ALEX. SOUMET.

Jetons maintenant un regard dans l’autre cachot de la prison militaire

adossée à la caserne des arquebusiers, qui renferme notre ancienne

connaissance Turiaf Musdœmon.

On s’est peut-être étonné d’entendre ce Musdœmon, si profondément

rusé, si profondément lâche, livrer avec tant de bonne foi le secret

de son crime au tribunal qui l’a condamné, et cacher avec tant de

générosité la part qu’y a prise son ingrat patron, le chancelier

d’Ahlefeld. Qu’on se rassure cependant; Musdœmon n’était point

converti. Cette généreuse bonne foi était peut-être la plus grande

preuve d’adresse qu’il eût jamais donnée. Quand il avait vu toute son

infernale intrigue si inopinément dévoilée et si invinciblement

démontrée, il avait été un instant étourdi et épouvanté. Cette

première impression passée, l’extrême justesse de son esprit lui fit

sentir que, dans l’impuissance de perdre désormais ses victimes

désignées, il ne devait plus songer qu’à se sauver. Deux partis à

prendre se présentèrent à lui: se décharger de tout sur le comte

d’Ahlefeld, qui l’abandonnait si lâchement, ou prendre sur lui tout le

crime qu’il avait partagé avec le comte. Un esprit vulgaire se fût

jeté sur le premier, Musdœmon choisit le second. Le chancelier était

chancelier, d’ailleurs rien ne le compromettait directement dans ces

papiers qui accablaient son secrétaire intime; puis il avait échangé

quelques regards d’intelligence avec Musdœmon; il n’en fallut pas

davantage pour déterminer celui-ci à se laisser condamner, certain que

le comte d’Ahlefeld faciliterait son évasion, moins encore par

reconnaissance pour le service passé que par besoin de ses services

futurs.

Il se promenait donc dans sa prison, qu’éclairait à peine une lampe

sépulcrale, ne doutant pas que la porte ne lui en fût ouverte dans la

nuit. Il examinait la forme de ce vieux cachot de pierre, bâti par

d’anciens rois dont l’histoire sait, à peine les noms, s’étonnant

seulement qu’il eût un plancher de bois, sur lequel ses pas

retentissaient profondément comme s’il eût couvert quelque cavité

souterraine. Il remarquait un gros anneau de fer scellé dans la clef

de la voûte en ogive, et auquel pendait un lambeau de vieille corde

rompue. Et le temps s’écoulait, et il écoutait avec impatience

l’horloge du donjon sonner lentement les heures, en traînant ses

tintements lugubres dans le silence de la nuit. Enfin, un mouvement de

pas se fit entendre en dehors du cachot; son cœur battit d’espérance.

L’énorme serrure cria, les cadenas s’agitèrent, les chaînes tombèrent;

et, quand la porte s’ouvrit, son front rayonna de joie.

C’était le personnage en habits d’écarlate que nous venons de voir

dans le cachot de Han. Il portait sous son bras un rouleau de corde de

chanvre, et était accompagné de quatre hallebardiers vêtus de noir et

armés d’épées et de pertuisanes.

Musdœmon était encore en robe et en perruque de magistrat. Ce costume

parut faire effet sur l’homme rouge. Il le salua comme accoutumé à le

respecter.

--Seigneur, demanda-t-il au prisonnier avec quelque hésitation, est-ce

à votre courtoisie que nous avons affaire?

--Oui, oui, répondit en hâte Musdœmon confirmé dans son espoir

d’évasion par ce début poli, et ne remarquant point la couleur

sanglante des vêtements de celui qui lui parlait.

--Vous vous nommez, dit l’homme, les yeux fixés sur un parchemin qu’il

avait déployé, Turiaf Musdœmon.

--Précisément. Vous venez, mes amis, de la part du grand-chancelier?

--Oui, votre courtoisie.

--N’oubliez pas, quand vous aurez terminé votre mission, d’exprimer à

sa grâce toute ma reconnaissance.

L’homme aux habits rouges leva sur lui un regard étonné.

--Votre.... reconnaissance!....

--Oui, sans doute, mes amis; car il me sera probablement impossible de

la lui témoigner moi-même tout de suite.

--Probablement, répondit l’homme avec une expression ironique.

--Et vous sentez, poursuivit Musdœmon, que je ne dois pas me montrer

ingrat pour un pareil service.

--Par la croix du bon larron, s’écria l’autre en riant lourdement, on

dirait, à vous entendre, que le chancelier fait pour votre courtoisie

tout autre chose.

--Sans doute, il ne me rend encore en ce moment qu’une justice

rigoureuse!

--Rigoureuse, soit!--mais enfin vous convenez que c’est justice. C’est

le premier aveu de ce genre que j’entends depuis vingt-six ans que

j’exerce. Allons, seigneur, le temps se passe en paroles; êtes-vous

prêt?

--Je le suis, dit Musdœmon joyeux, faisant un pas vers la porte.

--Attendez, attendez un moment, cria l’homme rouge, se baissant pour

déposer à terre son rouleau de corde.

Musdœmon s’arrêta.

--Pourquoi donc toute cette corde?

--Votre courtoisie a raison de me faire cette question; j’en ai là en

effet bien plus qu’il ne m’en faut; mais, au commencement de ce

procès, je croyais avoir bien plus de condamnés.

En parlant ainsi l’homme dénouait son rouleau de corde.

--Allons, dépêchons, dit Musdœmon.

--Votre courtoisie est bien pressée.--Est-ce qu’elle n’a pas encore

quelque prière?....

--Point d’autre que celle que je vous ai déjà adressée, de remercier

pour moi sa grâce.--Pour Dieu, hâtons-nous, ajouta Musdœmon, je suis

impatient de sortir d’ici. Avons-nous beaucoup de chemin à faire?

--De chemin! reprit l’homme au vêtement d’écarlate, se redressant et

mesurant plusieurs brasses de corde déroulée. La route qui nous reste

à faire ne fatiguera pas beaucoup votre courtoisie; car nous allons

tout terminer sans mettre le pied hors d’ici.

Musdœmon tressaillit.

--Que voulez-vous dire?

--Que voulez-vous dire vous-même? demanda l’autre.

--O Dieu! dit Musdœmon, pâlissant comme s’il entrevoyait une lueur

funèbre; qui êtes-vous?

--Je suis le bourreau.

Le misérable trembla ainsi qu’une feuille sèche que le vent secoue.

--Est-ce que vous ne venez pas pour me faire évader? murmura-t-il

d’une voix éteinte.

Le bourreau partit d’un éclat de rire.

--Si fait vraiment! pour vous faire évader dans le pays des esprits,

où je vous proteste qu’on ne pourra plus vous reprendre.

Musdœmon s’était prosterné la face contre terre.

--Grâce! ayez pitié de moi! Grâce!

--Sur ma foi, dit froidement le bourreau, c’est la première fois qu’on

me fait une pareille demande.

--Est-ce que vous me prenez pour le roi?

L’infortuné se traînait à genoux, souillant sa robe dans la poussière,

frappant le plancher de son front, un moment auparavant si radieux, et

embrassant les pieds du bourreau avec des cris sourds et des sanglots

étouffes.

--Allons, paix! reprit le bourreau. Je n’avais point encore vu la robe

noire s’humilier devant ma veste rouge.

Il repoussa du pied le suppliant.

--Camarade, prie Dieu et les saints; ils t’écouteront mieux que moi.

Musdœmon resta agenouillé, le visage caché dans ses mains et pleurant

amèrement. Cependant le bourreau, se haussant sur la pointe des pieds,

avait passé la corde dans l’anneau de la voûte; il la laissa pendre

jusque sur le plancher, puis l’arrêta par un double tour, puis prépara

un nœud coulant à l’extrémité qui touchait à terre.

--J’ai fini, dit-il au condamné quand ces menaçants apprêts furent

terminés; en as-tu fini de même avec la vie?

--Non, dit Musdœmon se levant, non, cela ne se peut! Vous commettez

quelque horrible méprise. Le chancelier d’Ahlefeld n’est point assez

infâme... Je lui suis trop nécessaire. Il est impossible que ce soit

pour moi que l’on vous ait envoyé. Laissez-moi fuir, craignez

d’encourir la colère du chancelier.

--Ne nous as-tu point déclaré, répliqua le bourreau, que tu étais

Turiaf Musdœmon?

Le prisonnier demeura un moment silencieux:

--Non, dit-il tout à coup, non, je ne me nomme point Musdœmon; je me

nomme Turiaf Orugix.

--Orugix! s’écria le bourreau, Orugix!

Il arracha précipitamment la perruque qui cachait le visage du

condamné, et poussa un cri de stupeur:

--Mon frère!

--Ton frère! répondit le condamné avec un étonnement mêlé de honte et

de joie, serais-tu?...

--Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus, pour te servir, mon frère

Turiaf.

Le condamné se jeta au cou de l’exécuteur, en l’appelant son frère,

son frère chéri. Cette reconnaissance fraternelle n’eût pas dilaté le

cœur de celui qui en eût été témoin. Turiaf prodiguait à Nychol mille

caresses avec un sourire affecté et craintif, auquel Nychol répondait

par des regards sombres et embarrassés; on eût dit un tigre flattant

un éléphant au moment où le pied pesant du monstre presse son ventre

haletant.

--Quel bonheur, frère Nychol!--Je suis bien joyeux de te revoir.

--Et moi, j’en suis fâché pour toi, frère Turiaf. Le condamné feignait

de ne point entendre, et poursuivait d’une voix tremblante:

--Tu as une femme et des enfants, sans doute? Tu me mèneras voir mon

aimable sœur et embrasser mes charmants neveux.

--Signe de croix du démon! murmura le bourreau.

--Je veux être leur second père. Écoute, frère, je suis puissant, j’ai

du crédit....

Le frère répondit d’un accent sinistre:

--Je sais que tu en avais!--À présent ne songe plus qu’à celui que tu

as sans doute su te ménager près des saints.

Toute espérance disparut du front du condamné.

--O Dieu! que signifie ceci, cher Nychol? Je suis sauvé, puisque je te

retrouve.--Songe que le même ventre nous a portés, que le même sein

nous a nourris, que les mêmes jeux ont occupé notre enfance;

souviens-toi, Nychol, que tu es mon frère!

--Jusqu’à cette heure, tu ne t’en étais pas souvenu, répondit le

farouche Nychol.

--Non, je ne puis mourir de la main de mon frère!

--C’est ta faute, Turiaf.--C’est toi qui as rompu ma carrière; qui

m’as empêché d'être exécuteur royal de Copenhague; qui m’as fait

jeter, comme bourreau de province, dans ce misérable pays. Si tu

n’avais point agi ainsi en mauvais frère, tu ne te plaindrais pas de

ce qui te révolte aujourd’hui. Je ne serais point dans le

Drontheimhus, et ce serait un autre qui ferait ton affaire.

--Nous en avons dit assez, mon frère, il faut mourir.

La mort est hideuse au méchant, par le même sentiment qui la rend

belle à l’homme de bien; tous deux vont quitter ce qu’ils ont

d’humain, mais le juste est délivré de son corps comme d’une prison,

le méchant en est arraché comme d’une forteresse. Au dernier moment,

l’enfer se révèle à l'âme perverse qui a rêvé le néant. Elle frappe

avec inquiétude sur la sombre porte de la mort, et ce n’est pas le

vide qui lui répond. Le condamné se roula sur le plancher en se

tordant les bras avec une plainte plus déchirante que la lamentation

éternelle d’un damné.

--Miséricorde de Dieu! Saints anges du ciel, si vous existez, ayez

compassion de moi! Nychol, mon Nychol, au nom de notre mère commune,

oh! laisse-moi vivre!

Le bourreau montra son parchemin.

--Je ne puis; l’ordre est précis.

--Cet ordre ne me concerne pas, balbutia le désespéré prisonnier; il

regarde un certain Musdœmon, ce n’est pas moi; je suis Turiaf Orugix.

--Tu veux rire, dit Nychol en haussant les épaules. Je sais bien qu’il

s’agit de toi. D’ailleurs, ajouta-t-il durement, tu n’aurais point été

hier, pour ton frère, Turiaf Orugix; tu n’es pour lui aujourd’hui que

Turiaf Musdœmon.

--Mon frère, mon frère! reprit le misérable, eh bien! attends jusqu’à

demain! Il est impossible que le grand-chancelier ait donné l’ordre de

ma mort. C’est un affreux malentendu. Le comte d’Ahlefeld m’aime

beaucoup. Je t’en conjure, mon cher Nychol, la vie!--Je serai bientôt

rentré en faveur, et je te rendrai tous les services....

--Tu ne peux plus m’en rendre qu’un, Turiaf, interrompit le bourreau.

J’ai déjà perdu les deux exécutions sur lesquelles je comptais le

plus, celles de l’ex-chancelier Schumacker et du fils du vice-roi.

J’ai toujours du malheur. Il ne me reste plus que Han d’Islande et

toi. Ton exécution, comme nocturne et secrète, me vaudra douze ducats

d’or. Laisse-moi donc faire tranquillement, voilà le seul service que

j’attends de toi.

--O Dieu! dit douloureusement le condamné.

--Ce sera le premier et le dernier, à la vérité; mais, en revanche, je

te promets que tu ne souffriras point. Je te pendrai en

frère.--Résigne-toi.

Musdœmon se leva; ses narines étaient gonflées de rage, ses lèvres

vertes tremblaient, ses dents claquaient, sa bouche écumait de

désespoir.

--Satan!--J’aurai sauvé ce d’Ahlefeld! j’aurai embrassé mon frère! et

ils me tueront!, et il faudra mourir la nuit, dans un cachot obscur,

sans que le monde puisse entendre mes malédictions, sans que ma voix

puisse tonner, sur eux d’un bout du royaume à l’autre, sans que ma

main puisse déchirer le voile de tous leurs crimes! Ce sera pour

arriver à cette mort que j’aurai souillé toute ma vie!--Misérable!

poursuivit-il, s’adressant à son frère, tu veux donc être fratricide?

--Je suis bourreau, répondit le flegmatique Nychol.

--Non! s’écria le condamné. Et il s’était jeté à corps perdu sur le

bourreau, et ses yeux lançaient des flammes et répandaient des larmes,

comme ceux d’un taureau aux abois. Non, je ne mourrai pas ainsi! Je

n’aurai point vécu comme un serpent formidable pour mourir comme le

misérable ver qu’on écrase! Je laisserai ma vie dans ma dernière

morsure; mais elle sera mortelle.

En parlant ainsi, il étreignait en ennemi celui qu’il venait

d’embrasser en frère. Le flatteur et caressant Musdœmon se montrait

en ce moment ce qu’il était dans son essence. Le désespoir avait remué

le fond de son âme ainsi qu’une lie, et après avoir rampé comme le

tigre, il se redressait comme lui. Il eût été difficile de décider

lequel des deux frères était le plus effroyable, dans ce moment où ils

luttaient, l’un avec la stupide férocité d’une bête sauvage, l’autre

avec la fureur rusée d’un démon.

Mais les quatre hallebardiers, jusqu’alors impassibles, n’étaient pas

restés immobiles. Ils avaient prêté assistance au bourreau, et bientôt

Musdœmon, qui n’avait d’autre force que sa rage, fut contraint de

lâcher prise. Il alla se jeter à plat ventre contre la muraille,

poussant des hurlements inarticulés et émoussant ses ongles sur la

pierre.

--Mourir! démons de l’enfer! mourir sans que mes cris percent ces

voûtes, sans que mes bras renversent ces murs!

On le saisit sans éprouver de résistance. Son effort inutile l’avait

épuisé. On le dépouilla de sa robe pour le garrotter. En ce moment, un

paquet cacheté tomba de ses vêtements.

--Qu’est cela? dit le bourreau.

Une espérance infernale luisait dans l’œil hagard du condamné.

--Comment avais-je oublié cela? murmura-t-il.--Écoute, frère Nychol,

ajouta-t-il d’une voix presque amicale; ces papiers appartiennent au

grand-chancelier. Promets-moi de les lui remettre, et fais ensuite de

moi ce que tu voudras.

--Puisque tu es tranquille maintenant, je te promets de remplir ta

dernière intention, quoique tu viennes d’agir envers moi comme un

mauvais frère. Ces papiers seront remis au chancelier, foi d’Orugix.

--Demande à les lui remettre toi-même, reprit le condamné en souriant

au bourreau, qui, par sa nature, comprenait peu les sourires. Le

plaisir qu’ils causeront à sa grâce te vaudra peut-être quelque

faveur.

--Vrai, frère? dit Orugix. Merci. Peut-être le diplôme d’exécuteur

royal, n’est-ce pas? Eh bien! quittons-nous bons amis. Je te pardonne

les coups d’ongles que tu m’as donnés; pardonne-moi le collier de

corde que tu vas recevoir de moi.

--Le chancelier m’avait promis un autre collier, répondit Musdœmon.

Alors les hallebardiers l’amenèrent garrotté au milieu du cachot; le

bourreau lui passa le fatal nœud coulant autour du cou.

--Turiaf, es-tu prêt?

--Un instant! un instant! dit le condamné, auquel sa terreur était

revenue; de grâce, mon frère, ne tire pas la corde avant que je ne te

le dise.

--Je n’aurai pas besoin de tirer la corde, répondit le bourreau.

Une minute après il répéta sa question:

--Es-tu prêt?

--Encore un instant! hélas! il faut donc mourir!

--Turiaf, je n’ai pas le temps d’attendre.

En parlant ainsi, Orugix invitait les hallebardiers à s’éloigner du

condamné.

--Un mot encore, frère! n’oublie pas de remettre le paquet au comte

d’Ahlefeld.

--Sois tranquille, répliqua le frère. Il ajouta pour la troisième

fois:--Allons, es-tu prêt?

L’infortuné ouvrait la bouche pour implorer peut-être encore une

minute de vie, quand le bourreau impatient se baissa. Il tourna un

bouton de cuivre qui sortait du plancher.

Le plancher se déroba sous le patient; le misérable disparut dans une

trappe carrée, au bruit sourd de la corde qui se tendait soudainement

avec d’effrayantes vibrations, causées en partie par les dernières

convulsions du mourant. On ne vit plus que la corde qui s’agitait dans

la sombre ouverture, d’où s’échappaient un vent frais et une rumeur

pareille à celle de l’eau courante.

Les hallebardiers eux-mêmes reculèrent frappés d’horreur. Le bourreau

s’approcha du gouffre, saisit de la main la corde qui vibrait toujours

et se suspendit sur l’abîme, s’appuyant des deux pieds sur les épaules

du patient. La fatale corde se tendit avec un son rauque et demeura

immobile. Un soupir étouffé venait de sortir de la trappe.

--C’est bon, dit le bourreau remontant dans le cachot. Adieu, frère.

Il tira un coutelas de sa ceinture.

--Va nourrir les poissons du golfe. Que ton corps soit la proie de

l’eau tandis que ton âme sera celle du feu.

À ces mots, il coupa la corde tendue. Ce qui en resta suspendu à

l’anneau de fer revint fouetter la voûte, tandis qu’on entendait l’eau

profonde et ténébreuse rejaillir de la chute du corps, puis continuer

sa course souterraine vers le golfe.

Le bourreau referma la trappe comme il l’avait ouverte. Au moment où

il se redressait, il vit le cachot plein de fumée.

--Qu’est-ce donc? demanda-t-il aux hallebardiers; d’où vient cette

fumée?

Ils l’ignoraient comme lui. Surpris, ils ouvrirent la porte du cachot;

les corridors de la prison étaient également inondés d’une fumée

épaisse et nauséabonde. Une issue secrète les conduisit, alarmés, dans

la cour carrée, où un spectacle effrayant les attendait.

Un immense incendie, accru par la violence du vent d’est, dévorait la

prison militaire et la caserne des arquebusiers. La flamme, poussée en

tourbillons, rampait autour des murs de pierre, couronnait les toits

ardents, sortait comme d’une bouche des fenêtres dévorées; et les

noires tours de Munckholm tantôt se rougissaient d’une clarté

sinistre, tantôt disparaissaient dans d’épais nuages de fumée.

Un guichetier qui fuyait dans la cour leur apprit en peu de mots que

le feu était parti, pendant le sommeil des gardiens de Han d’Islande,

du cachot du monstre, auquel on avait eu l’imprudence de donner de la

paille et du feu.

--J’ai bien du malheur! s’écria Orugix à ce récit; voilà encore sans

doute Han d’Islande qui m’échappe. Le misérable aura été brûlé! et je

n’aurai même plus son corps que j’ai payé deux ducats!

Cependant les malheureux arquebusiers de Munckholm, réveillés en

sursaut par cette mort imminente, se pressaient en foule à la grande

porte, embarrassée de funestes barricades; on entendait du dehors

leurs clameurs d’angoisse et de détresse; on les voyait se tordre les

bras aux fenêtres en feu ou se précipiter sur les dalles de la cour,

évitant une mort dans une autre. La flamme victorieuse embrassait tout

l’édifice, avant que le reste de la garnison eût eu le temps

d’accourir. Tout secours était déjà inutile. Le bâtiment était

heureusement isolé; on se borna à enfoncer à coups de hache la porte

principale; mais ce fut trop tard, car au moment où elle s’ouvrait,

toute la charpente embrasée du toit de la caserne s’écroula avec un

long fracas sur les infortunés soldats, entraînant dans sa chute les

combles et les étages incendiés. L’édifice entier disparut alors dans

un tourbillon de poussière enflammée et de fumée ardente, où

s’éteignaient quelques faibles clameurs.

Le lendemain matin il ne s’élevait plus dans la cour carrée que quatre

hautes murailles noires et chaudes encore, entourant un horrible amas

de décombres fumants qui continuaient à se dévorer les uns les autres,

comme des bêtes dans un cirque. Quand toute cette ruine fut un peu

refroidie, on en fouilla les profondeurs. Sous une couche de pierres,

de poutres et de ferrures tordues par le feu, reposait un amas

d’ossements blanchis et de cadavres défigurés; avec une trentaine de

soldats, pour la plupart estropiés, c’était ce qui restait du beau

régiment de Munckholm.

Lorsqu’en remuant les débris de la prison on arriva au cachot fatal

d’où l’incendie était parti et que Han d’Islande avait habité, on y

trouva les restes d’un corps humain, couché près d’un réchaud de fer,

sur des chaînes rompues. On remarqua seulement que parmi ces cendres

il y avait deux crânes, quoiqu’il n’y eût qu’un cadavre.

Han d'Islande · 第 91 / 93 题