Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de
sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri?
Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait
le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait
ses cartes? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser
que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression
navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux:
--Oui, mais comment?
Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un
mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément
fixé sur le jeune homme.
Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la
baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade
pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer
sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard
s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la
prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux
à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant
une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et
laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche.
Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole
portant ces mots: _Séance de tours de cartes et de prestidigitation
amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute
société a su apprécier le talent_.
--Oui, mais comment? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes
passées devant ce tableau, il se remit en marche.
Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille,
car il se rendit chez son ancien protégé. La servante qui vint ouvrir
lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la
langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie
affectueuse. Ah! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la
fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il
devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même
déjà un brin.
Oui, il était un tantinet détraqué.
Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe
dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couché tout
de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle
du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait
revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de
satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.
Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette
révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.
Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah! oui, il
l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et
le quart!... Elle lui coûtait cher, cette chambre! Pour elle il avait
refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison,
véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa
résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause
d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire
passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa
baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en
ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le
jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine
pour déguerpir.
Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un
peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait
un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se
tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite
à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié
exhaussées d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?
La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait,
se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il
voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en
surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied,
et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles
impossibles, à chauffer en hiver.
--Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être
contraint par jugement à déguerpir? dit le magistrat pendant que la
bavarde reprenait haleine.
--Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous
serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement
salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.
A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à
l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée
au cerveau à la vue de la Godaille.
--C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.
Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir,
la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.
Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son
valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée:
--Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.
--Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.
--La servante de M. Bazart.
--Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale? Ce
qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque
commission de son maître.
En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de
chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement:
--M. Bazart a été assassiné cette nuit!...
En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte
pour recevoir Clarisse.
Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police,
avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami
de son maître défunt.
Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter
la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle
avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son
maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans
l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il
avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché
au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans
la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à
découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à
manger.
L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune
trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.
La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait
encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait
fébrilement et à mots précipités.
La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu
son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme; mais, sous cette
apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre
ceux qui l'expropriaient.
--Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison!
avait-il dit.
--Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux
autres plus belles, avait répliqué Clarisse.
Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait
été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à
fumer.
M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort
de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander:
--Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction
qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui
faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?
--Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était
nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je
l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.
--Et que disait-il?
--Cela se rapportait à l'expropriation.
--Précisez.
--Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma
mort!» Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils
démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable!» Ce
qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur
qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.
--Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?
--Oh! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais
rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.
--L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?
--M. Frédéric, parbleu!
--Quel est ce M. Frédéric?
--Le neveu de M. Bazart.
--Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une
troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge.
--Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain
d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait
pas vu depuis un an.
--Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? dit M. Grandvivier après
un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.
--A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à propos, tu tombes à pic,
garçon!» Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta
tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: «Pourquoi
donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître
eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine...
puis, il hésita une seconde et enfin répondit; «Mais pour prendre ta
part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi,
brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: «Mets-toi
là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux
lettres pressées.--Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant,
l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les
réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant: «Oh! des
torts! Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait fini sa première
lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta: «Si, si,
j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.» Il faisait
allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de
madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde
lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut
fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il
écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser
dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa
en disant: «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je
viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps
de demander une explication, il s'écria:
--Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un
bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.
Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric,
sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à
M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.
Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des
deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement:
--Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras
te coucher! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de
vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand
garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis
porter la lettre à la poste...