XXXIX

Cent bannières flottaient sur les têtes des

braves, des ruisseaux de sang coulaient de toutes

parts, et la mort paraissait préférable à la

fuite. Un barde saxon aurait appelé cette nuit la

fête des épées; le cri des aigles fondant sur leur

proie, ce bruit de guerre, aurait été plus

flatteur à son oreille que les chants joyeux d’un

festin de noces.

WALTER SCOTT. _Ivanhoë_.

On n’entreprendra pas de décrire ici l’épouvantable confusion qui

rompit les colonnes déjà désordonnées des rebelles, quand le fatal

défilé leur montra soudain toutes ses cimes hérissées, tous ses antres

peuplés d’ennemis inattendus. Il eût été difficile de distinguer si le

long cri, formé de mille cris, qui s’échappa de leurs rangs ainsi

inopinément foudroyés, était un cri de désespoir, d’épouvante ou de

rage. Le feu terrible que vomissaient sur eux de toutes parts les

pelotons démasqués des troupes royales s’accroissait de moment en

moment; et, avant qu’il fût parti de leurs lignes un autre coup de

mousquet que le funeste coup de Kennybol, ils ne voyaient déjà plus

autour d’eux qu’un nuage étouffant de fumée embrasée à travers lequel

volait aveuglément la mort, où chacun d’eux, isolé, ne reconnaissait

que soi-même, et distinguait à peine de loin les arquebusiers, les

dragons, les hulans, qui se montraient confusément au front des

rochers et sur la lisière des taillis, comme des diables dans une

fournaise.

Toutes ces bandes, ainsi éparses dans une longueur d’environ un mille,

sur un chemin étroit et tortueux, bordé d’un côté d’un torrent

profond, de l’autre d’une muraille de rochers, ce qui leur ôtait toute

facilité de se replier sur elles-mêmes, ressemblaient à ce serpent que

l’on brise en le frappant sur le dos, lorsqu’il a déroulé tous ses

anneaux, et dont les tronçons vivants se roulent longtemps dans leur

écume, cherchant encore à se réunir.

Quand la première surprise fut passée, le même désespoir parut animer,

comme une âme commune, tous ces hommes naturellement farouches et

intrépides. Furieux de se voir ainsi écraser sans défense, cette foule

de brigands poussa une clameur comme un seul corps, une clameur qui

couvrit un moment tout le bruit des ennemis triomphants; et quand

ceux-ci les virent sans chefs, sans ordre, presque sans armes, gravir,

sous un feu terrible, des rochers à pic, s’attacher des dents et des

poings à des ronces au-dessus des précipices, en agitant des marteaux

et des fourches de fer, ces soldats si bien armés, si bien rangés, si

sûrement postés, et qui n’avaient pas encore perdu un seul des leurs,

ne purent se défendre d’un mouvement d’effroi involontaire.

Il y eut plusieurs fois de ces barbares qui parvinrent, tantôt sur des

ponts de morts, tantôt en s’élevant sur les épaules de leurs

camarades, appliqués aux pentes des rocs comme des échelles vivantes,

jusqu’aux sommets occupés par les assaillants; mais à peine

avaient-ils crié: Liberté! à peine avaient-ils élevé leurs haches ou

leurs massues noueuses; à peine avaient-ils montré leurs noirs

visages, tout écumants d’une rage convulsive, qu’ils étaient

précipités dans l’abîme, entraînant avec eux ceux de leurs hasardeux

compagnons qu’ils rencontraient dans leur chute suspendus à quelque

buisson ou embrassant quelque pointe de roche.

Les efforts de ces infortunés pour fuir et pour se défendre étaient

vains; toutes les issues du défilé étaient fermées; tous les points

accessibles étaient hérissés de soldats. La plupart de ces malheureux

rebelles expiraient en mordant le sable de la route, après avoir brisé

leurs bisaiguës ou leurs coutelas sur quelque éclat de granit;

quelques-uns, croisant les bras, l’œil fixé à terre, s’asseyaient sur

des pierres au bord du chemin, et là ils attendaient, en silence et

immobiles, qu’une balle les jetât dans le torrent. Ceux d’entre eux

que la prévoyance de Hacket avait armés de mauvaises arquebuses

dirigeaient au hasard quelques coups perdus vers la crête des rochers,

vers l’ouverture des cavernes d’où tombaient sans cesse sur eux de

nouvelles pluies de balles. Une rumeur tumultueuse, où l’on

distinguait les cris furieux des chefs et les commandements

tranquilles des officiers, se mêlait incessamment au fracas

intermittent et fréquent des décharges, tandis qu’une sanglante vapeur

montait et fuyait au-dessus du lieu de carnage, jetant au front des

montagnes de grandes lueurs tremblantes; et que le torrent, blanchi

d’écume, passait comme un ennemi, entre ces deux troupes d’hommes

ennemis, emportant avec lui sa proie de cadavres.

Mais, dès les premiers moments de l’action, ou plutôt de la boucherie,

c’étaient les montagnards de Kole, commandés par le brave et imprudent

Kennybol, qui avaient le plus souffert. On se souvient qu’ils

formaient l’avant-garde de l’armée rebelle, et qu’ils étaient engagés

dans le bois de pins qui termine le défilé. À peine le malencontreux

Kennybol eut-il armé son arquebuse, que ce bois, peuplé soudain, en

quelque sorte par magie, de tirailleurs ennemis, les enferma d’un

cercle de feu; tandis que, du sommet d’une hauteur en esplanade

dominée par quelques grandes roches penchées, un bataillon entier du

régiment de Munckholm, formé en équerre, les foudroyait sans relâche

d’une mousqueterie épouvantable. Dans cette horrible crise, Kennybol,

éperdu, jeta les yeux vers le mystérieux géant, n’attendant plus de

salut que d’un pouvoir surhumain, tel que celui de Han d’Islande; mais

il ne vit point le formidable démon déployer soudain deux ailes

immenses, et s’élever au-dessus des combattants en vomissant des

flammes et des foudres sur les arquebusiers; il ne le vit point

grandir tout à coup jusqu’aux nuages, et renverser une montagne sur

les assaillants, ou frapper du pied la terre, et ouvrir un abîme sous

le bataillon embusqué. Ce formidable Han d’Islande recula comme lui

dès la première bordée d’arquebusades, et vint à lui d’un visage

presque troublé, demandant une carabine, attendu, disait-il avec une

voix assez ordinaire, qu’en un pareil moment sa hache lui était aussi

inutile que la quenouille d’une vieille femme.

Kennybol, étonné, mais toujours aussi crédule, remit son propre

mousqueton au géant avec un effroi qui lui faisait presque oublier la

crainte des balles qui pleuvaient autour de lui. Espérant toujours un

prodige, il s’attendit encore à voir son arme fatale devenir entre les

mains de Han d’Islande aussi grosse qu’un canon, ou se métamorphoser

en un dragon ailé lançant du feu par les yeux, la gueule et les

narines. Il n’en fut rien, et l’étonnement du pauvre chasseur fut au

comble quand il vit le démon charger comme lui la carabine de poudre

et de plomb ordinaire, la mettre en joue à sa manière, et lâcher tout

simplement son coup, sans même ajuster aussi bien que lui, Kennybol,

aurait pu le faire. Il le regarda avec une morne stupeur répéter cette

opération toute machinale plusieurs fois de suite; et, convaincu enfin

qu’il fallait renoncer à un miracle, il songea à tirer ses compagnons

et lui-même du mauvais pas où ils se trouvaient, par quelque moyen

humain. Déjà son pauvre vieux camarade Guldon Stayper était tombé à

ses côtés, criblé de blessures; déjà tous les montagnards, épouvantés

et ne pouvant fuir, cernés de toutes parts, se serraient les uns

contre les autres, sans songer à se défendre, avec de lamentables

clameurs. Kennybol comprit et vit combien cet amas d’hommes donnait de

sûreté aux coups de l’ennemi, dont chaque décharge lui enlevait une

vingtaine des siens. Il ordonna à ses malheureux compagnons de

s’éparpiller, de se jeter dans les taillis qui longent le chemin,

beaucoup plus large en cet endroit que dans le reste de la gorge du

Pilier-Noir, de se cacher sous les broussailles, et de riposter de

leur mieux au feu de plus en plus meurtrier des tirailleurs et du

bataillon. Les montagnards, pour la plupart bien armés, parce qu’ils

étaient tous chasseurs, exécutèrent l’ordre de leur chef avec une

soumission qu’il n’eût peut-être pas obtenue dans un moment moins

critique; car, en face du danger, les hommes en général perdent la

tête, et alors ils obéissent assez volontiers à celui qui se charge

d’avoir du sang-froid et de la présence d’esprit pour tous.

Cette mesure sage était loin cependant d'être la victoire, ou

seulement le salut. Il y avait déjà plus de montagnards étendus hors

de combat qu’il n’en restait debout, et, malgré l’exemple et les

encouragements de leur chef et du géant, plusieurs d’entre eux,

s’appuyant sur leurs mousquets inutiles, ou s’étendant auprès des

blessés, avaient pris obstinément le parti de recevoir la mort sans

avoir la peine de la donner. On s’étonnera peut-être que ces hommes,

accoutumés tous les jours à braver la mort en courant de glaciers en

glaciers à la poursuite des bêtes féroces, eussent si tôt perdu

courage; mais, qu’on ne s’y trompe pas, dans les cœurs vulgaires, le

courage est local; on peut rire devant la mitraille, et trembler dans

les ténèbres ou au bord d’un précipice; on peut affronter chaque jour

les animaux farouches, franchir des abîmes d’un bond, et fuir devant

une décharge d’artillerie. Il arrive souvent que l’intrépidité n’est

qu’habitude, et que, pour avoir cessé de craindre la mort sous telle

ou telle forme, on ne l’en redoute pas moins.

Kennybol, entouré des monceaux de ses frères expirants, commençait

lui-même à désespérer, quoiqu’il n’eût encore reçu qu’une légère

atteinte au bras gauche, et qu’il vît le diabolique géant continuer

son office de mousquetaire avec l’impassibilité la plus rassurante.

Tout à coup il aperçut, dans le fatal bataillon rangé sur la hauteur,

se manifester une confusion extraordinaire, et qui ne pouvait être

certainement causée par le peu de dommage que lui faisait éprouver le

très faible feu de ses montagnards. Il entendit d’affreux cris de

détresse, des imprécations de mourants, des paroles d’épouvante,

s’élever de ce peloton victorieux. Bientôt la mousqueterie se

ralentit, la fumée s’éclaircit, et il put voir distinctement d’énormes

quartiers de granit tomber sur les arquebusiers de Munckholm du haut

de la roche élevée qui dominait le plateau où ils étaient en bataille.

Ces éclats de rocs se suivaient dans leur chute avec une horrible

rapidité; on les entendait se briser à grand bruit les uns sur les

autres, et rebondir parmi les soldats, qui, rompant leurs lignes, se

hâtaient de descendre en désordre de la hauteur et fuyaient dans

toutes les directions.

À ce secours inattendu, Kennybol tourna la tête;--le géant était

pourtant encore là! Le montagnard resta interdit, car il avait pensé

que Han d’Islande avait enfin pris son vol et s’était placé au haut de

ce rocher d’où il écrasait l’ennemi. Il éleva les yeux vers le sommet

d’où tombaient les formidables masses, et ne vit rien. Il ne pouvait

donc supposer qu’une partie des rebelles étaient parvenus à ce

redoutable poste, puisqu’on ne voyait point briller d’armes, puisqu’on

n’entendait point de cris de triomphe.

Cependant le feu du plateau avait entièrement cessé; l’épaisseur des

arbres cachait les débris du bataillon qui se ralliait sans doute au

bas de la hauteur. La mousqueterie des tirailleurs était même devenue

moins vive. Kennybol, en chef habile, profita de cet avantage bien

inespéré; il ranima ses compagnons, et leur montra, à la sombre lueur

qui rougissait toute cette scène de carnage, le monceau de cadavres

entassés sur l’esplanade parmi les quartiers de rocs qui continuaient

de tomber d’intervalle en intervalle. Alors les montagnards

répondirent à leur tour par des clameurs de victoire aux gémissements

de leurs ennemis; ils se formèrent en colonne, et, bien que toujours

incommodés par les tirailleurs épars dans les halliers, ils

résolurent, pleins comme d’un courage nouveau, de sortir de vive force

de ce funeste défilé.

La colonne ainsi formée allait s’ébranler; déjà Kennybol donnait le

signal avec sa trompe, au bruit des acclamations _Liberté! liberté!

Plus de tutelle!_ quand le son du tambour et du cor, sonnant la

charge, se fit entendre devant eux; puis le reste du bataillon de

l’esplanade, grossi de quelques renforts de soldats frais, déboucha à

portée de carabine d’un tournant de la route, et montra aux

montagnards un front hérissé de piques et de bayonnettes, soutenu de

rangs nombreux dont l’œil ne pouvait sonder la profondeur. Arrivé

ainsi à l’improviste en vue de la colonne de Kennybol, le bataillon

fit halte, et celui qui paraissait le commander agita une petite

bannière blanche en s’avançant vers les montagnards, escorté d’un

trompette.

L’apparition imprévue de cette troupe n’avait point déconcerté

Kennybol. Il y a un point, dans le sentiment du danger, où la surprise

et la crainte sont impossibles. Aux premiers bruits du cor et du

tambour, le vieux renard de Kole avait arrêté ses compagnons. Au

moment où le front du bataillon se déploya en bon ordre, il fit

charger toutes les carabines et disposa ses montagnards deux par deux,

afin de présenter moins de surface aux décharges de l’ennemi. Il se

plaça lui-même en tête, à côté du géant, avec lequel, dans la chaleur

de l’action, il commençait presque à se familiariser, ayant osé

remarquer que ses yeux n’étaient pas précisément aussi flamboyants que

la fournaise d’une forge, et que les prétendues griffes de ses mains

ne s’éloignaient pas autant qu’on le disait de la forme des ongles

humains.

Quand il vit le commandant des arquebusiers royaux s’avancer ainsi

comme pour capituler, et le feu des tirailleurs s’éteindre tout à

fait, bien que leurs cris d’appel, qui retentissaient de toutes parts,

décelassent encore leur présence dans le bois, il suspendit un instant

ses préparatifs de défense.

Cependant l’officier à la bannière blanche était parvenu au milieu de

l’espace qui divisait les deux colonnes; il s’arrêta, et le trompette

qui l’accompagnait sonna trois fois la sommation. Alors l’officier

cria d’une voix forte, que les montagnards entendirent distinctement,

malgré le fracas toujours croissant dont le combat remplissait

derrière eux les gorges de la montagne:

--Au nom du roi! la grâce du roi est accordée à ceux des rebelles qui

mettront bas les armes, et livreront leurs chefs à la souveraine

justice de sa majesté!

Le parlementaire avait à peine prononcé ces paroles qu’un coup de feu

partit d’un taillis voisin. L’officier frappé chancela; il fit

quelques pas en élevant sa bannière, et tomba en s’écriant:--Trahison!

Nul ne sut de quelle main venait le coup fatal.

--Trahison! lâcheté! répéta le bataillon des arquebusiers avec des

frémissements de rage.

Et une effroyable salve de mousqueterie foudroya les montagnards.

--Trahison! reprirent à leur tour les montagnards, furieux de voir

leurs frères tomber à leurs côtés.

Et une décharge générale répondit à la bordée inattendue des soldats

royaux.

--Sur eux! camarades! mort à ces lâches! Mort! crièrent les officiers

des arquebusiers.

--Mort! mort! répétèrent les montagnards. Et les combattants des deux

partis s’élancèrent les sabres nus, et les deux colonnes se

rencontrèrent presque sur le corps du malheureux officier, avec un

horrible bruit d’armes et de clameurs.

Les rangs enfoncés se mêlèrent. Chefs rebelles, officiers royaux,

soldats, montagnards, tous, pêle-mêle, se heurtèrent, se saisirent,

s’étreignirent, comme deux troupeaux de tigres affamés qui se joignent

dans un désert. Les longues piques, les bayonnettes, les pertuisanes

étaient devenues inutiles; les sabres et les haches brillaient seuls

au-dessus des têtes; et beaucoup de combattants, luttant corps à

corps, ne pouvaient même plus employer d’autres armes que le poignard

ou les dents.

Une égale fureur, une pareille indignation animait les montagnards et

les arquebusiers; le même cri _trahison! vengeance!_ était vomi par

toutes les bouches. La mêlée en était arrivée à ce point où la

férocité entre dans tous les cœurs, où l’on préfère à sa vie la mort

d’un ennemi que l’on ne connaît pas, où l’on marche avec indifférence

sur des amas de blessés et de cadavres parmi lesquels le mourant se

réveille, pour combattre encore de sa morsure celui qui le foule aux

pieds.

C’est dans ce moment qu’un petit homme, que plusieurs combattants, à

travers les fumées et les vapeurs du sang, prirent d’abord, à son

vêtement de peaux de bêtes, pour un animal sauvage, se jeta au milieu

du carnage, avec d’horribles rires et des hurlements de joie. Nul ne

savait d’où il venait, ni pour quel parti il combattait, car sa hache

de pierre ne choisissait pas ses victimes, et fendait également le

crâne d’un rebelle et le ventre d’un soldat. Il paraissait néanmoins

massacrer plus volontiers les arquebusiers de Munckholm. Tout

s’écartait devant lui; il courait dans la mêlée comme un esprit; et sa

hache sanglante tournoyait sans cesse autour de lui, faisant jaillir

de tous côtés des lambeaux de chair, des membres rompus, des ossements

fracassés. Il criait _vengeance!_ comme tous les autres, et prononçait

des paroles bizarres, parmi lesquelles le nom de Gill revenait

souvent. Ce formidable inconnu était dans le carnage comme dans une

fête.

Un montagnard sur lequel son regard meurtrier s’était arrêté vint

tomber aux pieds du géant dans lequel Kennybol avait placé tant

d’espérances déçues, en criant:

--Han d’Islande, sauve-moi!

--Han d’Islande! répéta le petit homme.

Il s’avança vers le géant.

--Est-ce que tu es Han d’Islande? dit-il.

Le géant pour réponse leva sa hache de fer. Le petit homme recula, et

le tranchant, dans sa chute, s’enfonça dans le crâne même du

malheureux qui implorait le secours du géant.

L’inconnu se mit à rire.

--Ho! ho! par Ingolfe! je croyais Han d’Islande plus adroit.

--C’est ainsi que Han d’Islande sauve qui l’implore! dit le géant.

--Tu as raison. Les deux formidables champions s’attaquèrent avec

rage. La hache de fer et la hache de pierre se rencontrèrent; elles se

heurtèrent si violemment, que les deux tranchants volèrent en éclats

avec mille étincelles.

Plus prompt que la pensée, le petit homme désarmé saisit une lourde

massue de bois, laissée à terre par un mourant, et, évitant le géant

qui se courbait pour le saisir entre ses bras, il asséna, à mains

jointes, un coup furieux de massue sur le large front de son colossal

adversaire.

Le géant poussa un cri étouffé et tomba. Le petit homme triomphant le

foula aux pieds, en écumant de joie.

--Tu portais un nom trop lourd pour toi, dit-il.

Et, agitant sa massue victorieuse, il alla chercher d’autres victimes.

Le géant n’était pas mort. La violence du coup l’avait étourdi, il

était tombé presque sans vie. Il commençait à rouvrir les yeux et à

faire quelques faibles mouvements, lorsqu’un arquebusier l’aperçut

dans le tumulte, et se jeta sur lui en criant:

--Han d’Islande est pris! victoire!

--Han d’Islande est pris! répétèrent toutes les voix avec des accents

de triomphe ou de détresse.

Le petit homme avait disparu.

Il y avait déjà quelque temps que les montagnards se sentaient

succomber sous le nombre; car aux arquebusiers de Munckholm s’étaient

joints les tirailleurs de la forêt, et des détachements de hulans et

de dragons démontés, qui arrivaient de moment en moment de l’intérieur

des gorges, où la reddition des principaux chefs rebelles avait arrêté

le carnage. Le brave Kennybol, blessé au commencement de l’action,

avait été fait prisonnier. La capture de Han d’Islande acheva

d’abattre tout le reste du courage des montagnards. Ils mirent bas les

armes.

Quand les premières blancheurs de l’aube éclairèrent la cime aiguë des

hauts glaciers encore à demi submergés dans l’ombre, il n’y avait plus

dans les défilés du Pilier-Noir qu’un morne repos, qu’un affreux

silence parfois entremêlé de faibles plaintes dont se jouait le vent

léger du matin. De noires nuées de corbeaux accouraient vers ces

fatales gorges de tous les points du ciel; et quelques pauvres

chevriers, ayant passé pendant le crépuscule sur la lisière des

rochers, revinrent effrayés dans leurs cabanes, affirmant qu’ils

avaient vu, dans le défilé du Pilier-Noir, une bête à face humaine,

qui buvait du sang, assise sur des monceaux de morts.

Han d'Islande · 第 71 / 93 题