, un instrument dédaigné, mais dont on pouvait

tirer des merveilles avec un peu d’art. Pendant de longues heures, sans

relâche, il jouait du Tagliafico. Le _Voulez-vous bien ne plus dormir_

succédait impitoyablement à la _Chanson de Marinette_.

Ses harmonies jetaient le désarroi dans les muqueuses féminines,

ravageaient les cœurs d’alentour portés sur le sentiment. Un prêtre,

qui habitait la maison, tout en lui reprochant d’introduire le trouble

dans les âmes pieuses, était même venu le demander en mariage de la

part d’une de ses pénitentes: une dame mûre mais très bien encore, la

veuve d’un officier qui avait un fils à Saint-Cyr et qui portait un

chignon de soie. Madame Truphot, mise au courant par des indiscrétions

de domestiques, avait dû placer le propriétaire dans l’alternative de

choisir entre elle, 2.000 francs de loyer, et cette personne, 1.200

à peine, le menaçant d’un congé s’il ne résiliait pas la location de

l’autre. Et ce n’est qu’après le déménagement de cette énamourée que

le Belge eut à nouveau licence de cultiver l’ocarina. Depuis quelques

jours, il s’attaquait à Ambroise Thomas, auquel il correspondait,

par nature, disait-il, et il épanchait _Mignon_, sur l’alentour,

inexorablement. Dans l’immeuble, on affirmait que la vieille dame

rebutée se mourait, rue d’Assas, d’une maladie de langueur, ce qui

valait à Siemans une auréole d’amant fatal et faisait rager sa

maîtresse sexagénaire.

De menus incidents revenaient encore à l’esprit de Boutorgne. Il

évoquait l’enterrement de la fille de Madame Truphot, morte dans le

célibat, à quarante ans, après avoir lutté sans succès, après s’être

épuisée en querelles et en inutile stratégie pour éloigner l’amant qui

tenait sa mère par on ne sait quelles fibres honteuses. Ce jour-là

l’homme entretenu avait fait les honneurs du logis endeuillé, en maître

désormais incontestable, avait marché bravement, tenant les cordons

du poële, à la tête de la famille, au regard d’une notable partie du

Tout-Paris de l’art et de la politique, car M. Truphot, mari, avait

été longtemps chef du municipe, maire d’un des arrondissements les

plus riches de la capitale. Même, Boutorgne se revoyait, certain jour,

courant les rédactions pour empêcher les quotidiens de révéler que M.

Truphot avait été trouvé, un matin, au pied de son lit, la tempe trouée

d’une balle. Pendant longtemps, cet homme, conjoint à une hystéromane,

s’était efforcé de ne rien voir. Puis, quand il lui avait fallu, de

mauvais gré, ouvrir les yeux sur les priapées de son logis, il avait

versé en des scènes atroces, mais pour pardonner chaque fois, dans la

crainte qu’un esclandre public ne l’astreignit à répudier l’écharpe

tricolore à laquelle il tenait par dessus tout. Il s’était contenté

d’expurger un peu son foyer, évacuant du mieux qu’il le pouvait la

racaille de lettres qui mangeait à sa table et polluait sa literie,

surveillant de près l’homme du gaz qui venait vérifier l’appareil, ou

le frotteur qui, la brosse au pied, esquissait des entrechats excitants

et dansait la croupe en l’air. Madame Truphot, en effet, ne répugnait à

rien, s’accointait avec les plus viles espèces, dilapidait ce qu’on est

convenu d’appeler «l’honneur conjugal» avec des histrions du théâtre

Montparnasse, des pîtres de _Bobino_. Un jour même, elle avait été

cause de la révocation d’un sergent de ville albinos, pour l’avoir,

quand il était de faction, attiré dans la chambre de sa bonne en lui

promettant de l’épouser, après divorce. Par la suite, M. Truphot,

las sans doute de mener ici bas une vie dont les seules voluptés

consistaient à marier les autres et à être plus cocu que le prince de

Chimay ou le futur roi de Saxe, s’était mis subitement à la poursuite

d’autres délices et s’était laissé induire en l’alcool. Pendant quatre

années, il avait entrecoupé la quotidienne lecture des articles du Code

d’abondants hoquets et aromatisé la salle d’honneur de la mairie d’une

haleine où les senteurs du pernod et le relent du bitter réalisaient

l’indissoluble hyménée. Comme on le voit, c’était dans toute son

ampleur l’ignominie bourgeoise, la gangrène qui, à l’arrière de la

façade impressionnante, de l’armature et des fonctions dignitaires ou

honorifiques, ronge, comme un cancer, la chair et l’âme des classes

possédantes. Mais l’honorable magistrat municipal, en une heure

pessimiste où l’irréductible ignominie de sa compagne et le malaise de

sa «bouche de bois» s’étaient faits particulièrement insupportables

n’avait pu résister à la nécessité de se liquider d’un coup de revolver.

Madame Truphot, débarrassée du mari, avait réalisé un rêve longtemps

caressé. Elle avait ouvert un salon littéraire. Le symbolisme alors

battait son plein et des tiaulées d’imbéciles, opérés de toute syntaxe

et de toute orthographe, travaillaient à surpeupler les maisons

de fous en proposant à l’admiration des masses d’invraisemblables

rébus, des formules aussi inouïes qu’hermétiques où, paraît-il, ils

avaient _emprisonné la Beauté_. Madame Truphot fut donc préraphaëlite

ardemment. De jeunes hommes, quelque peu Kleptomanes, visiblement

détachés des ablutions et pédérastes comme il convient, vinrent, chaque

mardi et chaque samedi, déverser chez elle le trop plein de leur génie,

sous forme de pentamètres, d’hexamètres et de myriamètres, tout en

faisant suinter, de leur mieux, les écrouelles de leur esthétique.

Après quelque résistance, le Sar Péladan, coiffé d’une brassée de

copeaux à la sépia, d’une bottelée de paille de fer, le Sar Péladan,

lui-même, finit par céder et, pendant une année, honora son logis de

ses pellicules et de ses oreilles en forme d’ailes d’engoulevent. Grâce

à ses bons soins, la veuve fut, sur l’heure, immatriculée dans la

religion de la Beauté et n’ignora plus tout ce que le _Saint Jean_ du

Vinci ou la sodomie vénale dérobe aux profanes de splendeurs cachées.

Son argent et sa personne furent, longtemps, l’âme du salon des

Rose-Croix où elle figura sous les apparences d’une Salomé maigre; et

deux ou trois artistes de l’_Ermitage_ travaillèrent à la munir des

proses gonorrhéiques aptes à glorifier en toute occasion les œuvres

du divin Sandro ou de Cimabué. En sa demeure, Jean Moréas qui, depuis

trente ans, menace le monde angoissé d’un chef-d’œuvre selon la norme

grecque et se contente de ressembler à Euripide, qu’il traduit, comme

Hadji-Stavros ressemble à Miltiade, Jean Moréas se vit acclamé à

l’unanimité chef de l’_Ecole Romane_. Même, un moment le lustre de

Madame Truphot fut tel que M. Huysmans alla jusqu’à parler de la mettre

dans un de ses livres, quand elle eût donné dans les Bolandistes et

fourni l’argent d’une messe noire. Mais le mauvais destin veillait

et si la veuve ne fut point léguée à la postérité, telle une M^{me}

Chantelouve d’un mode avantageux, c’est que son crédit politique

s’avéra insuffisant pour faire octroyer le ruban rouge à l’auteur

d’_A Rebours_. Sans doute, la sexagénaire serait arrivée avant peu à

l’androgynat que lui préconisait le génial Joséphin, mais le Belge,

son amant, rendu fou furieux par les dépenses exagérées d’un tel état

de choses, avait un beau jour jeté tout le monde dehors. Nettement, il

posa la question de confiance. Elle aurait à choisir désormais entre

ce faubourg de Gomorrhe, ces Commodores de l’Insanité et son amour de

mâle préféré. Et Madame Truphot, geignante, tout en protestant qu’il

assassinait en elle et l’intelligence et la beauté avait cédé, sans

trop de défense, dans la peur terrible où elle était de le perdre pour

toujours.

Mais elle souffrait d’être, depuis cette époque, tenue à l’écart du

mouvement littéraire et de n’avoir plus aucune action sur la pensée des

hommes de son temps. Ses dîners hebdomadaires n’étaient plus, hélas!

les Conciles d’antan. Et il lui était douloureux de ne plus manœuvrer,

comme auparavant, la manette qui imprimait la direction au génie

symboliste.

Médéric Boutorgne, qui se préparait à descendre à la station de

Saint-Germain-des-Prés, se murmura tout à coup, en se frappant sur les

cuisses:

—Ah! non, c’est trop drôle!

Il se remémorait le soir des _Sociétés savantes_ où en compagnie de

la Truphot éclectique, de son amant et de trois ou quatre autres

camarades, il était allé entendre Truculor, le tribun socialiste.

Truculor les avait fait placer sur l’estrade, tout près de lui et,

de suite, il s’était mis à besogner de son métier sur les tréteaux,

tonitruant, de sa voix fracassante.

—Oui, Citoyens, l’ordre qui régit les justes consciences et les esprits

en possession de la Beauté, de la Vérité et de la Justice, sera l’ordre

même de la Société nouvelle, de la Société que tous nous voulons créer,

de la Société que nous voulons accoucher enfin de son idéal supérieur...

—Dans deux mille ans, coupa un prolétaire sceptique.

Mais Truculor, se tournant vers lui, continuait imperturbable:

—Je répondrai à mon interrupteur: Quai ce qu’ai c’est quai deux mille

ans dans l’histoire du Minde? Quai ce qu’ai c’est quai deux mille

ans de souffrince encore, étant donné que la misère existe depuis

l’origine des sociétés et qu’elle menace de durer toujours? Et si

le Sô-cia-lis-me venait dire à l’Hu-ma-ni-té: il est en mon pouvoir

de faire régner la paix et le bonheur sur la terre, mais seulement

dans deux mille ans, le Sô-ci-a-lis-me devrait être accepté avec

enthousiasme par tous les hommes généreux...

Spontanément, Siemans, l’homme entretenu, s’était mis debout et avait

donné le signal des applaudissements en heurtant l’une contre l’autre

ses grosses mains poilues de roulier wallon, tandis que la Truphot,

empoignée par l’éloquence du bateleur redondant, criait: bravo! bravo!

de sa voix suraiguë de fifre avarié. Et Truculor ensuite avait été à

ce point persuasif et admirable que, pendant trois jours, la veuve et

le Belge—rétrogrades à l’ordinaire—ne parlèrent plus que du devoir où

se trouvaient les bons citoyens, de coopérer au bonheur des hommes.

Rénover la famille, supprimer les parasites dans la Cité future, oui,

ils étaient travaillés par ce désir!

L’appartement de Madame Truphot, où elle concubinait avec son amant,

était situé à l’entresol d’un pavillon en retrait sur la cour, dans

une maison quiète et tranquille, d’allure balzacienne avec sa pénombre

constante, les petits judas grillés de chaque porte et les tentatives

de végétation de la cour: fusains empoussiérés et buis maupiteux dont

le vert noirâtre, inexorable et agaçant, entretenait là une note de

préau d’hôpital, de jardin de prison ou de presbytère calviniste.

Mais Madame Truphot aimait cet immeuble dont l’allure compassée

et réfrigérante marouflait le réel de sa vie d’une ombre austère

et d’une décence profitable. Quand Médéric Bourtogne ascensionna

l’escalier, il fut baigné par les ondes d’une mélodie qui, traversant

les portes et les cloisons, rayonnait sur le dehors. C’était Siemans

occupé à interpréter sur l’ocarina le «_Si vous ne m’aimez plus,

oubliez la fenêtre..._» en fignolant les traits et en soignant les

finales; ce qui, sans doute, devait avoir encore pour résultat de

perturber, au sixième, les mansardes ancillaires et d’infuser aux

femmes de professeurs dont la maison s’embellissait, l’irréfrénable

désir des péripéties sentimentales. Parvenu au second et reprenant

haleine, car il avait le souffle court, le jeune littérateur essuya,

avec précaution, ses _Raoul_ au paillasson et tira le cordon de

sonnette dont l’appel intérieur détermina immédiatement la frénétique

effervescence des roquets favoris. Une bonne vint ouvrir et, tout en

garant le bas de son pantalon des crocs de _Moka_, _Spot_, _Nénette_,

_Chiffe_ et _Sapho_, Médéric Boutorgne préleva le meilleur de ses

compliments et réussit à élaborer un sourire du plus pur aloi pour

répondre au bon accueil du Belge et de la Truphot.

Très maigre et plutôt petite, avec un reste de cheveux gris insociables

et envolés dont les courants d’air ou les torgnoles de son amant

paraissaient prendre un soin jaloux, les joues caves creusées d’un

coup de pouce et les pommettes rubéfiées; avec cela un verbe criard de

marchand d’habits ou de robinettier ambulant, telle était la veuve de

l’officier municipal. Possédée de la passion du bric-à-brac, ses deux

salons ressemblaient à l’arrière-boutique d’un regrattier montmartrois

ou à quelque sous-dépotoir de l’hôtel des Ventes, sentaient la

poussière surie et le vieux matelas, s’encombraient de ferrailles

archaïques, de lampadaires défaillants, de bahuts stropiats, de

faïences qualifiées historiques qui avaient dû servir de projectiles

dans les précédentes disputes du ménage et de soies juteuses quoique

sans modestie. Cet entour sertissait merveilleusement, d’ailleurs,

Madame Truphot, dont les corsages évanescents et les jupes instables,

toujours pendantes au bout de quelque cordon mal sanglé, évoquaient

un personnage de manucure douteuse qui, dans les périphéries,

travaillerait les vicaires louches, les vieux messieurs décorés qui

font leurs Pâques ou les sacristains promis à la correctionnelle.

Parfois, elle faisait venir un artiste capillaire qui moyennant deux

louis la séance la plâtrait et la cimentait avec perspicacité.

—Charles, il faut que vous me donniez trente-cinq ans aujourd’hui.

—Alors ça sera soixante francs; Madame sait bien que pour deux louis,

je ne peux donner à Madame que l’apparence de quarante ans.

Elle s’en allait alors, filait en des expéditions mystérieuses,

courait Paris, ne rentrait que le lendemain au soir, avec des yeux

battus, des joues gaufrées de rides, où le fard écaillé mettait des

esquarres de moisissure. Et dans l’heure qui suivait, des jeunes gens

à figure sinistre, les orbites bistrés, la voix dolente, venaient

apporter des bouquets qu’elle avait payés d’avance, du reste.

—Tu ne seras pas jaloux, disait la Truphot à Siemans, en ces sortes

d’occasions. Vois je n’y peux rien; ils sont fous de moi; ils me

pourchassent dans la rue. Hier, l’un d’entre eux, le pauvre mignon, a

voulu se jeter à l’eau parce que je le repoussais...

Le Belge devait avoir l’espoir qu’un de ces drôles assassinerait sa

vieille, quelque jour, car il ne protestait pas, veillait seulement à

ce que cette vermine ne coutât pas trop cher. En cette prévision, il

accaparait le gros des monnaies, ne laissait à sa maîtresse que des

sommes peu élevées et retournait dans sa chambre, bien tranquille,

jouer de l’ocarina et s’administrer des bolées de café au lait et des

tartines de _cramique_—une passion tenace qu’il gardait du pays natal.

—Avant toutes choses, mon petit, dit Madame Truphot à Boutorgne,

après l’avoir attiré sur une bergère claudicante dont la poussière,

insuffisamment combattue par le balai apathique des bonnes peu

surveillées, s’envola en une petite nuée ocreuse, avant toutes choses,

vous allez me traduire cela, car vous êtes l’érudit de la maison. Ce

sont des vers latins, des vers d’amour qu’un petit polisson inconnu

m’a dépêchés ce matin sous le couvert de l’anonymat, et je voudrais

bien savoir s’il a l’impudence de m’y conter fleurette... Et elle lui

tendait un papier.

A la seule pensée que ses humanités improbables pouvaient être

requises pour traduire quoi que ce soit ayant une relation quelconque

avec la langue de Cicéron, le gendelettre sentit ses fibres intérieures

se glacer. Néanmoins il fut beau joueur; il sortit son porte-cartes, en

tira un carré de papier, brandit un crayon et dit:

—Je vais, Madame, vous traduire ce poulet tout de suite, et sans

_Quicherat_.

Heureusement pour lui, la veuve l’arrêtait.

—Oh! ça ne presse pas; vous me donnerez la chose demain.

Rasséréné, Médéric Boutorgne pensa alors à un sien ami, un desservant

très calé sur Tertulien, qui pourrait lui rendre ce service.

Le papier de Madame Truphot, portant dûment les deux timbres de la

poste, convoyait bien des vers, mais hélas! c’était le madrigal tout

particulier qu’Horace dépêche à la vieille Chloris:

Uxor pauperis Ibyci,

Tandem nequitiæ fige modum tuæ,

Famorisque laboribus.

Matura propior desine fumeri,

Inter ludere virgines,

Et stellis nebulam spargere candidis, etc, etc.

* * * * *

«Femme du pauvre Ibycus, mets enfin un terme à ton dérèglement,

«à ces travaux qui t’ont rendue tristement fameuse.

«Déjà mûre pour le trépas, déjà près de la tombe...

«... ton partage, à toi, c’est désormais le travail de la laine

«tondue près de la noble Lucérie, non la cithare, non la pourpre

«des roses, non les amphores mises à sec jusqu’à la lie;

«car maintenant tu es vieille.»

Ceci devait être un tour du Sar Péladan éconduit.

Trois coups de doigts rageurs dans l’emmêlement gris de son chignon

malingre et la Truphot ajoutait:

—Maintenant, autre guitare. Oh! non pas que je veuille vous recommander

d’avoir particulièrement de l’esprit, tout à l’heure, c’est une

superfluité que de vous prier d’être en veine: vous l’êtes toujours.

Non, j’attends de vous bien autre chose. Voilà: J’irai au fait avec la

belle franchise spontanée que vous me connaissez. Comme je vous l’ai

écrit, nous avons Truculor et Jacques Paraclet que j’ai invité lui, sur

vos conseils, puis un type extraordinaire, confondant, une sorte de

fou ou d’inspiré, on ne peut pas savoir, mais qui est bien l’homme le

plus bizarre de tout Paris. On dit même que c’est le fils naturel d’un

roi. Ceux-là, avec vous et trois ou quatre autres de moindre encolure,

vont nous faire une table amusante. Mais écoutez-moi bien. Ce soir,

par dessus tout, nous avons Honved et sa femme, vous connaissez bien

Honved, l’auteur dramatique, Honved de _l’Ame païenne_ qui s’est marié

récemment?...

A cet endroit de son discours, la Truphot se levait et, s’emparant

délibérément du bras de Boutorgne, elle le forçait à arpenter la pièce

à son côté, puis volubile:

—Mon petit, j’ai décidé que vous seriez l’amant de M^{me} Honved et

cela, dès demain, car c’est tout simplement une indignité, Honved a

dix-huit ans de plus que sa femme qui n’en a pas vingt-cinq, elle; or,

cela ne peut durer, il faut à toute force rompre une pareille union. La

pauvre petite ne peut pas, ne doit pas aimer son mari. Je l’ai deviné.

Or, moi, je veux que tous ceux qui m’entourent soient heureux. L’amour

seul vaut de vivre n’est-ce pas? Et puis il y a des caractères qui ne

savent pas vouloir: il faut les placer devant le fait accompli et aller

ainsi au devant de leurs secrètes aspirations. C’est le cas de Madame

Honved, j’en suis sûre....

Un peu ahuri par cette proposition quasi-injonctive, le gendelettre

aux côtés de la vieille femme, marquait un écart et son pied venant à

écraser la queue de _Sapho_, roulée en boule sur le tapis, celle-ci se

mettait à pousser des glapissements suraigus immédiatement appuyés par

ceux des autres.

La Truphot les calmait, en opérant une diversion d’une minute.

—Ah! ça! la paix _Spot_, _Moka_, _Chiffe_... Oh! les vilaines bêtes...

mais il faut leur pardonner car elles sont très énervées en ce

moment... un peu de neurasthénie... je pense... croiriez-vous, mon cher

Boutorgne? Nénette et Sapho sont malades... Oui, Nénette est cardiaque

et Sapho a des aphtes dans la bouche, la digitale pour l’une, de la

kola pour l’autre... Voyez mes soucis... On a bien du mal, allez, avec

ce qui vous est cher...

Déjà elle avait ressaisi le bras du _gendelettre_, donnant à nouveau

tête baissée dans son projet, qu’elle n’avait pas eu l’audace,

peut-être, de formuler d’un seul élan.

—Oui, nous pouvons, vous et moi, réparer une grande injustice, une des

pires de la vie et du Destin: libérer une jeune femme d’un homme déjà

vieux. Je fais appel à votre caractère chevaleresque. D’ailleurs, vous

allez passer des jours sans rancœur. Ah! mon cher! Quels yeux! quelle

plastique! une gorge à déchaponner un sénateur inamovible, comme dit

mon scélérat de coiffeur... Et puis, si vous réussissez, ce qui n’est

pas douteux, ma maison est à vous, vous en pourrez disposer, car

vous n’avez pas de garçonnière... hein? Les garnis sont coûteux et si

répugnants, n’est-ce pas?...

Elle l’avait empoigné des deux mains aux épaules, l’œil brasillant, une

large tache rouge à chaque pommette...

—C’est entendu, dites, vous voulez bien?... Ah! quelle bonne odeur,

quel charme cela mettra dans ma maison si triste parfois... Une odeur

d’amour, la meilleure brise pour parfumer l’existence... Vous me

connaissez, j’adore qu’on s’aime autour de moi... Mon Dieu! Entendre

le bruit des baisers! voir des caresses! pressentir les étreintes

voisines! C’est jeter un défi victorieux à la mort et c’est ne plus

vieillir... Aussi, avec moi, pas de fausse honte, pas de gène ridicule.

Si vous avez besoin d’argent, un signe, et je suis à votre disposition.

Du reste je m’arrangerai avec Madame votre mère pour qu’à partir

d’aujourd’hui vous ne lui coûtiez plus un sou...

Elle défaillait presque... ayant fini d’énoncer la chose d’une haleine

ininterrompue, cette fois, avec des petits crissements de plaisir à la

chute des mots. Et maintenant l’ordinaire cramoisi de ses joues avait

fait place à une blêmeur un peu verte. Des frissons la secouaient,

ses mains se rétractaient en des tics convulsifs, comme si son corps

frémissait tout entier, à l’intérieur, à la promesse de ces amours qui

allaient se dérouler tout près d’elle, à portée de son épiderme et sous

son égide de matrone experte aux palpitations d’alcôve.

Cependant elle n’avait point terminé encore. Derechef la fadeur

caséeuse de son haleine revint dans la figure de Boutorgne. Son

discours heurté roula des mots choisis, des phrases triées et apprises

d’avance, sans doute, qu’elle n’arrivait à sortir que très péniblement.

—Et puis voilà la vérité, lâchait-elle, j’ai de la vie une optique de

philosophe et d’artiste. Nos mœurs sont stupides. Aucun de nous n’est

fait pour n’aimer qu’un seul être. Je considère qu’il est du devoir

de certaines intelligences d’empêcher les gens de s’encroûter dans

un amour unique. N’est-ce pas d’un noble cœur et d’une grande âme

d’intervenir, l’occasion se présentant, pour amener les circonstances,

susciter les faits qui pousseront vos amis vers d’autres bras que

les bras accoutumés. Régenter, administrer pour ainsi dire la chair

d’autrui, au mieux de son bonheur et sans qu’il s’en aperçoive; deviner

quels sont les êtres créés l’un pour l’autre et qui se correspondent

parfaitement, c’est œuvrer supérieurement à Dieu lui-même et c’est

se montrer plus grand que la vie stupide; c’est une tâche digne de

mon esprit altruiste et de ma fortune. Je veux marquer la voie à la

civilisation nouvelle, moi... S’efforcer d’affranchir l’Occident de

l’imbécile monogamie est un beau rêve. Hommes et femmes ont droit à

toutes les étreintes que le Destin peut leur offrir et les règles

sociales sont criminelles qui les empêchent d’aller où leurs sens

et leur cœur les entraînent. Répandre dans le monde une plus grande

quantité d’amour, la répartir plus justement est une volonté autrement

magnifique que celle du Socialisme qui veut répandre plus de bien-être

matériel. C’est ma Sociologie et ce sera le labeur de ma vieillesse.

Ah! si beaucoup m’imitaient, bientôt ainsi que l’a dit Raimbaud, en ces

deux vers cités par Verlaine, chez moi, un soir de jadis:

Le monde frémira comme une immense lyre

Dans le frémissement d’un immense baiser.....

Médéric Boutorgne, bien qu’auparavant il n’ignorât rien de la femme,

en restait quelque peu abasourdi. Comment, cette vieille frégate

tant de fois incendiée par le brûlot du stupre toujours collé à ses

flancs, comment, cette vieille tartane ne pouvait pas se résigner à

gagner quelque hâvre de désarmement! Voilà qu’elle allait faire la

remorque maintenant, sans y mettre plus de formes, et en résiliant

d’un coup toute l’hypocrisie bourgeoise indiquée en pareille matière.

Cette haquenée hors d’usage, à qui les dents rasées et les membres

asséchés par les éparvins et les suros ne permettaient plus que très

difficilement les gambades et les larges broutées dans le pacage

sensuel, se précipitait écumante encore vers la senteur proche, le

fumet d’amour, l’odeur d’accouplement, qui devaient revigorer ses vieux

tendons, galvaniser ses flancs périmés, être en un mot le stimulant

nécessaire aux nouvelles ruades, aux bondissements désordonnés de la

fantasia lubrique! Le gendelettre exhumait maintenant de son souvenir

une précédente histoire. La femme du peintre Maubuée qu’elle avait

amenée à divorcer, sans but précis, uniquement pour le plaisir, par

souci d’un proxénétisme désintéressé, poussé jusqu’à l’art, et qu’elle

avait fiancée, elle-même ensuite, au petit Foinoir. Cette soirée de

fiançailles était restée célèbre parmi les cénacles littéraires de

la rive gauche. Le beau-frère du Belge avait interprété un de ses

_oratorios_, et quand la Truphot portant le voile en paranymphe avait

entonné elle-même l’épithalame, le gaz s’était éteint, tout à coup, au

bon moment. Lorsqu’il se ralluma, Elphège Brucoglan, du _Mercure_,

prétendait que la chose avait été machinée pour permettre dix minutes

de _peloting_ intensif et que, pour s’en convaincre, il n’y avait qu’à

regarder cinq ou six messieurs qui n’osaient plus sentir leurs doigts.

Trois heures après, la veuve couchait les tourtereaux non sans s’être

assurée au préalable du bon fonctionnement de l’hydraulique dans les

cabinets de toilette. Mais jamais plus les fiancés n’étaient revenus;

ils étaient partis panteler ailleurs: ils avaient des doutes au sujet

de certains trous insolites ménagés dans la cloison. Maintenant ils

vivaient en parfait collage après avoir touché la petite dot que

la Truphot leur avaient libéralement octroyée pour faire face aux

premiers besoins: car cette femme était très généreuse en ces sortes de

circonstances et elle se serait ruinée—si son amant n’y eût veillé—afin

de satisfaire ce qu’elle appelait couramment _ses petits travers

dix-huitième siècle_. Un rien de pudeur, un rogaton de préjugé, sans

doute, la retenait encore, puisque riche comme elle l’était, elle

aurait pu aller jusqu’au bout de son penchant, instituer par exemple

une _campagne_, une folie, comme à l’époque du Régent, une sorte de

lupanar gratuit à l’usage de la littérature dont elle aurait administré

les coucheries et frôlé le personnel.

Médéric Boutorgne pensait à tout cela. Cette femme, après tout, n’est

pas sans logique. On donne bien à manger, pourquoi ne pas donner aussi

à culbuter? Ce serait pratiquer l’hospitalité bien entendue. On regarde

les autres danser, pourquoi diable, ne pas les regarder aimer? La

danse n’est qu’une excitation passionnelle, une mimique hypocrite des

étreintes, et seul le puritanisme social s’oppose à la contemplation

du geste de volupté. Mais que sera le puritanisme social dans deux

siècles, ou même avant, quand l’humanité pratiquera la civilisation

parachevée, quand la science et la philosophie l’auront convaincue que

procréer est monstrueux et stupide, quand l’amour aura été justement

décrété ridicule par la littérature? car c’est une question de mode que

la beauté de l’amour. Si quinze mille poètes et trois ou quatre fois

autant de prosateurs ne s’étaient point avisés, depuis l’origine des

sociétés, de glorifier les bêlements sentimentaux et les soubresauts de

l’arrière-train, l’espèce humaine n’aurait jamais eu l’idée d’établir

en dogme la magnificence de l’amour. Les animaux, sous ce rapport,

nous sont bien supérieurs: ils ne paraissent pas tirer vanité de leurs

copulations. Dans quelques générations peut-être, il ne sera pas plus

malséant d’assister aux ébats des couples qu’il ne l’est, à l’heure

actuelle, d’assister aux ébats du Corps de ballet. Bien des choses,

de ce seul fait, seront remises à leur place; la _transmutation des

valeurs_, dont parle Nietzsche, sera réalisée pour le meilleur profit

de la morale, et le petit spasme n’aura pas plus d’importance dans la

vie des hommes, que l’acte de nutrition ou d’évacuation. Ce pôle majeur

de la Sottise qui s’appelle l’amour, n’attirera donc plus sur lui, pour

la stupéfier, la plus grande partie de l’intelligence en pouvoir de

comprendre désormais qu’il y a autre chose que l’ébriété épidermique

dans l’existence.

Madame Truphot, conclut le gendelettre, a trop gigoté par elle-même

et, se sentant sans doute quelque embarras dans les jointures, elle

s’amuse à faire et à voir gigoter les autres. Cela lui continuera

l’illusion qu’elle œuvre et besogne pour son propre compte. Elle

s’affinait présentement, voilà tout. Agir en n’importe quel sens est

grossier. Manœuvrer pour déterminer autrui et n’être que le spectateur

est, en toutes choses, d’un artiste. Elle avait compris cela peut-être,

bien que ce fût extraordinaire d’une pareille cervelle. Surajouter la

joie du dilettantisme au bénéfice de la contorsion personnelle, la

classait parmi les cérébraux. Mais elle y perdait tout de même quelque

chose: la possibilité de se dire un beau mécanisme humain dont le

dynamo sexuel fonctionnerait jusque dans l’ultime vieillesse. Pourquoi

prosaïquement ne pas rester ce qu’elle avait été? Une pauvre chair

tourmentée et pitoyable, qu’Eros traquait et pourchassait, de retraite

en retraite, comme une bête aux abois, une esclave passionnelle, que le

rut fustigeait de ses lanières de feu, ébouillantait toute vive, sans

trêve ni repos, qui, sans jamais reprendre haleine, et sans connaître

la moindre halte miséricordieuse, devait gravir, une à une, jusqu’à la

mort, sur ses paumes saigneuses et ses genoux à vif, les âpres cîmes

de l’escarpement sensuel. Qui sait? Il est possible qu’elle demandât

grâce, parfois, dans ses nuits abjectes, devant l’homme infâme qu’elle

payait; peut-être tendait-elle les bras vers une impossible clémence.

Marche! marche! hurlait la voix du Sexe, pendant que des fers rouges

tisonnaient ses reins fumants, pour lui faire précipiter sa course

sénile vers un invisible sommet d’immondices charnelles. Elle répudiait

tout cela, ce côté épique en somme, pour les rôles d’entremetteuse et

de voyeuse bourgeoise! C’était décourageant.

Maintenant le raté se reportait à la promesse de Madame Truphot. Il

allait être l’élève, le _cadet_, le sujet brillant dont on paye les

frais d’étude et qu’on subventionne dans l’espoir d’un profitable

avenir. Si sa matérielle, comme il était permis de l’entrevoir, ne

devait plus rien coûter à sa mère, ne fût-ce que pendant quelques mois,

un profitable virement de fonds en ferait de l’argent de poche. Trois

jours par semaine, il pourrait stupéfier les amis et le _Napolitain_

d’un luxe inattendu. Ah! il ne serait pas si bête que ce crétin de

Foinoir qui avait déraillé par suite de pudeur incongrue. Certes, il ne

s’avèrerait pas imbécile à ce point. Les trous de la cloison, il s’en

moquait un peu, lui, à peu près autant que de son premier solécisme.

D’autre part, circonstance seconde, Madame Honved n’était point sans

agrément. Mais comme il tirait gloire, à l’ordinaire, de son chic

anglais qui lui enjoignait de ne pas être un impulsif et de ne pas

se prononcer sur le champ, il répondit par des paroles vagues qui ne

l’engageaient guère:

—La petite Honved. Ah! oui, je vois, dit-il.

Le salon de Madame Truphot: moeurs littéraires · 第 8 / 35 题