XLIII

Est-ce ainsi qu’on traite un homme de ma charge?

est-ce ainsi qu’on perd le respect dû à la

justice?

CALDERON. _Louis Perez de Galice_.

La tremblante Éthel, que les gardes ont séparée de son père à la

sortie du donjon du Lion de Slesvig, a été conduite, à travers de

ténébreux corridors, jusqu’alors inconnus d’elle, dans une sorte de

cellule obscure, qu’on a refermée sur son entrée. Du côté de la

cellule opposée à la porte est une grande ouverture grillée, à travers

laquelle pénètre une lumière de torches et de flambeaux. Devant cette

ouverture est une banquette sur laquelle est placée une femme voilée

et vêtue de noir, qui lui fait signe de s’asseoir auprès d’elle. Elle

obéit en silence et interdite.

Ses yeux se portent au delà de l’ouverture grillée. Un tableau sombre

et imposant est devant elle.

À l’extrémité d’une salle, tendue de noir, et faiblement éclairée par

des lampes de cuivre suspendues à la voûte, s’élève un tribunal noir

arrondi en fer à cheval, occupé par sept juges vêtus de robes noires,

dont l’un, placé au centre sur un siège plus élevé, porte sur sa

poitrine des chaînes de diamants et des plaques d’or qui étincellent.

Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une

ceinture blanche et un manteau d’hermine, insigne du haut-syndic de la

province. À droite du tribunal est une estrade couverte d’un dais, où

siège un vieillard, revêtu d’habits pontificaux; à gauche, une table

chargée de papiers, derrière laquelle se tient debout un homme de

petite taille, coiffé d’une énorme perruque, et enveloppé des plis

d’une longue robe noire.

On remarque, en face des juges, un banc de bois entouré de

hallebardiers qui portent des torches, dont la lueur, réfléchie par

une forêt de piques, de mousquets et de pertuisanes, répand de vagues

rayons sur les têtes tumultueuses d’une foule de spectateurs, pressés

contre la grille de fer qui les sépare du tribunal.

Éthel observait ce spectacle comme si elle eût assisté éveillée à un

rêve; cependant elle était loin de se sentir indifférente à ce qui

allait se passer sous ses yeux. Elle entendait en elle comme une voix

intime qui l’avertissait d'être attentive, parce qu’elle touchait à

l’une des crises de sa vie. Son cœur était en proie à deux agitations

différentes en même temps; elle eût voulu savoir sur-le-champ en quoi

elle était intéressée à la scène qu’elle contemplait, ou ne le savoir

jamais. Depuis plusieurs jours, l’idée que son Ordener était perdu

pour elle lui avait inspiré le désir désespéré d’en finir d’une fois

avec l’existence, et de pouvoir lire d’un coup d’œil tout le livre de

sa destinée. C’est pourquoi, comprenant qu’elle entrait dans l’heure

décisive de son sort, elle examina le tableau lugubre qui s’offrait à

elle, moins avec répugnance qu’avec une sorte de joie impatiente et

funèbre.

Elle vit le président se lever, en proclamant, au nom du roi, que

l’audience de justice était ouverte.

Elle entendit le petit homme noir, placé à la gauche du tribunal,

lire, d’une voix basse et rapide, un long discours où le nom de son

père, mêlé aux mots de _conspiration_, de _révolte des mines_, de

_haute-trahison_, revenait fréquemment. Alors elle se rappela ce que

la fatale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de

l’accusation dont son père était menacé; et elle frémit quand elle

entendit l’homme à la robe noire terminer son discours par le mot de

_mort_, fortement articulé.

Épouvantée, elle se tourna vers la femme voilée, pour laquelle un

sentiment qu’elle ne s’expliquait pas lui inspirait de la crainte:

--Où sommes-nous? qu’est-ce que tout ceci? demanda-t-elle timidement.

Un geste de sa mystérieuse compagne l’invita au silence et à

l’attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal.

Le vieillard vénérable, en habits épiscopaux, venait de se lever; et

Éthel recueillit ces paroles, qu’il prononça distinctement:

--Au nom du Dieu tout-puissant et miséricordieux,--moi,

Pamphile-Éleuthère, évêque de la royale ville de Drontheim et de la

royale province du Drontheimhus, je salue le respectable tribunal qui

juge au nom du roi, notre seigneur après Dieu;

Et je dis--qu’ayant remarqué que les prisonniers amenés devant ce

tribunal étaient des hommes et des chrétiens, et qu’ils n’avaient

point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon

intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle

position où le ciel les a voulu mettre;

Priant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, et

sa lumière à notre profonde cécité.

C’est ainsi que moi, évêque de ce royal diocèse, je salue le

respectable et judicieux tribunal.--

Après avoir parlé ainsi, l’évêque descendit de son trône pontifical,

et alla s’asseoir sur le banc de bois destiné aux accusés, tandis

qu’un murmure d’approbation éclatait parmi le peuple.

Le président se leva, et dit d’une voix sèche:

--Hallebardiers, qu’on fasse silence!--Seigneur évêque, le tribunal

remercie votre révérence, au nom des prisonniers.--Habitants du

Drontheimhus, soyez attentifs à la haute justice du roi; le tribunal

va juger sans appel. Archers,--qu’on amène les accusés.

Il se fit dans l’auditoire un silence d’attente et de terreur;

seulement toutes les têtes s’agitèrent dans l’ombre, comme les sombres

vagues d’une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s’apprête à

gronder.

Bientôt Éthel entendit une rumeur sourde et un mouvement

extraordinaire se prolonger au-dessous d’elle, dans les sinistres

avenues de la salle; puis l’auditoire se rangea avec un frémissement

d’impatience et de curiosité; des pas multipliés retentirent; des

hallebardes et des mousquets brillèrent; et bientôt six hommes

enchaînés et entourés de gardes pénétrèrent, la tête nue, dans

l’enceinte du tribunal. Éthel ne vit que le premier de ces six

prisonniers; c’était un vieillard à barbe blanche, vêtu d’une simarre

noire; c’était son père.

Elle s’appuya défaillante sur la balustrade de pierre qui était devant

sa banquette; les objets roulaient sous ses yeux comme dans un nuage

confus, et il lui semblait que son cœur palpitait à son oreille.

Elle-dit d’une voix faible:

--O Dieu, secourez-moi!

La femme voilée se pencha vers elle, et lui fit respirer des sels qui

la réveillèrent de sa léthargie.

--Noble dame, dit-elle ranimée, de grâce, un mot de votre voix pour me

convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantômes de l’enfer.

Mais l’inconnue, sourde à sa prière, avait retourné sa tête vers le

tribunal; et la pauvre Éthel, qui avait retrouvé quelque force, se

résigna à l’imiter en silence.

Le président s’était levé, et avait dit d’une voix lente et

solennelle:

--Prisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à

examiner si vous êtes coupables de haute-trahison, de conspiration, de

révolte par les armes contre l’autorité du roi notre souverain

seigneur. Méditez maintenant dans vos consciences, car une accusation

de lèse-majesté au premier chef pèse sur vos têtes.

En ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d’un des six

accusés, d’un jeune homme qui tenait sa tête penchée sur sa poitrine,

comme pour dérober ses traits sous les boucles pendantes de ses longs

cheveux. Éthel tressaillit, et une sueur froide sortit de tous ses

membres; elle avait cru reconnaître....--Mais non, c’était une cruelle

illusion; la salle était faiblement éclairée, et les hommes s’y

mouvaient comme des ombres; à peine distinguait-on le grand christ

d’ébène poli, placé au-dessus du fauteuil du président.

Cependant ce jeune homme était enveloppé d’un manteau qui de loin

paraissait vert, ses cheveux en désordre avaient des reflets châtains,

et le rayon inattendu qui avait dessiné ses traits.... Mais non, cela

n’était pas, cela ne pouvait être! c’était une horrible illusion.

Les prisonniers étaient assis sur le banc où était descendu l’évêque.

Schumacker s’était placé à l’une des extrémités; il était séparé du

jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons

d’infortune, qui portaient des vêtements grossiers, et au nombre

desquels on remarquait une espèce de géant. L’évêque siégeait à

l’autre extrémité du banc.

Éthel vit le président se tourner vers son père.

--Vieillard, dit-il d’une voix sévère, dites-nous votre nom et qui

vous êtes.

Le vieillard souleva sa tête vénérable.

--Autrefois, répondit-il en regardant fixement le président, on

m’appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin,

prince du Saint-Empire, chevalier de l’ordre royal de l’éléphant,

chevalier de l’ordre royal de Dannebrog; chevalier de la toison d’or

d’Allemagne et de la jarretière d’Angleterre, premier ministre,

inspecteur général des universités, grand-chancelier de Danemark et

de....

Le président l’interrompit.

--Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé, ni

ce que vous avez été, mais comment on vous nomme, et ce que vous êtes.

--Eh bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m’appelle Jean

Schumacker, j’ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que votre

ancien bienfaiteur, chancelier d’Ahlefeld.

Le président parut interdit.

--Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l’ex-chancelier, et comme

j’ai cru voir qu’il n’en était pas de même à mon égard de votre côté,

j’ai pris la liberté de rappeler à votre grâce que nous sommes de

vieilles connaissances.

--Schumacker, dit le président d’un ton où l’on sentait l’accent de la

colère concentrée, épargnez les moments du tribunal.

Le vieux captif l’interrompit encore:

--Nous avons changé de rôle, noble chancelier; autrefois c’était moi

qui vous appelais simplement _d’Ahlefeld_, et vous qui me disiez

_seigneur comte_.

--Accusé, répliqua le président, vous nuisez à votre cause en

rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.

--Si ce jugement est infamant pour quelqu’un, comte d’Ahlefeld, ce

n’est pas pour moi.

Le vieillard s’était levé à demi en prononçant ces paroles avec force.

Le président étendit la main vers lui.

--Asseyez-vous. N’insultez pas, devant un tribunal, et aux juges qui

vous ont condamné, et au roi qui vous a donné ces juges. Rappelez-vous

que sa majesté a daigné vous accorder la vie, et bornez-vous ici à

vous défendre.

Schumacker ne répondit qu’en haussant les épaules.

--Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal

touchant le crime capital dont vous êtes accusé?

Voyant que Schumacker gardait le silence, le président répéta sa

question.

--Est-ce que c’est à moi que vous parlez? dit l’ex-grand-chancelier.

Je croyais, noble comte d’Ahlefeld, que vous vous parliez à vous-même.

De quel crime m’entretenez-vous? Est-ce que j’ai jamais donné le

baiser d’Iscariote à un ami? Ai-je emprisonné, condamné, déshonoré un

bienfaiteur? dépouillé celui à qui je devais tout? J’ignore, en

vérité, seigneur chancelier actuel, pourquoi l’on m’amène ici. C’est

sans doute pour juger de votre habileté à faire tomber des têtes

innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez

aussi bien me perdre que vous perdez le royaume, et s’il vous suffira

d’une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d’une lettre

de l’alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède.[*]

[*] Il y avait eu en effet de très graves différends entre le

Danemark et la Suède, parce que le comte d’Ahlefeld avait exigé,

dans une négociation, qu’un traité entre les deux états donnât au

roi de Danemark le titre de _rex Gothorum_, ce qui semblait

attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province

suédoise; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la

qualité de _rex Gotorum_, dénomination vague qui équivalait à

l’ancien titre des souverains danois, _roi des Gots_.

C’est à cette _h_, cause, non d’une guerre, mais de longues et

menaçantes négociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.

À peine achevait-il cette raillerie amère, que l’homme placé devant la

table à gauche du tribunal se leva.

--Seigneur président, dit-il, après s'être incliné profondément,

seigneurs juges, je demande que la parole soit interdite à Jean

Schumacker, s’il continue d’injurier ainsi sa grâce le président de ce

respectable tribunal.

La voix calme de l’évêque s’éleva:

--Seigneur secrétaire intime, on ne peut interdire la parole à un

accusé.

--Vous avez raison, révérend évêque, s’écria le président avec

précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté

possible à la défense.--J’engage seulement l’accusé à modérer son

langage, s’il comprend ses véritables intérêts.

Schumacker secoua la tête et dit froidement:

--Il parait que le comte d’Ahlefeld est plus sûr de son fait qu’en

1677.

--Taisez-vous, dit le président; et s’adressant sur-le-champ au

prisonnier voisin du vieillard, il lui demanda quel était son nom.

C’était un montagnard d’une taille colossale, dont le front était

entouré de bandages, qui se leva en disant:

--Je suis Han, de Klipstadur, en Islande.

Un frémissement d’épouvante erra quelque temps dans la foule, et

Schumacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine,

jeta un brusque regard sur son formidable voisin, dont tous les autres

co-accusés se tenaient éloignés.

--Han d’Islande, demanda le président quand le trouble fut dissipé,

qu’avez-vous à dire au tribunal?

De tous les spectateurs, Éthel n’avait pas été la moins frappée de la

présence du brigand fameux qui, depuis si longtemps, lui apparaissait

dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son

regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être

combattu, dont il avait peut-être été la victime. Cette idée se

retourna dans son cœur sous toutes ses formes douloureuses. Aussi,

entièrement absorbée par une foule d’émotions déchirantes, elle

entendit à peine la réponse qu’adressait au président, dans un langage

grossier et embarrassé, ce Han d’Islande, en qui elle voyait presque

le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se

déclarait le chef des bandes rebelles.

--Est-ce de vous-même, demanda le président, ou par une instigation

étrangère, que vous avez pris le commandement des insurgés?

Le brigand répondit:

--Ce n’est pas de moi-même.

--Qui vous a provoqué à ce crime?

--Un homme qui s’appelait Hacket.

--Quel était ce Hacket?

--Un agent de Schumacker, qu’il nommait aussi comte de Griffenfeld.

Le président s’adressa à Schumacker:

--Schumacker, connaissez-vous ce Hacket?

--Vous m’avez prévenu, comte d’Ahlefeld, repartit le vieillard;

j’allais vous adresser la même question.

--Jean Schumacker, dit le président, vous êtes mal conseillé par votre

haine. Le tribunal appréciera votre système de défense.

L’évêque prit la parole.

--Seigneur secrétaire intime, dit-il en se tournant vers l’homme de

petite taille, qui paraissait faire les fonctions de greffier et

d’accusateur, ce Hacket est-il parmi mes clients?

--Non, votre révérence, répondit le secrétaire.

--Sait-on ce qu’il est devenu?

--On n’a pu le saisir; il a disparu.

On eût dit qu’en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait

sa voix.

--Je crois plutôt qu’il s’est évanoui, dit Schumacker.

L’évêque continua:

--Seigneur secrétaire, fait-on poursuivre ce Hacket? A-t-on son

signalement?

Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se

leva; c’était un jeune mineur d’un visage âpre et fier.

--Il serait aisé de l’avoir, dit-il d’une voix forte. Ce misérable

Hacket, l’agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d’une

figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de l’enfer.--Tenez,

seigneur évêque, sa voix ressemble beaucoup à celle de ce seigneur qui

écrit là sur cette table, et que votre révérence appelle, je crois,

secrétaire intime. Et même, si cette salle était moins sombre, et que

le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le

visage, j’assurerais presque qu’il y a dans ses traits quelque

ressemblance avec ceux du traître Hacket.

--Notre frère dit vrai, s’écrièrent les deux prisonniers voisins du

jeune mineur.

--Vraiment! murmura Schumacker avec une expression de triomphe.

Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soit de

crainte, soit de l’indignation qu’il ressentait d'être comparé à ce

Hacket. Le président, qui lui-même avait paru troublé, se hâta

d’élever la voix.

--Prisonniers, n’oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le

tribunal vous interroge; et surtout n’outragez pas les ministres de la

justice par d’indignes comparaisons.

--Cependant, seigneur président, dit l’évêque, ceci n’est qu’une

question de signalement. Si le coupable Hacket offre quelques points

de ressemblance avec le secrétaire, cela pourrait être utile.

Le président l’interrompit.

--Han d’Islande, vous qui avez eu tant de rapports avec Hacket,

dites-nous, pour satisfaire le révérend évêque, si cet homme ressemble

en effet à notre très honoré secrétaire intime.

--Nullement, seigneur, répondit le géant sans hésiter.

--Vous voyez, seigneur évêque, ajouta le président.

L’évêque prononça d’un signe de tête qu’il était satisfait; et le

président, s’adressant à un autre accusé, prononça la formule usitée:

--Quel est votre nom?

--Wilfrid Kennybol, des montagnes de Kole.

--Étiez-vous parmi les insurgés?

--Oui, seigneur; la vérité vaut mieux que la vie. J’ai été pris dans

les gorges maudites du Pilier-Noir. J’étais le chef des montagnards.

--Qui vous a poussé au crime de rébellion?

--Nos frères les mineurs se plaignaient de la tutelle royale, et cela

était tout simple, n’est-ce pas, votre courtoisie? Vous n’auriez

qu’une hutte de boue et deux mauvaises peaux de renard, que vous ne

seriez pas fâché d’en être le maître. Le gouvernement n’a pas écouté

leurs prières. Alors, seigneur, ils ont songé à se révolter, et nous

ont priés de les aider. Un si petit service ne se refuse pas entre

frères qui récitent les mêmes oraisons et chôment les mêmes saints.

Voilà tout.

--Personne, dit le président, n’a-t-il éveillé, encouragé et dirigé

votre insurrection?

--C’était un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de délivrer

un comte prisonnier à Munckholm, dont il se disait l’envoyé. Nous le

lui avons promis, parce qu’une liberté de plus ne nous coûtait rien.

--Ce comte ne s’appelait-il pas Schumacker ou Griffenfeld?

--Justement, votre courtoisie.

--Vous ne l’avez jamais vu?

--Non, seigneur; mais si c’est ce vieillard qui vous a dit tout à

l’heure tant de noms, je ne puis faire autrement que de convenir....

--De quoi? interrompit le président.

--Qu’il a une bien belle barbe blanche, seigneur, presque aussi belle

que celle du père du mari de ma sœur Maase, de la bourgade de Surb,

lequel a vécu jusqu’à cent vingt ans.

L’ombre répandue dans la salle empêcha de voir si le président

paraissait désappointé de la naïve réponse du montagnard. Il ordonna

aux archers de déployer quelques bannières couleur de feu déposées

devant le tribunal.

--Wilfrid Kennybol, dit-il, reconnaissez-vous ces bannières?

--Oui, votre courtoisie; elles nous ont été données par Hacket, au nom

du comte Schumacker. Le comte fit distribuer aussi des armes aux

mineurs; car nous n’en avions pas besoin, nous autres montagnards, qui

vivons de la carabine et de la gibecière. Et moi, seigneur, tel que

vous me voyez, attaché ici comme une méchante poule qu’on va rôtir,

j’ai plus d’une fois, du fond de nos vallées, atteint de vieux aigles,

lorsqu’au plus haut de leur vol ils ne semblaient que des alouettes ou

des grives.

--Vous entendez, seigneurs juges, observa le secrétaire intime;

l’accusé Schumacker a fait distribuer par Hacket des armes et des

drapeaux aux rebelles.

--Kennybol, reprit le président, n’avez-vous plus rien à déclarer?

--Rien, votre courtoisie, sinon que je ne mérite pas la mort. Je n’ai

fait que prêter assistance, en bon frère, aux mineurs, et j’ose

affirmer à toutes vos courtoisies que le plomb de ma carabine, tout

vieux chasseur que je suis, n’a jamais touché un daim du roi.

Le président, sans répondre à ce plaidoyer, interrogea les deux

compagnons de Kennybol. C’étaient des chefs de mineurs. Le plus vieux,

qui déclara se nommer Jonas, répéta, en d’autres termes, ce qu’avait

avoué Kennybol. L’autre, qui était le jeune homme dont les yeux

avaient saisi tant de ressemblance entre le secrétaire intime et le

perfide Hacket, dit s’appeler Norbith, confessa fièrement sa part dans

la révolte, mais refusa de rien révéler touchant Hacket et Schumacker.

Il avait, disait-il, prêté serment de se taire, et ne se souvenait

plus que de ce serment. Le président eut beau l’interroger par toutes

les menaces et par toutes les prières, l’obstiné jeune homme resta

inflexible. D’ailleurs il assurait ne point s'être révolté pour

Schumacker, mais seulement parce que sa vieille mère avait faim et

froid. Il ne niait point qu’il n’eût peut-être mérité la mort; mais il

affirmait que l’on commettrait une injustice en le condamnant, parce

qu’en le tuant on tuerait aussi sa pauvre mère, qui ne l’avait pas

mérité.

Quand Norbith eut cessé de parler, le secrétaire intime résuma en peu

de mots les charges accablantes qui pesaient jusqu’à ce moment sur les

accusés, surtout sur Schumacker. Il lut quelques-unes des devises

séditieuses inscrites sur les bannières, et fit ressortir contre

l’ex-grand-chancelier l’unanimité des réponses de ses complices, et

jusqu’au silence de ce jeune Norbith, lié par un serment

fanatique.--Il ne reste plus, ajouta-t-il en terminant, qu’un accusé à

interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire agent secret

de l’autorité qui a si mal veillé à la tranquillité du Drontheimhus.

Cette autorité a favorisé, sinon par sa connivence coupable, du moins

par sa fatale négligence, l’explosion de la révolte qui va perdre tous

ces malheureux, et rendre à l’échafaud ce Schumacker, que la clémence

du roi en avait si généreusement sauvé.

Éthel, qui de ses craintes pour Ordener était revenue, par une cruelle

transition, à ses craintes pour son père, frémit à ce langage

sinistre, et un torrent de larmes s’échappa de ses yeux, quand elle

vit son père se lever, en disant d’une voix tranquille:--Chancelier

d’Ahlefeld, j’admire tout ceci. Avez-vous eu la prévoyance de faire

mander le bourreau?

L’infortunée crut en ce moment qu’elle épuisait sa dernière douleur;

elle se trompait.

Le sixième accusé venait de se lever; noble et superbe, il avait

écarté les cheveux qui couvraient son visage, et aux questions que le

président lui avait adressées, il avait répondu d’une voix ferme et

haute:

--Je m’appelle Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de

Dannebrog.

Un cri de surprise échappa au secrétaire:

--Le fils du vice-roi!

--Le fils du vice-roi! répétèrent toutes les voix, comme si la salle

eût eu en ce moment mille échos.

Le président avait reculé sur son siège; les juges, jusqu’alors

immobiles dans le tribunal, se penchaient tumultueusement les uns vers

les autres, ainsi que des arbres qui seraient battus à la fois de

vents opposés. L’agitation était plus grande encore dans l’auditoire;

les spectateurs montaient sur les corniches de pierre et les grilles

de fer; la foule entière parlait comme d’une seule bouche; et les

gardes, oubliant de réclamer le silence, mêlaient leurs paroles de

surprise à la rumeur universelle.

Quelle âme assez accoutumée aux soudaines émotions de la vie pourrait

concevoir ce qui se passa dans l'âme d’Éthel? Qui pourrait rendre ce

mélange inouï de joie déchirante et de délicieuse douleur? cette

attente inquiète, qui était à la fois de la crainte et de l’espérance,

et n’en était cependant pas?--Il était devant elle, sans qu’elle fût

devant lui! c’était lui qu’elle voyait et qui ne la voyait pas!

c’était son bien-aimé Ordener, son Ordener, qu’elle avait cru mort,

qu’elle savait perdu pour elle, son ami qui l’avait trompée et qu’elle

adorait comme d’une adoration nouvelle. Il était là; oui, il était là.

Un vain songe ne l’abusait pas; oh! c’était bien lui, cet Ordener,

hélas! qu’elle avait rêvé plus souvent encore qu’elle ne l’avait vu.

--Mais apparaissait-il dans cette enceinte solennelle comme un ange

sauveur ou comme un fatal génie? Devait-elle espérer en lui ou

trembler pour lui?--Mille conjectures oppressaient à la fois sa pensée

et l’étouffaient comme une flamme que trop d’aliment éteint; toutes

les idées, toutes les sensations que nous venons d’indiquer

parcoururent son esprit comme un éclair, au moment où le fils du

vice-roi de Norvège prononça son nom. Elle fut la première à le

reconnaître, et les autres ne l’avaient pas encore reconnu, qu’elle

était évanouie.

Elle reprit bientôt ses sens, pour la seconde fois, grâce aux soins de

sa mystérieuse voisine. Pâle, elle rouvrit ses yeux dans lesquels les

larmes s’étaient subitement taries. Elle jeta avidement sur le jeune

homme, toujours debout et calme dans le tumulte général, un de ces

regards qui embrassent tout un être; et le trouble avait cessé dans le

tribunal et le peuple, que le nom d’Ordener Guldenlew retentissait

encore à son oreille. Elle remarqua avec une douloureuse inquiétude

qu’il portait son bras en écharpe, et que ses mains étaient chargées

de fers; elle remarqua que son manteau était déchiré en plusieurs

endroits, que son sabre fidèle ne pendait plus à sa ceinture. Rien

n’échappa à sa sollicitude; car l’œil d’une amante ressemble à l’œil

d’une mère. Elle environna de toute son âme celui qu’elle ne pouvait

couvrir de tout son corps; et, il faut le dire à la honte et à la

gloire de l’amour, dans cette salle qui renfermait son père et les

persécuteurs de son père, Éthel ne vit plus qu’un seul homme.

Le silence s’était rétabli peu à peu. Le président se mit en devoir de

commencer l’interrogatoire du fils du vice-roi.

--Seigneur baron.... dit-il d’une voix tremblante.

--Je ne m’appelle point ici _seigneur baron_, répondit Ordener d’une

voix ferme, je m’appelle Ordener Guldenlew, comme celui qui a été

comte de Griffenfeld s’appelle Jean Schumacker.

Le président resta un moment comme interdit.

--Eh bien donc! reprit-il, Ordener Guldenlew, c’est sans doute par un

hasard malheureux que vous êtes amené devant nous. Les rebelles vous

auront pris voyageant, vous auront forcé de les suivre, et c’est

ainsi, sans doute, que vous avez été trouvé dans leurs rangs.

Le secrétaire se leva:

--Nobles juges, le nom seul du fils du vice-roi de Norvège est un

plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Guldenlew ne peut être

un rebelle. Notre illustre président a parfaitement expliqué sa

fâcheuse arrestation parmi les rebelles. Le seul tort du noble

prisonnier est de n’avoir pas dit plus tôt son nom. Nous demandons

qu’il soit mis sur-le-champ en liberté, abandonnant toute accusation à

son égard, et regrettant qu’il se soit assis sur le banc souillé par

le criminel Schumacker et ses complices.

--Que faites-vous donc? s’écria Ordener.

--Le secrétaire intime, dit le président, se désiste de toute

poursuite à votre égard.

--Il a tort, répliqua Ordener, d’une voix haute et sonore; je dois ici

être seul accusé, seul jugé, et seul condamné.--Il s’arrêta un moment,

et ajouta d’un accent moins ferme:--Car je suis seul coupable.

--Seul coupable! s’écria le président.

--Seul coupable! répéta le secrétaire intime.

Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans l’auditoire. La

malheureuse Éthel frémit; elle ne songeait pas que cette déclaration

de son amant sauvait son père. Elle avait devant les yeux la mort de

son Ordener.

--Hallebardiers, qu’on fasse silence! dit le président, profitant

peut-être du moment de rumeur pour rallier ses idées et reprendre sa

présence d’esprit.--Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous.

Le jeune homme resta, un instant rêveur, puis soupira avec effort,

puis prononça ces paroles d’un ton calme et résigné:

--Oui, je sais qu’une mort infâme m’attend; je sais que la vie

pourrait m'être belle et glorieuse. Mais Dieu lira au fond de mon

cœur! à la vérité, Dieu seul!--Je vais accomplir le premier devoir de

mon existence; je vais lui sacrifier mon sang, mon honneur peut-être;

mais je sens que je mourrai sans remords et sans repentir. Ne vous

étonnez pas de mes paroles, seigneurs juges; il y a dans l'âme et dans

la destinée humaine des mystères que vous ne pouvez pénétrer et qui ne

sont jugés qu’au ciel. Écoutez-moi donc; et agissez envers moi selon

vos consciences, quand vous aurez absous ces infortunés, et surtout ce

déplorable Schumacker, qui a déjà, dans sa captivité, expié bien plus

de crimes qu’un homme n’en peut commettre.--Oui, je suis coupable,

nobles juges, et seul coupable. Schumacker est innocent; ces autres

malheureux ne sont qu’égarés. L’auteur de la rébellion des mineurs,

c’est moi.

--Vous! s’écrièrent à la fois, et avec une expression étrange, le

président et le secrétaire intime.

--Moi! et ne m’interrompez plus, seigneurs. Je suis pressé de

terminer, car en m’accusant je justifie ces infortunés. C’est moi qui

ai soulevé les mineurs au nom de Schumacker; c’est moi qui ai fait

distribuer aux rebelles des bannières; qui leur ai envoyé, au nom du

prisonnier de Munckholm, de l’or et des armes. Hacket était mon agent.

À ce nom de _Hacket_, le secrétaire intime fit un geste de stupeur.

Ordener continua:

--J’épargne vos moments, seigneurs. J’ai été pris dans les rangs des

mineurs, que j’avais poussés à la révolte. J’ai seul tout fait.

Maintenant, jugez. Si j’ai prouvé mon crime, j’ai prouvé également

l’innocence de Schumacker et celle des pauvres misérables que vous

croyez ses complices.

Le jeune homme parlait ainsi, les yeux levés au ciel. Éthel, presque

inanimée, respirait à peine; il lui semblait seulement qu’Ordener,

tout en justifiant son père, prononçait bien amèrement son nom. Les

discours du jeune homme l’étonnaient et l’épouvantaient, sans qu’elle

pût les comprendre. Dans tout ce qui frappait ses sens, elle ne voyait

clairement que le malheur.

Un sentiment du même genre paraissait préoccuper le président. On eût

dit qu’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait de ses oreilles. Il

adressa néanmoins la parole au fils du vice-roi:

--Si vous êtes en effet l’unique auteur de cette révolte, dans quel

but l’avez-vous excitée?

--Je ne puis le dire.

Un frisson saisit Éthel, lorsqu’elle entendit le président répliquer

d’une voix presque irritée:

--N’aviez-vous point une intrigue avec la fille de Schumacker?

Mais Ordener, enchaîné, avait fait un pas vers le tribunal, et s’était

écrié, avec l’accent de l’indignation:

--Chancelier d’Ahlefeld, contentez-vous de ma vie que je vous livre;

respectez une noble et innocente fille. Ne tentez pas de la déshonorer

une seconde fois.

La pauvre Éthel, qui avait senti son sang remonter à son visage, ne

comprit pas ce que signifiaient ces mots, _une seconde fois_, sur

lesquels son défenseur appuyait avec énergie; mais à la colère qui se

peignait sur les traits du président, on eût dit qu’il les comprenait.

--Ordener Guldenlew, n’oubliez pas vous-même le respect que vous devez

à la justice du roi et à ses suprêmes officiers. Je vous réprimande au

nom du tribunal.--À présent, je vous somme de nouveau de me déclarer

dans quel but vous avez commis le crime dont vous vous accusez.

--Je vous répète que je ne puis vous le dire.

--N’était-ce pas, reprit le secrétaire, pour délivrer Schumacker?

Ordener garda le silence.

--Ne soyez pas muet, accusé Ordener, dit le président; il est prouvé

que vous entreteniez des intelligences avec Schumacker, et l’aveu de

votre culpabilité accuse, plus qu’il ne justifie, le prisonnier de

Munckholm. Vous alliez souvent à Munckholm, et certes vous attachiez à

ces visites plus qu’un intérêt de curiosité ordinaire. Témoin cette

boucle de diamants.

Le président prit sur le bureau, et montra à Ordener une boucle de

brillants qui y était déposée.

--La reconnaissez-vous pour vous avoir appartenu?

--Oui. Par quel hasard?....

--Eh bien! un des rebelles l’a remise, avant d’expirer, à notre

secrétaire intime, en déclarant qu’il l’avait reçue de vous en

paiement, pour vous avoir transporté du port de Drontheim à la

forteresse de Munckholm. Or, je vous le demande, seigneurs juges, un

pareil salaire donné à un simple matelot n’annoncet-il pas quelle

importance l’accusé Ordener Guldenlew attachait à parvenir jusqu’à

cette prison, qui est celle de Schumacker?

--Ah! s’écria l’accusé Kennybol, ce que dit sa courtoisie est vrai, je

reconnais la boucle; c’est l’histoire de notre pauvre frère Guldon

Stayper.

--Silence, dit le président, laissez répondre Ordener Guldenlew.

--Je ne cacherai pas, repartit Ordener, que je désirais voir

Schumacker. Mais cette boucle ne signifie rien. On ne peut entrer avec

des diamants dans le fort; le matelot qui m’avait amené s’était

plaint, dans la traversée, de sa misère; je lui ai jeté cette boucle,

que je ne pouvais garder sur moi.

--Pardon, votre courtoisie, interrompit le secrétaire intime, le

règlement excepte de cette mesure le fils du vice-roi. Vous pouviez

donc....

--Je ne voulais pas me nommer.

--Pourquoi? demanda le président.

--C’est ce que je ne puis dire.

--Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de

votre complot était de les délivrer.

Schumacker, qui, jusqu’alors, n’avait donné d’autre signe d’attention

que de dédaigneux mouvements d’épaules, se leva:

--Me délivrer! Le but de cette infernale trame était de me

compromettre et de me perdre, comme il l’est encore. Croyez-vous

qu’Ordener Guldenlew eût avoué sa participation au crime, s’il n’eût

été pris parmi les révoltés? Oh! je vois qu’il a hérité de la haine de

son père pour moi. Et quant aux intelligences qu’on lui suppose avec

moi et ma fille, qu’il sache, cet exécré Guldenlew, que ma fille a

hérité aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des

d’Ahlefeld!

Ordener soupira profondément, tandis qu’Éthel désavouait tout bas son

père, et que celui-ci retombait sur son banc, palpitant encore de

colère.

--Le tribunal jugera, dit le président.

Ordener, qui, aux paroles de Schumacker, avait baissé les yeux en

silence, parut se réveiller:

--Oh! nobles juges, écoutez. Vous allez descendre dans vos

consciences; n’oubliez pas qu’Ordener Guldenlew est coupable seul;

Schumacker est innocent. Ces autres infortunés ont été trompés par

Hacket, qui était mon agent. J’ai fait tout le reste.

Kennybol l’interrompit:

--Sa courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c’est elle qui s’est

chargée de nous amener le fameux Han d’Islande, dont je souhaite que

le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c’est ce jeune seigneur

qui a osé l’aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui

proposer d'être notre chef. Il m’a confié le secret de son entreprise

au hameau de Surb, chez mon frère Braall. Et, pour le reste encore, le

jeune seigneur dit vrai; nous avons été abusés par ce Hacket maudit;

d’où il suit que nous ne méritons pas la mort.

--Seigneur secrétaire intime, dit le président, les débats sont clos.

Quelles sont vos conclusions?

Le secrétaire se leva, salua plusieurs fois le tribunal, passa quelque

temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quitter un

moment des yeux les yeux du président. Enfin, il fit entendre ces

paroles d’une voix sourde et lugubre:

--Seigneur président, respectables juges! l’accusation demeure

victorieuse. Ordener Guldenlew, qui ternit à jamais la splendeur de

son glorieux nom, n’a réussi qu’à prouver sa culpabilité sans

démontrer l’innocence de l’ex-chancelier Schumacker, et de ses

complices Han d’Islande, Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith.--Je

demande à la justice du tribunal que les six accusés soient déclarés

coupables du crime de haute-trahison et de lèse-majesté, au premier

chef.

Un murmure vague s’éleva de la foule. Le président allait proclamer la

formule de clôture, quand l’évêque réclama un moment d’attention.

--Doctes juges, il est convenable que la défense des accusés se fasse

entendre la dernière. Je souhaiterais qu’elle eût un meilleur organe;

car je suis vieux et faible, et je n’ai plus en moi d’autre force que

celle qui me vient de Dieu.--Je m’étonne des sévères requêtes du

secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de mon client

Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune participation directe

à l’insurrection des mineurs; et puisque mon autre client Ordener

Guldenlew déclare avoir abusé du nom de Schumacker, et, de plus, être

l’unique auteur de cette condamnable sédition, toutes les présomptions

qui pesaient sur Schumacker s’évanouissent; vous devez donc

l’absoudre. Je recommande à votre indulgence chrétienne les autres

accusés, qui n’ont été qu’égarés, comme la brebis du bon pasteur; et

même le jeune Ordener Guldenlew, qui a du moins le mérite, bien grand

devant le Seigneur, de confesser son crime. Songez, seigneurs juges,

qu’il est encore dans l'âge où l’homme peut faillir, et même tomber,

sans que Dieu refuse de le soutenir ou de le relever. Ordener

Guldenlew porte à peine le quart de ce fardeau de l’existence qui pèse

déjà presque entier sur ma tête. Mettez dans la balance de vos

jugements sa jeunesse et son inexpérience, et ne lui retirez pas si

tôt cette vie que le Seigneur vient à peine de lui donner.

Le vieillard se tut et se plaça près d’Ordener, qui souriait; tandis

qu’à l’invitation du président, les juges se levaient du tribunal, et

passaient en silence le seuil de la formidable salle de leurs

délibérations.

Pendant que quelques hommes décidaient de six destinées dans ce

terrible sanctuaire, les accusés immobiles étaient restés assis sur

leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tête sur

sa poitrine, paraissait endormi dans une rêverie profonde; le géant

promenait à droite et à gauche des regards où se peignait une

assurance stupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient à

voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles

la terre du pied, ou secouait ses chaînes avec des tressaillements

convulsifs. Entre lui et le vénérable évêque, qui lisait les psaumes

de la pénitence, se tenait Ordener, les bras croisés et les yeux levés

au ciel.

Derrière eux on entendait le bruit de la foule, qui avait

impétueusement éclaté à la sortie des juges. C’était le fameux captif

de Munckholm, c’était le redoutable démon d’Islande, c’était surtout

le fils du vice-roi, qui occupaient toutes les pensées, toutes les

paroles, tous les regards. La rumeur, mêlée de plaintes, de rires et

de cris confus, qui s’échappait de l’auditoire, s’abaissait et

s’élevait comme une flamme qui ondoie sous le vent.

Ainsi se passèrent plusieurs heures d’attente, si longues que chacun

s’étonnait qu’elles fussent contenues dans la même nuit. De temps en

temps on jetait un regard vers la porte de la chambre des

délibérations; mais on n’y voyait rien, que les deux soldats qui se

promenaient avec leurs pertuisanes étincelantes devant le seuil fatal,

comme deux fantômes muets.

Enfin, les torches et les lampes commençaient à pâlir, et quelques

rayons blancs de l’aube traversaient les vitraux étroits de la salle,

quand la porte redoutable s’ouvrit. Un silence profond remplaça

sur-le-champ, comme par magie, tout le tumulte du peuple, et l’on

n’entendit plus que le bruit des respirations pressées et le mouvement

vague et sourd de la foule en suspens.

Les juges, sortant à pas lents de la chambre des délibérations,

reprirent place au tribunal, le président à leur tête.

Le secrétaire intime, qui avait paru absorbé dans ses réflexions

pendant leur absence, s’inclina:

--Seigneur président, quel est l’arrêt que le tribunal, jugeant sans

appel, a rendu au nom du roi? Nous sommes prêts à l’entendre avec un

respect religieux. Le juge placé à droite du président se leva, tenant

un parchemin dans ses mains:

--Sa grâce, notre glorieux président, fatigué par la longueur de cette

audience, daigne nous charger, nous, haut-syndic du Drontheimhus,

président naturel de ce tribunal respectable, de lire à sa place la

sentence rendue au nom du roi. Nous allons remplir ce devoir honorable

et pénible, rappelant à l’auditoire de se taire devant l’infaillible

justice du roi.

Alors la voix du haut-syndic prit une inflexion solennelle et grave,

et tous les cœurs palpitèrent.

--Au nom de notre vénéré maître et légitime seigneur Christiern,

roi!--voici l’arrêt que nous, juges du haut tribunal du Drontheimhus,

nous rendons dans nos consciences, touchant Jean Schumacker,

prisonnier d’État; Wilfrid Kennybol, habitant des montagnes de Kole;

Jonas, mineur royal; Norbith, mineur royal; Han, de Klipstadur, en

Islande; et Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de

Dannebrog; tous accusés des crimes de haute trahison et de

lèse-majesté au premier chef; Han d’Islande étant de plus prévenu des

crimes d’assassinat, d’incendie et de brigandage.

1° Jean Schumacker n’est point coupable;

2° Wilfrid Kennybol, Jonas et Norbith sont coupables; mais le tribunal

les excuse, parce qu’ils ont été égarés;

3° Han d’Islande est coupable de tous les crimes qu’on lui impute;

4° Ordener Guldenlew est coupable de haute trahison et de lèse-majesté

au premier chef.» Le juge s’arrêta un moment comme pour prendre

haleine. Ordener attachait sur lui un regard plein d’une joie céleste.

--Jean Schumacker, continua le juge, le tribunal vous absout et vous

renvoie dans votre prison.

Kennybol, Jonas et Norbith, le tribunal réduit la peine que vous avez

encourue à une détention perpétuelle et à l’amende de mille écus

royaux chacun.

Han, de Klipstadur, assassin et incendiaire, vous serez ce soir

conduit sur la place d’armes de Munckholm, et pendu par le cou jusqu’à

ce que mort s’ensuive.

Ordener Guldenlew, traître, après avoir été dégradé de vos titres

devant ce tribunal, vous serez conduit ce soir au même lieu, avec un

flambeau à la main, pour y avoir la tête tranchée, le corps brûlé, et

pour que vos cendres soient jetées au vent et votre tête exposée sur

la claie.

Han d'Islande · 第 80 / 93 题