XLV

À qui me livrera Louis Perez, mort ou vif,

Je lui donne deux mille écus.

CALDERON. _Louis Perez de Galice_.

--Baron Voethaün, colonel des arquebusiers de Munckholm, quel est

celui des soldats qui ont combattu sous vos ordres au Pilier-Noir, qui

a fait Han d’Islande prisonnier? Nommez-le au tribunal, afin qu’il

reçoive les mille écus royaux promis pour cette capture.

Ainsi parle au colonel des arquebusiers le président du tribunal. Le

tribunal est assemblé; car, selon l’usage ancien de Norvège, les juges

qui prononcent sans appel doivent rester sur leurs sièges jusqu’à ce

que l’arrêt qu’ils ont rendu soit exécuté. Devant eux est le géant,

qu’on vient de ramener, portant à son cou la corde qui doit le porter

à son tour dans quelques heures.

Le colonel, assis près de la table du secrétaire intime, se lève. Il

salue le tribunal et l’évêque, qui est remonté sur son trône.

--Seigneurs juges, le soldat qui a pris Han d’Islande est dans cette

enceinte. Il se nomme Toric Belfast, second arquebusier de mon

régiment.

--Qu’il vienne donc, reprend le président, recevoir la récompense

promise.

Un jeune soldat, en uniforme d’arquebusier de Munckholm, se présente.

--Vous êtes Toric Belfast? demande le président.

--Oui, votre grâce.

--C’est vous qui avez fait Han d’Islande prisonnier?

--Oui, avec l’aide de saint Belzébuth, s’il plaît à votre excellence.

On apporte sur le tribunal un sac pesant.

--Vous reconnaissez bien cet homme pour le fameux Han d’Islande?

ajoute le président, montrant le géant enchaîné.

--Je connaissais mieux le minois de la jolie Cattie que celui de Han

d’Islande; mais j’affirme, par la gloire de saint Belphégor, que, si

Han d’Islande est quelque part, c’est sous la forme de ce grand démon.

--Approchez, Toric Belfast, reprit le président. Voici les mille écus

promis par le haut-syndic.

Le soldat s’avançait précipitamment vers le tribunal, quand une voix

s’éleva dans la foule:

--Arquebusier de Munckholm, ce n’est pas toi qui as pris Han

d’Islande!

--Par tous les bienheureux diables, s’écria le soldat en se

retournant, je n’ai en propriété que ma pipe et la minute où je parle,

mais je promets de donner dix mille écus d’or à celui qui vient de

dire cela, s’il peut prouver ce qu’il a dit.

Et, croisant les deux bras, il promenait un regard assuré sur

l’auditoire.

--Eh bien! que celui qui vient de parler se montre donc!

--C’est moi! dit un petit homme qui fendait la presse pour pénétrer

dans l’enceinte.

Ce nouveau personnage était enveloppé d’une natte de jonc et de poil

de veau marin, vêtement des Groënlandais, qui tombait autour de lui

comme le toit conique d’une hutte. Sa barbe était noire, et d’épais

cheveux de même couleur, couvrant ses sourcils roux, cachaient son

visage, dont tout ce qu’on distinguait était hideux. On ne voyait ni

ses bras ni ses mains.

--Ah! c’est toi? dit le soldat avec un éclat de rire. Et qui donc,

selon toi, mon beau sire, a eu l’honneur de prendre ce diabolique

géant?

Le petit homme secoua la tête et dit avec une sorte de sourire

malicieux:

--C’est moi!

En ce moment, le baron Voethaün crut reconnaître en cet homme

singulier l'être mystérieux qui lui avait donné à Skongen l’avis de

l’arrivée des rebelles; le chancelier d’Ahlefeld, l’hôte de la ruine

d’Arbar; et le secrétaire intime, un certain paysan d’Oëlmoe, qui

portait une natte pareille et lui avait si bien indiqué la retraite de

Han d’Islande. Mais, séparés tous trois, ils ne purent se communiquer

leur impression fugitive, que les différences de costume et de traits

qu’ils remarquèrent ensuite eurent bientôt effacée.

--Vraiment, c’est toi! répondit le soldat ironiquement.--Sans ton

costume de phoque du Groënland, au regard que tu me lances, je serais

tenté de reconnaître en toi un autre nain grotesque, qui m’a de même

cherché querelle dans le Spladgest, il y a environ quinze

jours;--c’était le jour où on apporta le cadavre du mineur Gill Stadt.

--Gill Stadt! interrompit le petit homme en tressaillant.

--Oui, Gill Stadt, affirma le soldat avec indifférence, l’amoureux

rebuté d’une fille qui était la maîtresse d’un de nos camarades, et

pour laquelle il est mort comme un sot.

Le petit homme dit sourdement:

--N’y avait-il pas aussi au Spladgest le corps d’un officier de ton

régiment?

--Précisément, je me rappellerai toute ma vie ce jour-là; j’ai oublié

l’heure de la retraite dans le Spladgest, et j’ai failli être dégradé

en rentrant au fort. Cet officier, c’était le capitaine Dispolsen.

À ce nom le secrétaire intime se leva.

--Ces deux individus abusent de la patience du tribunal. Nous prions

le seigneur président d’abréger cet entretien inutile.

--Par l’honneur de ma Cattie, je ne demande pas mieux, dit Toric

Belfast, pourvu que vos courtoisies m’adjugent les mille écus promis

pour la tête de Han, car c’est moi qui l’ai fait prisonnier.

--Tu mens! s’écria le petit homme.

Le soldat chercha son sabre à son côté.

--Tu es bien heureux, drôle, que nous soyons devant la justice, en

présence de laquelle un soldat, fût-il arquebusier de Munckholm, doit

se tenir désarmé comme un vieux coq.

--C’est à moi, dit froidement le petit homme, qu’appartient le

salaire, car sans moi on n’aurait pas la tête de Han d’Islande.

Le soldat furieux jura que c’était lui qui avait pris Han d’Islande

lorsque, tombé sur le champ de bataille, il commençait à rouvrir les

yeux.

--Eh bien, dit son adversaire, il se peut que ce soit toi qui l’aies

pris, mais c’est moi qui l’ai terrassé; sans moi tu n’aurais pu

l’emmener prisonnier; donc les mille écus m’appartiennent.

--Cela est faux, répliqua le soldat, ce n’est pas toi qui l’as

terrassé, c’est un esprit vêtu de peaux de bêtes.

--C’est moi!

--Non, non.

Le président ordonna aux deux parties de se taire; puis, demandant de

nouveau au colonel Voethaün si c’était bien Toric Belfast qui lui

avait amené Han d’Islande prisonnier, sur la réponse affirmative, il

déclara que la récompense appartenait au soldat.

Le petit homme grinça des dents, et l’arquebusier étendit avidement

les mains pour recevoir le sac.

--Un instant! cria le petit homme.--Sire président, cette somme,

d’après l’édit du haut-syndic, n’appartient qu’à celui qui livrera Han

d’Islande.

--Eh bien? dirent les juges.

Le petit homme se tourna vers le géant:

--Cet homme n’est pas Han d’Islande.

Un murmure d’étonnement parcourut la salle. Le président et le

secrétaire intime s’agitaient sur leurs sièges.

--Non, répéta avec force le petit homme, l’argent n’appartient pas à

l’arquebusier maudit de Munckholm, car cet homme n’est point Han

d’Islande.

--Hallebardiers, dit le président, qu’on emmène ce furieux, il a perdu

la raison.

L’évêque éleva la voix:

--Me permette le respectable président de lui faire observer qu’on

peut, en refusant d’entendre cet homme, briser la planche du salut

sous les pieds du condamné ici présent. Je demande au contraire que la

confrontation continue.

--Révérend évêque, le tribunal va vous satisfaire, répondit le

président; et s’adressant au géant:--Vous avez déclaré être Han

d’Islande; confirmez-vous devant la mort votre déclaration?

--Le condamné répondit:--Je la confirme, je suis Han d’Islande.

--Vous entendez, seigneur évêque?

Le petit homme criait en même temps que le président:

--Tu mens, montagnard de Kole! tu mens! Ne t’obstine pas à porter un

nom qui t’écrase; souviens-toi qu’il t’a déjà été funeste.

--Je suis Han, de Klipstadur, en Islande, répéta le géant, l’œil fixé

sur le secrétaire intime.

Le petit homme s’approcha du soldat de Munckholm, qui, comme

l’auditoire, observait cette scène avec curiosité.

--Montagnard de Kole, on dit que Han d’Islande boit du sang humain. Si

tu l’es, bois-en.--En voici.

Et à peine ces paroles étaient-elles prononcées, qu’écartant son

manteau de natte, il avait plongé un poignard dans le cœur de

l’arquebusier, et jeté le cadavre aux pieds du géant.

Un cri d’effroi et d’horreur s’éleva; les soldats qui gardaient le

géant reculèrent. Le petit homme, prompt comme le tonnerre, s’élança

sur le montagnard découvert, et d’un nouveau coup de poignard il le

fit tomber sur le corps du soldat. Alors, dépouillant sa natte de

jonc, sa fausse chevelure et sa barbe noire, il dévoila ses membres

nerveux, hideusement revêtus de peaux de bêtes, et un visage qui

répandit plus d’horreur encore parmi les assistants que le poignard

sanglant dont il élevait le fer dégouttant de deux meurtres.

--Hé! juges, où est Han d’Islande?

--Gardes, qu’on saisisse ce monstre! cria le président épouvanté.

Han jeta dans la salle son poignard.

--Il m’est inutile, s’il n’y a plus ici de soldats de Munckholm. En

parlant ainsi, il se livra sans résistance aux hallebardiers et aux

archers qui l’entouraient, se préparant à l’assiéger comme une ville.

On enchaîna le monstre sur le banc des accusés, et une litière emporta

ses deux victimes, dont l’une, le montagnard, respirait encore.

Il est impossible de peindre les divers mouvements de terreur,

d’étonnement et d’indignation qui, pendant cette scène horrible,

avaient agité le peuple, les gardes et les juges. Quand le brigand eut

pris place, calme et impassible, sur le banc fatal, le sentiment de la

curiosité imposa silence à toute autre impression, et l’attention

rétablit la tranquillité.

L’évêque vénérable se leva:

--Seigneurs juges.... dit-il.

Le brigand l’interrompit:

--Évêque de Drontheim, je suis Han d’Islande; ne prends pas la peine

de me défendre.

Le secrétaire intime se leva.

--Noble président....

Le monstre lui coupa la parole:

--Secrétaire intime, je suis Han d’Islande; ne prends pas le soin de

m’accuser.

Alors, les pieds dans le sang, il promena son œil farouche et hardi

sur le tribunal, les archers et la foule, et l’on eût dit que tous ces

hommes palpitaient d’épouvante sous le regard de cet homme désarmé,

seul et enchaîné.

--Écoutez, juges, n’attendez pas de moi de longues paroles. Je suis le

démon de Klipstadur. Ma mère est cette vieille Islande, l'île des

volcans. Elle ne formait autrefois qu’une montagne, mais elle a été

écrasée par la main d’un géant qui s’appuya sur sa cime en tombant du

ciel. Je n’ai pas besoin de vous parler de moi; je suis le descendant

d’Ingolphe l’Exterminateur, et je porte en moi son esprit. J’ai commis

plus de meurtres et allumé plus d’incendies que vous n’avez à vous

tous prononcé d’arrêts iniques dans votre vie. J’ai des secrets

communs avec le chancelier d’Ahlefeld.--Je boirais tout le sang qui

coule dans vos veines avec délices. Ma nature est de haïr les hommes,

ma mission de leur nuire. Colonel des arquebusiers de Munckholm, c’est

moi qui t’ai donné avis du passage des mineurs au Pilier-Noir, certain

que tu tuerais un grand nombre d’hommes dans ces gorges; c’est moi qui

ai écrasé un bataillon de ton régiment avec des quartiers de rochers;

je vengeais mon fils.--Maintenant, juges, mon fils est mort; je viens

ici chercher la mort. L'âme d’Ingolphe me pèse, parce que je la porte

seul et que je ne pourrai la transmettre à aucun héritier. Je suis las

de la vie, puisqu’elle ne peut plus être l’exemple et la leçon d’un

successeur. J’ai assez bu de sang; je n’ai plus soif. À présent, me

voici; vous pouvez boire le mien.

Il se tut, et toutes les voix répétèrent sourdement chacune de ses

effroyables paroles.

L’évêque lui dit:

--Mon fils, dans quelle intention avez-vous donc commis tant de

crimes?

Le brigand se mit à rire.

--Ma foi, je te jure, révérend évêque, que ce n’était pas, comme ton

confrère l’évêque de Borglum, dans l’intention de m’enrichir.

[Note: Quelques chroniqueurs affirment qu’en 1525 un évêque de

Borglum se rendit fameux par divers brigandages. Il soudoyait des

pirates, disent-ils, qui infestaient les côtes de Norvège.] Quelque

chose était en moi, qui me poussait.

--Dieu ne réside pas toujours dans tous ses ministres, répondit

humblement le saint vieillard. Vous voulez m’insulter, je voudrais

pouvoir vous défendre.

--Ta révérence perd son temps. Va demander à ton autre confrère

l’évêque de Scalholt, en Islande. Par Ingolphe, ce sera une chose

étrange que deux évêques aient pris soin de ma vie, l’un près de mon

berceau, l’autre près de mon sépulcre.--Évêque, tu es un vieux fou.

--Mon fils, croyez-vous en Dieu?

--Pourquoi non? Je veux qu’il soit un Dieu pour pouvoir blasphémer.

--Arrêtez, malheureux! vous allez mourir, et vous ne baisez pas les

pieds du Christ!

Han d’Islande haussa les épaules.

--Si je le faisais, ce serait à la manière du gendarme de Roll, qui

fit tomber le roi en lui baisant le pied.

L’évêque se rassit, profondément ému.

--Allons, juges, poursuivit Han d’Islande, qu’attendez-vous? Si

j’avais été à votre place et vous à la mienne, je ne vous aurais point

fait attendre si longtemps votre arrêt de mort. Le tribunal se retira.

Après une courte délibération, il rentra dans l’audience, et le

président lut à haute voix une sentence qui, selon les formules,

condamnait Han d’Islande _à être pendu par le cou jusqu’à ce que mort

s’ensuivît_.

--Voilà qui est bien, dit le brigand. Chancelier d’Ahlefeld, j’en sais

assez sur ton compte pour t’en faire obtenir autant. Mais vis, puisque

tu fais du mal aux hommes.--Allons, je suis sûr maintenant de ne point

aller dans le Nysthiem. [Note: Selon les croyances populaires, le

Nysthiem était l’enfer de ceux qui mouraient de maladie ou de

vieillesse.]

Le secrétaire intime ordonna aux gardes qui l’emmenaient de le déposer

dans le donjon du Lion de Slesvig, pendant qu’on lui préparerait un

cachot, pour y attendre son exécution, dans le quartier des

arquebusiers de Munckholm.

--Dans le quartier des arquebusiers de Munckholm! répéta le monstre

avec un grondement de joie.

Han d'Islande · 第 84 / 93 题