JOSEPH DE MAISTRE.

La nuit venait de tomber; un vent froid sifflait autour de la

Tour-Maudite, et les portes de la ruine de Vygla tremblaient dans

leurs gonds, comme si la même main les eût secouées toutes à la fois.

Les farouches habitants de la tour, le bourreau et sa famille, étaient

réunis autour du foyer allumé au milieu de la salle du premier étage,

qui jetait des rougeurs vacillantes sur leurs visages sombres et sur

leurs vêtements d’écarlate. Il y avait dans les traits des enfants

quelque chose de féroce comme le rire de leur père, et de hagard comme

le regard de leur mère. Leurs yeux, ainsi que ceux de Bechlie, étaient

tournés vers Orugix, qui, assis sur une escabelle de bois, paraissait

reprendre haleine, et dont les pieds, couverts de poussière,

annonçaient qu’il venait d’arriver de quelque lointaine expédition.

--Femme, écoute; écoutez, enfants. Ce n’est pas pour apporter de

mauvaises nouvelles que j’ai été absent deux jours entiers. Si, avant

un mois, je ne suis pas exécuteur royal, je veux ne savoir pas serrer

un nœud coulant ou manier une hache. Réjouissez-vous, mes petits

louveteaux, votre père vous laissera peut-être pour héritage

l’échafaud même de Copenhague.

--Nychol, demanda Bechlie, qu’y a-t-il donc?

--Et toi, ma vieille bohémienne, reprit Nychol avec son rire pesant,

réjouis-toi aussi! tu peux t’acheter des colliers de verre bleu pour

orner ton cou de cigogne étranglée. Notre engagement expire bientôt;

mais va, dans un mois, quand tu me verras le premier bourreau des deux

royaumes, tu ne refuseras pas de casser une autre cruche avec moi.

--Qu’y a-t-il donc, qu’y a-t-il donc, mon père? demandèrent les

enfants, dont l’aîné jouait avec un chevalet tout sanglant, tandis que

le plus petit s’amusait à plumer vivant un petit oiseau qu’il avait

pris à sa mère dans le nid même.

--Ce qu’il y a, mes enfants?--Tue donc cet oiseau, Haspar, il crie

comme une mauvaise scie; et d’ailleurs il ne faut pas être cruel.

Tue-le.--Ce qu’il y a? Rien, peu de chose vraiment, sinon, dame

Bechlie, qu’avant huit jours d’ici l’ex-chancelier Schumacker, qui est

prisonnier à Munckholm, après avoir vu mon visage de si près à

Copenhague, et le fameux brigand d’Islande Han de Klipstadur, me

passeront peut-être tous deux à la fois par les mains.

L’œil égaré de la femme rouge prit une expression d’étonnement et de

curiosité.

--Schumacker! Han d’Islande! comment cela, Nychol?

--Voilà tout. J’ai rencontré hier matin, sur la route de Skongen, au

pont de l’Ordals, tout le régiment des arquebusiers de Munckholm, qui

s’en retournait à Drontheim d’un air très victorieux. J’ai questionné

un des soldats, qui a daigné me répondre, parce qu’il ignorait sans

doute pourquoi ma casaque et ma charrette sont rouges; j’ai appris que

les arquebusiers revenaient des gorges du Pilier-Noir, où ils avaient

mis en pièces des bandes de brigands, c’est-à-dire de mineurs

insurgés. Or, tu sauras, Bechlie la bohémienne, que ces rebelles se

révoltaient pour Schumacker, et étaient commandés par Han d’Islande.

Tu sauras que cette levée de boucliers constitue pour Han d’Islande un

bon crime d’insurrection contre l’autorité royale, et pour Schumacker

un bon crime de haute trahison; ce qui amène tout naturellement ces

deux honorables seigneurs à la potence ou au billot. Ajoute à ces deux

superbes exécutions, qui ne peuvent manquer de me rapporter au moins

quinze ducats d’or chacune, et de me faire le plus grand honneur dans

les deux royaumes, celles, moins importantes, à la vérité, de quelques

autres....

--Mais quoi! interrompit Bechlie, Han d’Islande a donc été pris?

--Pourquoi interrompez-vous votre seigneur et maître, femme de

perdition? dit le bourreau. Oui, sans doute, ce fameux, cet imprenable

Han d’Islande a été pris, avec quelques autres chefs de brigands, ses

lieutenants, qui me rapporteront bien aussi chacun douze écus par

tête, sans compter la vente des cadavres. Il a été pris, vous dis-je,

et je l’ai vu, puisqu’il faut satisfaire entièrement votre curiosité,

passer entre les rangs des soldats.

La femme et les enfants se rapprochèrent vivement d’Orugix.

--Quoi! tu l’as vu, père? demandèrent les enfants.

--Taisez-vous, enfants. Vous criez comme un coquin qui se dit

innocent. Je l’ai vu. C’est une espèce de géant; il marchait les bras

croisés, enchaînés derrière le dos, et le front bandé. C’est que, sans

doute, il a été blessé à la tête. Mais, qu’il soit tranquille, avant

peu je l’aurai guéri de cette blessure.

Après avoir mêlé à ces horribles paroles un horrible geste, le

bourreau continua:

--Il y avait derrière lui quatre de ses compagnons, également

prisonniers, blessés de même, et qu’on menait comme lui à Drontheim,

où ils seront jugés, avec l’ex-grand-chancelier Schumacker, par un

tribunal où siégera le haut-syndic, et que présidera le

grand-chancelier actuel.

--Père, quel visage avaient les autres prisonniers?

--Les deux premiers étaient deux vieillards, dont l’un portait le

feutre de mineur, et l’autre le bonnet de montagnard. Tous deux

paraissaient désespérés. Des deux autres, l’un était un jeune mineur,

qui marchait la tête haute, en sifflant; l’autre....--Te souviens-tu,

ma damnée Bechlie, de ces voyageurs qui sont entrés dans cette tour,

il y a une dizaine de jours, la nuit de ce violent orage?

--Comme Satan se souvient du jour de sa chute, répondit la femme.

--Avais-tu remarqué parmi ces étrangers un jeune homme qui

accompagnait ce vieux docteur fou à grande perruque? un jeune homme,

te dis-je, vêtu d’un grand manteau vert et coiffé d’une toque à plume

noire?

--En vérité, je crois l’avoir encore devant les yeux, me disant:

Femme, nous avons de l’or.

--Eh bien! la vieille, je veux n’avoir jamais étranglé que des coqs de

bruyère, si le quatrième prisonnier n’est pas ce jeune homme. Sa

figure m’était, à la vérité, entièrement cachée par sa plume, sa

toque, ses cheveux et son manteau; d’ailleurs, il baissait la tête.

Mais c’est bien le même vêtement, les mêmes bottines, le même air. Je

veux avaler d’une bouchée le gibet de pierre de Skongen, si ce n’est

pas le même homme! Que dis-tu de cela, Bechlie? Ne serait-il pas

plaisant qu’après avoir reçu de moi de quoi soutenir sa vie, cet

étranger en reçût également de quoi l’abréger, et qu’il exerçât mon

habileté après avoir éprouvé mon hospitalité?

Le bourreau prolongea quelque temps son gros rire sinistre; puis il

reprit:

--Allons, réjouissez-vous donc tous, et buvons; oui, Bechlie,

donne-moi un verre de cette bière qui râpe le gosier comme si l’on

buvait des limes, que je le vide à mon avancement futur.--Allons,

honneur et santé au seigneur Nychol Orugix, exécuteur royal en

perspective!--Je t’avouerai, vieille pécheresse, que j’ai eu de la

peine à me rendre au bourg de Noes pour y pendre obscurément je ne

sais quel ignoble voleur de choux et de chicorée. Cependant, en y

réfléchissant, j’ai pensé que trente-deux ascalins n’étaient pas

encore à dédaigner, et que mes mains ne se dégraderaient en exécutant

de simples voleurs et autres canailles de ce genre que lorsqu’elles

auraient décapité le noble comte ex-grand-chancelier et le fameux

démon d’Islande. Je me suis donc résigné, en attendant mon diplôme de

maître royal des hautes-œuvres, à expédier le pauvre misérable du

bourg de Noes; et voici, ajouta-t-il en tirant une bourse de cuir de

son havre-sac, voici les trente-deux ascalins que je t’apporte, la

vieille.

En ce moment, le bruit du cor se fit entendre à trois reprises

différentes, en dehors de la tour.

--Femme, cria Orugix en se levant, ce sont les archers du haut-syndic.

À ces mots, il descendit en toute hâte.

Un instant après il reparut, portant un grand parchemin, dont il avait

rompu le sceau.

--Tiens, dit-il à sa femme, voilà ce que le haut-syndic m’envoie.

Déchiffre-moi cela, toi qui lirais le grimoire de Satan. Ce sont

peut-être déjà mes lettres de promotion; car, puisque le tribunal aura

un grand-chancelier pour président et un grand-chancelier pour accusé,

il conviendrait que le bourreau qui exécutera son arrêt fût un

bourreau royal.

La femme reçut le parchemin, et, après y avoir quelque temps promené

ses yeux, elle lut à haute voix, tandis que les enfants jetaient sur

elle un regard hébété et stupide:

--«Au nom du haut-syndic du Drontheimhus!--il est ordonné à Nychol

Orugix, bourreau de la province, de se transporter sur-le-champ à

Drontheim, et de se munir de la hache d’honneur, du billot et des

tentures noires.»

--C’est là tout? demanda le bourreau d’une voix mécontente.

--C’est là tout, répondit Bechlie.

--Bourreau de la province! murmura Orugix entre ses dents.

Il resta un moment jetant sur le parchemin syndical des regards

d’humeur.

--Allons, dit-il enfin, il faut obéir et partir. Voici pourtant qu’on

me demande la hache d’honneur et les tentures noires.--Tu auras soin,

Bechlie, d’enlever les gouttes de rouille qui ont délustré ma hache,

et de voir si la draperie n’est pas tachée en plusieurs endroits. En

somme, il ne faut pas se décourager, ils ne veulent peut-être

m’accorder d’avancement que comme salaire de cette belle exécution.

Tant pis pour les condamnés, ils n’auront pas la satisfaction d'être

mis à mort par un exécuteur royal.

Han d'Islande · 第 75 / 93 题