EUGÈNE CHAVETTE

I

--Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, vingt... cent même!... Ce

n'est pas moi qui t'en blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais

ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on

appelle vulgairement un _collage_.

Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs attablés dans un

cabinet du café Anglais, ayant vue sur le boulevard. Après un succulent

repas, ils en étaient au moment du moka.

Après s'être humecté le palais d'une gorgée de café, le parleur reprit

la parole:

--Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bête

à ton âge, qui vous endort à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces

belles années de la jeunesse qu'un homme doit employer à jeter sa gourme

afin de faire, plus tard, un bon mari!

Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq ans, allait

répliquer, mais son morigéneur ne lui en laissa pas le temps.

--Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est morte, reprit-il, elle te

laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse à

te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente.

Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les

quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires à l'aide de carottes

plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille

francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est

pas complètement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à

droite et à gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne

te servent qu'à lutter stupidement contre la gêne d'un collage, pouah!

pouah! mon très cher neveu!

Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorgée

de café.

Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air étonné pour

demander:

--Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous cela?

Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour

régaler ses narines de l'arôme du moka, l'oncle regarda son neveu en

face et répliqua d'un ton doucement grondeur:

--Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par hasard, la prétention

de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te

trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à chaque

visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu me laisses le nez devant la

porte fermée après que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque

trou invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette blague-là;

je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus

mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement

avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et

soutiens-moi le contraire!

N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa faute:

--Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distinguée, bien élevée,

avança-t-il.

--Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais

qu'elle ressemble à beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois

d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de Saint-Denis,

à la princesse en sucre, grimaçant au moindre mot de gaudriole, faisant

ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la _Dernière Pensée de

Weber_... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a tenté de me pousser

la _Dernière Pensée de Weber_! Mais je ne me laissais pas engluer,

attendu que ce n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les femmes,

d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde séance de piano, je filais à

la sourdine en me disant: «A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas,

je la donne!»

Après cette profession de foi, débitée d'une voix railleuse et pleine

d'une fatuité passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa

tasse vidée, en ajoutant d'un ton un peu sec:

--Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher ta belle et de courir

à d'autres amours moins collantes. Je tiens à te trouver libre du plus

petit lien quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée que je

guette depuis longtemps pour toi.

Puis, en appuyant sur les mots:

--C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain, plus de collage,

ajouta-t-il.

Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins

d'obtenir un délai.

--Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner

une pauvre femme sans ressources.

--C'est juste! fit l'oncle.

Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en

poursuivant:

--J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse. Tiens, voici dix

mille francs que tu donneras à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer

ailleurs sa _Dernière Pensée_ de Weber.

Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de

banque.

Ensuite, comme s'il regardait la question complètement vidée, il passa à

un autre sujet:

--Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, mon garçon, et si

mes espérances se réalisent, la fille que, je te le répète, j'ai en vue

pour toi, te fera des plus riches... Une dot énorme, mon cher!

--Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses

dots des filles aillent tout droit aux garçons sans le sou comme moi?

--Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! est-ce que tu te figures que ma

succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux

cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter

encore, après moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement,

neveu, je te préviens que je te les ferai attendre le plus tard

possible.

Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux, qu'il se mit à

palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse:

--Car le coffre est bon et durera longtemps... Une santé de fer... J'en

suis encore à connaître un simple mal de tête.

Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au péché mignon

de son oncle.

--Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre santé

fût vraiment de fer pour avoir résisté à tant de conquêtes... car vous

les comptez par centaines, vos conquêtes.

Agréablement chatouillé en son amour-propre d'homme à bonnes fortunes,

l'oncle dodelina la tête en disant d'une voix attendrie:

--Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les brunes, blondes et

rousses qui ont égayé mon existence.

--Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront encore.

--Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu

attristé.

--Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur a toujours vingt ans et

que, comme vous disiez, on possède une santé de fer!... Vous êtes de la

même étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, dit-on, ne

s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.

--Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, quatre-vingts ans! Je ne

suis pas aussi ambitieux.

--Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze années sur la

planche à cueillir les myrtes.

--Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment

l'oncle, caressé doucement par l'espérance.

Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa maîtresse,

condamnée par ce juge si plein d'indulgence pour lui-même. Il

allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui

s'enorgueillissait de son dire:

--Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres toi-même par

centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends?

Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune homme le paquet de

billets de banque, restés sur la nappe, en ajoutant:

--Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu sais? ta demoiselle

dehors! que mon exemple te serve de leçon.

Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:

--Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! ça durera ce

que ça durera! Le jour où il me faudra dételer, alors j'userai de la

consolation que je me suis ménagée pour mes vieux jours.

--La consolation? répéta le neveu sans comprendre.

--Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre était solide... Et

l'estomac donc!!! Un estomac à digérer des cailloux! Jusqu'à ce jour

les femmes ont été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai été

bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses forces vives. Quand

viendra l'heure où les femmes seront devenues des pommes trop vertes

pour mon âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture.

--Autrement dit la gourmandise.

--Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir de la verte

vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se présente deux fois par

jour. Avec un bon estomac, partant un bel appétit, et soixante mille

livres de rente, la gourmandise vous conduit agréablement à la fin de

votre carrière.

--Alors vous cultiverez les petits plats?

--Je ne te dis que ça, mon neveu.

--Vous hanterez les grands restaurants?

--Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.

--Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins?

--Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais,

j'en conviens... mais, à la longue, avec leurs sauces et leurs épices,

ils empâtent le goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne

peut-elle pas être à la fois saine et délicate, quand elle est

surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un

oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles.

A ce programme énoncé par son oncle, Gontran haussa les épaules en

disant:

--En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses

ratatouilles.

--Pourquoi?

--Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas ainsi perpétuellement sur

son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en

serez réduit à des marmitons empoisonneurs.

L'oncle secoua la tête en disant:

--Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront à mes casseroles,

attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour

certaines préparations, celle d'une femme.

--Ah! vous prendrez une cuisinière?

--Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.

--Heu! heu! fit ironiquement le neveu.

--Pourquoi ton heu! heu!

--Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de

premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous

serait peut-être plus facile de dénicher un merle blanc.

--J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse

se procurer, déclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possède

soixante mille livres de rente.

En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle avait machinalement

regardé, par la fenêtre, le trottoir du boulevard où se croisaient les

nombreux passants.

Tout à coup il se leva brusquement de table en s'écriant d'une voix

joyeuse:

--Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe là-bas! D'où

diable sort-elle? Voici un siècle que je ne l'ai vue... il faut que je

la rattrape.

Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il s'élança vers la

porte du cabinet à la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant,

sur le seuil de la pièce, il se retourna pour lancer cette dernière

recommandation:

--Et, tu sais, lâche ton collage.

Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte à payer, mais

ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de

mille francs.

La conquête d'une cuisinière I Seul contre trois belles-mères · 第 5 / 40 题