LESSING. _Émilia Galotti._

Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes

nomment hasard. Il y a dans les événements comme une main mystérieuse

qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se récrie sur

les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout à

coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants, ou des rayons

merveilleux; et la sagesse humaine s’humilie devant les hautes leçons

de la destinée.

Si, par exemple, quand Frédéric d’Ahlefeld étalait dans un salon

somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses

vêtements, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si

quelque homme, instruit des choses de l’avenir, fût venu troubler la

frivolité de ses pensées par de graves révélations; s’il lui eût dit

qu’un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa

perte; qu’un monstre à face humaine boirait son sang comme il buvait,

lui, voluptueux insouciant, les vins de France et de Bohême; que ses

cheveux, pour lesquels il n’avait pas assez d’essences et de parfums,

balaieraient la poussière d’un antre de bêtes fauves; que ce bras,

dont il offrait avec tant de grâce l’appui aux belles dames de

Charlottenbourg, serait jeté à un ours comme un os de chevreuil à demi

rongé; comment Frédéric eût-il répondu à ces lugubres prophéties? par

un éclat de rire et une pirouette; et ce qu’il y a de plus effrayant,

c’est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l’insensé.

Examinons cette destinée de plus haut encore.--N’est-ce pas un mystère

étrange que de voir le crime du comte et de la comtesse d’Ahlefeld

retomber sur eux en châtiments? Ils ont ourdi une trame infâme contre

la fille d’un captif; cette infortunée rencontre par hasard un

protecteur qui juge nécessaire d’éloigner leur fils, chargé par eux

d’exécuter leur abominable dessein. Ce fils, leur unique espérance,

est envoyé loin du théâtre de sa séduction; et, à peine arrivé dans

son nouveau séjour, un autre hasard vengeur lui fait rencontrer la

mort. Ainsi c’est en voulant entraîner une jeune fille innocente et

abhorrée dans le déshonneur, qu’ils ont poussé leur fils coupable et

chéri dans le tombeau. C’est par leur faute que ces misérables sont

devenus des malheureux.

Han d'Islande · 第 51 / 93 题