S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux
absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à
l'heure du dîner chez Ducanif.
Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son
apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il
faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que,
derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer?
Que s'était-il passé entre ces deux hommes?
Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives
et remonter de quelques années dans la vie du magistrat.
M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros
manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il
avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses
spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé
par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui
touchait au bâtiment.
M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses
compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la
fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose:
l'argent des débuts.
Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en
grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison _Camuflet
et Bazart_ fut des mieux connues sur la place.
Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés.
Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des
comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu
parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait
les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente
parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois,
les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants
envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la
part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par
l'accepter.
Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa
prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au
lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit
d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il
épousa la jeune fille.
Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie,
petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais
volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi,
ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet
homme rude et un peu farouche.
Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas
possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment
d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater.
Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de
se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans
ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire
son successeur.
Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin
de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de
vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'était un composé de
qualités et de défauts: il était courageux, serviable, bon coeur; mais,
par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême.
Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui
avait été octroyé par ses compagnons de chantier.
Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il
régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il
amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux
variés.
Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une
table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui
se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile
bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir
réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un
fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à
encourager son humeur libertine.
Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et
que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous
son toit pour lui faire partager la vie de famille.
Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on
sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son
épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq
en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher
homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il
s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait
pour deux; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa
portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille
de sa portière.
Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième
épouse fit son bonheur... Hélas! bonheur fort court! Six mois, après,
elle mourut d'une indigestion de choucroute.
C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute
d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des
soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc
une garde-malade.
A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des
tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait
connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des
Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service
de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi
d'Araucanie.
Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née
pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente
s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur
les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines
pratiques de sa profession.
Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se
déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle
s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de
Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la
demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois
plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa
garde-malade.
Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième
madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche
de créer à à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement heureux
sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit
qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait
plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté
du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son
bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.
Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il
chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa
son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer
en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse
de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le
moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations
charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont
la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste.
Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait
incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son
enfant, son visage se faisait plus morne.
Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était
le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un
casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la
Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette
et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les
aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte
et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à
conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme
qui fût entrée dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait
obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa
femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart,
patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle
avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler.
--Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler de son mari.
Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par
trop aguiché.
A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une
scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se
prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa
voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une
colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait
explosion.
Alors madame Bazart eut peur.
Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à
la porte.
C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.
--Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement
émue.
Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir,
puis d'un ton sec:
--J'écoute, dit-il.
--Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre
à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.
Il fit une petite pause, puis continua:
--Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien
d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et
vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi
votre successeur... Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car
tout aurait été bien vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai
aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le
coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement
rien qu'à vous entendre me souffler: «J'ai un service à te demander.»
Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle?
--Oui, articula Bazart.
--Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me
comprenez? Pour moi, elle était sacrée.
Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se
renseigner? Il haussa les épaules et riposta ironiquement:
--Oh! toi ou d'autres!
--Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit
la Godaille évitant le piège; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un
tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir
détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard.
Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:
--Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.
--Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma
l'oeil.
--Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.
--Sans argent?
--J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard.
--Que vas-tu devenir?
--Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. Quant au reste, va
comme je te pousse! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de
pain sous la dent.
--Tu ne me demandes rien?
--Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée
qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de
votre soeur.
--Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.
La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille
s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un
singulier sourire.
Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de
police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait
disparu du domicile conjugal.
Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa
jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches,
conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa
déposition en s'écriant:
--Où est-elle allée?
A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui
n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment:
--Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle...
Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes.
Et en guise de péroraison:
--Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les
mains vides, conseilla-t-il.
De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins
et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.
A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour
lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le
cas n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la femme.» Cette fois,
il s'agissait de chercher l'homme.
--On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu,
nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il.
Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir
se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux
n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout
ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné
en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille
dame_.
A ces mots, le commissaire éclata de rire.
--«_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_», récita-t-il
gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir
son air pour inviter votre femme à le suivre.
Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure
madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé!
Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son
désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la
Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de
raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son
épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux
valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse
d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En
conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir
vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les
onze heures du soir. Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le
soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie. Il
avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles,
elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis,
lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener.
--Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur
l'heure du départ de votre épouse? demanda le commissaire.
--Personne.
--Vous n'avez pas de domestique?
--Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de
spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi.
Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes
et continua:
--Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je
m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par
malheur, la journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de
fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je
m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas
encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration,
j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière
dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près
préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit,
nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour
qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur
la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption
d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures.
Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre,
voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail
que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats
étaient restés intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dîné.
--Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû
quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le
spectacle?
--Je le crois.
--Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux?
--Trois quarts d'heure environ auparavant.
--Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du
raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à
onze heures du soir?
--Oui.
--C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit
aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir,
a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la
soif... de son cher la Godaille?
Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas
faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant:
--Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine!
--Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin
de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie
sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole
d'évangile.
--Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé.
Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa
femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander
un moyen de retrouver la fugitive.
Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se
mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais
moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en
était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal:
--De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.
Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir
à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être
frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième
femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes,
après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de
félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.
Trois femmes en trois ans!!!
Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par
contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes.
Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le
commissaire, qui, en le voyant, s'écria:
--Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il
avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper
qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques
de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil
pour faire la parade!
L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement:
--Et ma femme?
Le commissaire se gratta l'oreille.
--Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous
annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.
--Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez
infailliblement la piste de mon épouse... Il fallait arrêter mon neveu,
l'interroger.
--Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! On a usé d'abord du moyen
le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec
l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame
Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile!
Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de
plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet
insuccès, on a changé de batteries.
--Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces
premiers renseignements.
Le commissaire continua:
--A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille
se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment
ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à
vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce
côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs
aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte
somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son
honneur.
--A son honneur! répéta Bazart étonné.
--Oui, à son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve
chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier
les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le
voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la
troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à
je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour
donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement
envoyé promener une société de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme
s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes.
--Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants
tours de cartes. Il me prévenait; j'avais le nez dessus, et, malgré ça,
je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.
Et, revenant vite à son cruel souci:
--Mais ma femme?... insista-t-il.
--Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit
sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se
sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de
la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera
par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus.
Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase:
--Repassez dans huit jours.
A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire
secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue:
--Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le
paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la
Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à
la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas
l'ombre d'une nouvelle!
Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et
éclatant en sanglots:
--Elle se sera suicidée! gémit-il.
Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris,
par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha
donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.
--Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de
suicide.
Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti.
Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une
note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au
bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue
de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune,
amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler:
--Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!
--Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous
annoncera qu'il est mort.
--Ou qu'il est devenu fou.
Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au
chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le
moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation
ni la clémence qu'il lui prêchait:
--On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un
ton sec.
Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se venger, lui, ce
magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas
ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre
préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui
le fuyait toujours?
C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit
une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la
barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait
vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui
allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres
méditations.
On était aux environs de la fête de Pâques. Ce monstrueux charivari
était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de
saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur
la place.
Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut
l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par
la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les
boniments des bateleurs.