XXV

LE LION.

Hoh!

THÉSÉE.

Bien rugi, lion!

SHAKESPEARE, _le Songe d’été_.

Le voyageur qui parcourt de nos jours les montagnes couvertes de neige

dont le lac de Smiasen est entouré comme d’une ceinture blanche, ne

trouve plus aucun vestige de ce que les norvégiens du dix-septième

siècle appelaient la ruine d’Arbar. On n’a jamais pu savoir de quelle

construction humaine, de quel genre d’édifice, provenait cette ruine,

si l’on peut lui donner ce nom. En sortant de la forêt qui couvre la

partie méridionale du lac, après avoir gravi une pente semée çà et là

de pans de murs et de restes de tours, on arrive à une ouverture

voûtée qui perce le flanc du mont. Cette ouverture, aujourd’hui

entièrement obstruée par les éboulements de terre, était l’entrée

d’une espèce de galerie creusée à vif dans le roc, laquelle traversait

la montagne de part en part. Cette galerie, éclairée faiblement par

des soupiraux coniques, pratiqués dans sa voûte de distance en

distance, aboutissait à une sorte de salle oblongue et ovale, creusée

à moitié dans la roche et terminée en une espèce de maçonnerie

cyclopéenne. Autour de cette salle on observait, dans des niches

profondes, des figures de granit grossièrement travaillées.

Quelques-uns de ces simulacres mystérieux, tombés de leurs piédestaux,

gisaient pêle-mêle sur les dalles, avec d’autres décombres informes

couverts d’herbes et de mousses, à travers lesquels serpentaient le

lézard, l’araignée, et tous les insectes hideux qui naissent de la

terre et des ruines.

Le jour ne pénétrait dans ce lieu que par une porte opposée à la

bouche de la galerie. Cette porte avait, vue d’un certain côté, la

forme ogive, mais grossière, sans âge et sans date, et évidemment

donnée à l’architecte par le hasard. On aurait pu donner à cette

porte, bien qu’elle fût de plain-pied, le nom de fenêtre, car elle

s’ouvrait sur un précipice immense; et l’on ne comprenait pas où

pouvaient conduire trois ou quatre marches d’escalier suspendues sur

l’abîme en dehors et au-dessous de cette singulière issue.

Cette salle était l’intérieur d’une espèce de tourelle gigantesque

qui, de loin, vue du côté du précipice, semblait un des pitons de la

montagne. Cette tourelle était isolée, et, comme on l’a déjà dit, nul

ne savait à quel édifice elle avait appartenu. On apercevait seulement

au-dessus, sur un plateau inaccessible au plus hardi chasseur, une

masse qu’on pouvait prendre, à cause de l’éloignement, pour une roche

courbée ou pour le débris d’une arcade colossale.--Cette tourelle et

cette arcade écroulée étaient connues des paysans sous le nom de

ruines d’Arbar. On ne savait pas plus l’origine du nom que l’origine

du monument.

C’est sur une pierre située au milieu de cette salle elliptique, qu’un

petit homme, vêtu de peaux de bêtes, et que nous avons déjà eu

occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage,

est assis. Il tourne le dos au jour, ou plutôt au vague crépuscule qui

pénètre dans la sombre tourelle pendant le soleil éclatant de midi.

Cette lueur, la plus forte qui puisse éclairer naturellement

l’intérieur de la tourelle, ne suffit pas pour qu’on puisse distinguer

de quelle nature est l’objet vers lequel le petit homme se tient

courbé. On entend quelques gémissements sourds, et l’on pourrait juger

qu’ils partent de ce corps, aux mouvements faibles qu’il semble faire

de tout temps. Quelquefois le petit homme se redresse, et il porte à

ses lèvres une sorte de coupe, dont la forme paraît être celle d’un

crâne humain, pleine d’une liqueur fumante dont on ne peut voir la

couleur, et qu’il savoure à longs traits.

Tout à coup il se lève brusquement.

--On marche dans la galerie, je crois; est-ce déjà le chancelier des

deux royaumes?

Ces paroles sont suivies d’un éclat de rire horrible, qui se termine

en rugissement sauvage, auquel répond soudain un hurlement parti de la

galerie.

--Oh! oh! reprend l’hôte de la ruine d’Arbar, ce n’est pas un homme;

mais c’est toujours un ennemi; c’est un loup.

En effet, un grand loup sort subitement de dessous la voûte de la

galerie, s’arrête un moment, puis s’approche obliquement vers l’homme,

le ventre à terre et fixant sur lui des yeux ardents qui étincellent

dans l’ombre. Celui-ci, toujours debout et les bras croisés, le

regarde.

--Ah! c’est le vieux loup au poil gris! le plus vieux loup des forêts

du Smiasen.--Bonjour, loup; tes yeux brillent; tu es affamé, et

l’odeur des cadavres t’attire.--Tu attireras aussi bientôt les loups

affamés.

--Sois le bienvenu, loup de Smiasen; j’ai toujours eu envie de te

rencontrer. Tu es si vieux qu’on dit que tu ne peux mourir.--On ne le

dira plus demain.

L’animal répondit par un hurlement affreux, fit un soubresaut en

arrière et s’élança d’un bond sur le petit homme.

Celui-ci ne recula point d’un pas. Aussi prompt que l’éclair, de son

bras droit il étreignit le ventre du loup, qui, debout en face de lui,

avait jeté ses deux pattes de devant sur ses épaules; de la main

gauche, il garantit son visage de la gueule béante de son ennemi, en

lui saisissant le gosier avec une telle force, que l’animal, contraint

de lever la tête, put à peine articuler un cri de douleur.

--Loup de Smiasen, dit l’homme triomphant, tu déchires ma casaque,

mais ta peau la remplacera.

Au moment où il mêlait à ces paroles de victoire quelques paroles d’un

jargon bizarre, un effort convulsif du loup à l’agonie le fit

trébucher contre les pierres qui parsemaient la salle. Ils tombèrent

tous deux, et les rugissements de l’homme se confondirent avec les

hurlements de la bête.

Obligé dans sa chute de lâcher le gosier du loup, le petit homme

sentait déjà les dents tranchantes s’enfoncer dans son épaule, quand,

en se roulant l’un sur l’autre, les deux combattants heurtèrent une

énorme masse blanche velue qui gisait dans la partie la plus

ténébreuse de la salle.

C’était un ours, qui se réveilla de son lourd sommeil en grondant.

À peine les yeux paresseux de ce nouveau personnage se furent-ils

assez ouverts pour distinguer la lutte, qu’il se précipita avec

fureur, non sur l’homme, mais sur le loup qui en ce moment triomphait

à son tour, le saisit violemment de sa gueule par le milieu du corps,

et dégagea ainsi le combattant à face humaine.

L’homme, loin de se montrer reconnaissant d’un si grand service, se

releva tout ensanglanté, et, s’élançant sur l’ours, lui donna un

vigoureux coup de pied dans le ventre, comme un maître à son chien

lorsqu’il a commis quelque faute.

--Friend! qui est-ce qui t’appelle? De quoi te mêles-tu?

Ces mots étaient entrecoupés d’interjections furibondes et de

grincements de dents.

--Va-t’en! ajouta-t-il en rugissant. L’ours, qui avait reçu à la fois

un coup de pied de l’homme et un coup de dent du loup, fit entendre

une sorte de murmure plaintif; puis, baissant sa lourde tête, il lâcha

l’animal affamé, qui se jeta sur l’homme avec une rage nouvelle.

Pendant que la lutte continuait, l’ours rebuté retourna à la place où

il dormait, s’assit gravement en laissant errer sur les deux ennemis

furieux un regard indifférent, et garda le plus paisible silence, en

passant alternativement chacune de ses pattes de devant sur

l’extrémité de son museau blanc.

Mais le petit homme, au moment où le doyen des loups du Smiasen était

revenu à la charge, avait saisi le mufle sanglant de la bête; puis,

par un effort inouï de force et d’adresse, il était parvenu à

emprisonner la gueule tout entière dans sa main. Le loup se débattait

avec des élancements de rage et de douleur; une écume livide tombait

de ses lèvres comprimées, et ses yeux, comme gonflés de colère,

semblaient sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les

os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des

ongles brûlants, ce n’était pas l’homme, mais la bête féroce; celui

dont le hurlement avait l’accent le plus sauvage, l’expression la plus

farouche, ce n’était point la bête fauve, mais l’homme.

Enfin celui-ci, ramassant toutes ses forces épuisées par la longue

résistance du vieux loup, serra le museau de ses deux mains avec une

telle vigueur, que le sang jaillit des narines et de la gueule de

l’animal; ses yeux de flamme s’éteignirent et se fermèrent à demi; il

chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement

faible et continuel de sa queue et les tremblements convulsifs et

intermittents qui couraient par tout son corps annonçaient seuls qu’il

n’était pas encore tout à fait mort.

Tout à coup une dernière convulsion ébranla l’animal expirant, et les

symptômes de vie cessèrent.

--Te voilà mort, loup cervier! dit le petit homme en le poussant du

pied avec dédain; est-ce que tu croyais vieillir encore après m’avoir

rencontré? Tu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant

l’odeur et les traces de ta proie; te voilà toi-même bon pour les

loups ou les vautours; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autour

du Smiasen durant ta longue vie de meurtre et de carnage; maintenant,

tu es mort toi-même, tu ne mangeras plus d’hommes; c’est dommage.

Il s’arma d’une pierre tranchante, s’accroupit sur le corps chaud et

palpitant du loup, rompit les jointures des membres, sépara la tête

des épaules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le ventre, la

détacha comme on enlève une veste, et en un clin d’œil le formidable

loup du Smiasen n’offrit plus qu’une carcasse nue et ensanglantée. Il

jeta cette dépouille sur ses épaules meurtries de morsures, en

tournant au dehors le côté nu de la peau humide et tachée de longues

veines de sang.

--Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vêtir de la peau des

bêtes, celle de l’homme est trop mince pour préserver du froid.

Pendant qu’il se parlait ainsi à lui-même, plus hideux encore sous son

hideux trophée, l’ours, ennuyé sans doute de son inaction, s’était

approché comme furtivement de l’autre objet couché dans l’ombre dont

nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et bientôt il s’éleva

de cette partie ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de

soupirs d’agonie faibles et douloureux. Le petit homme se retourna.

--Friend! cria-t-il d’une voix menaçante; ah! misérable Friend!--Ici,

viens ici!

Et ramassant une grosse pierre, il la jeta à la tête du monstre, qui,

tout étourdi du choc, s’arracha lentement à son festin, et vint, en

léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du petit homme,

vers lequel il élevait sa tête énorme en courbant son dos, comme pour

demander grâce de son indiscrétion.

Alors, il se fit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce

nom à l’habitant de la ruine d’Arbar, un échange de grondements

significatifs. Ceux de l’homme exprimaient l’empire et la colère, ceux

de l’ours la prière et la soumission.

--Tiens, dit enfin l’homme, en montrant de son doigt crochu le cadavre

écorché du loup, voici ta proie; laisse-moi la mienne.

L’ours, après avoir flairé le corps du loup, secoua la tête d’un air

mécontent et tourna son regard vers l’homme qui paraissait son maître.

--J’entends, dit celui-ci, cela est déjà trop mort pour toi, tandis

que l’autre palpite encore.--Tu es raffiné dans tes voluptés, Friend,

autant qu’un homme; tu veux que ta nourriture vive encore au moment où

tu la déchires; tu aimes à sentir la chair mourir sous ta dent; tu ne

jouis que de ce qui souffre. Nous nous ressemblons;--car je ne suis

pas homme, Friend, je suis au-dessus de cette espèce misérable, je

suis une bête farouche comme toi.--Je voudrais que tu pusses parler,

compagnon Friend, pour me dire si elle égale ma joie, la joie dont

palpitent tes entrailles d’ours quand tu dévores des entrailles

d’homme; mais non, je ne voudrais pas t’entendre parler, de peur que

ta voix ne me rappelât la voix humaine.--Oui, gronde à mes pieds, de

ce grondement qui fait tressaillir dans la montagne le chevrier égaré;

il me plaît comme une voix amie, parce qu’il lui annonce un ennemi.

Lève, Friend, lève ta tête vers moi; lèche mes mains de cette langue

qui a tant de fois bu le sang humain.--Tu as, ainsi que moi, les dents

blanches; cependant ce n’est point notre faute si elles ne sont pas

rouges comme une plaie nouvelle; mais le sang lave le sang.--J’ai vu

plus d’une fois, du fond d’une caverne noire, les jeunes filles de

Kole ou d’Oëlmoe laver leurs pieds nus dans l’eau des torrents, en

chantant d’une voix douce; mais je préfère à ces voix mélodieuses et à

ces figures satinées ta gueule velue et tes cris rauques; ils

épouvantent l’homme.

En parlant ainsi, il s’était assis et abandonnait sa main aux caresses

du monstre, qui, se roulant sur le dos à ses pieds, les lui prodiguait

de mille manières, comme un épagneul qui déploie toutes ses

gentillesses sur le sopha de sa maîtresse. Ce qui était encore plus

étrange, c’est l’attention intelligente avec laquelle il paraissait

recueillir les paroles de son patron. Les monosyllabes bizarres dont

celui-ci les entremêlait semblaient surtout compris de lui, et il

manifestait cette compréhension en redressant subitement sa tête, ou

en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.

--Les hommes disent que je les fuis, reprit le petit homme, mais ce

sont eux qui me fuient; ils font par crainte ce que je ferais par

haine. Cependant tu sais, Friend, que je suis aise de rencontrer un

homme quand j’ai faim ou soif.

Tout à coup, il aperçut dans les profondeurs de la galerie une lumière

rougeâtre poindre et s’accroître par degrés, en colorant faiblement

les vieux murs humides.

--En voici un justement. Quand on parle d’enfer, Satan montre sa

corne.--Holà! Friend, ajouta-t-il en se tournant vers l’ours; holà,

lève-toi!

L’animal se dressa sur-le-champ.

--Allons, il faut bien récompenser ton obéissance en satisfaisant ton

appétit.

En parlant ainsi, l’homme se courba vers ce qui était couché à terre.

On entendit comme un craquement d’os brisés par la hache; mais il ne

s’y mêlait plus ni soupirs ni gémissements.

--Il paraît, murmura le petit homme, que nous ne sommes plus que deux

qui vivons dans cette salle d’Arbar.--Tiens, ami Friend, achève ton

festin commencé. Il jeta vers la porte extérieure dont nous avons

parlé ce qu’il avait détaché de l’objet étendu à ses pieds. L’ours se

précipita sur cette proie si avidement, que le coup d’œil le plus

rapide n’eût pu distinguer si ce lambeau n’avait pas en effet la forme

d’un bras humain, revêtu d’un morceau d’étoffe verte de la nuance de

l’uniforme des arquebusiers de Munckholm.

--Voici que l’on approche, dit le petit homme, l’œil fixé sur la

lumière qui croissait de plus en plus.--Compagnon Friend, laisse-moi

seul un instant.--Hé! dehors!

Le monstre obéissant s’élança vers la porte, descendit à reculons les

marches extérieures, et disparut, emportant dans sa gueule sa proie

dégouttante, avec un hurlement de satisfaction.

Au même instant, un homme assez grand se présenta à l’issue de la

galerie, dont les profondeurs sinueuses reflétaient encore une lumière

vague. Il était enveloppé d’un long manteau brun, et portait une

lanterne sourde, dont il dirigea le foyer lumineux droit au visage du

petit homme.

Celui-ci, toujours assis sur sa pierre et les bras croisés, s’écria:

--Sois le mal venu, toi qui viens ici amené par une pensée et non par

un instinct!

Mais l’étranger, sans répondre, paraissait le considérer

attentivement.

--Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la tête, tu n’auras peut-être

pas dans une heure un souffle de voix pour te vanter de m’avoir vu. Le

nouveau venu, en promenant sa lumière sur toute la personne du petit

homme, paraissait plus surpris encore qu’effrayé.

--Eh bien, de quoi t’étonnes-tu? reprit le petit homme avec un rire

pareil au bruit d’un crâne qu’on brise; j’ai des bras et des jambes

ainsi que toi. Seulement mes membres ne seront pas, ainsi que les

tiens, la pâture des chatpards et des corbeaux.

L’étranger répondit enfin d’une voix basse, quoique assurée, et comme

s’il craignait seulement d'être entendu du dehors.

--Écoutez, je ne viens pas en ennemi, mais en ami.

L’autre l’interrompit:

--Pourquoi alors n’as-tu pas dépouillé ta forme d’homme?

--Mon intention est de vous rendre service, si vous êtes celui que je

cherche.

--C’est-à-dire de tirer un service de moi. Homme, tu perds tes pas. Je

ne sais rendre de service qu’à ceux qui sont las de la vie.

--À vos paroles, répondit l’étranger, je vous reconnais, bien pour

l’homme qu’il me faut; mais votre taille... Han d’Islande est un

géant; ce ne peut être vous.

--C’est la première fois qu’on en doute devant moi.

--Quoi! ce serait vous!--Et l’étranger se rapprochait du petit

homme.--Mais on dit que Han d’Islande est d’une stature colossale?

--Ajoute ma renommée à ma taille, et tu me verras plus haut que

l’Hécla.

--Vraiment! Répondez-moi, je vous prie; vous êtes bien Han, natif de

Klipstadur, en Islande?

--Ce n’est point avec des paroles que je réponds à cette question, dit

le petit homme en se levant; et le regard qu’il lança sur l’imprudent

étranger le fit reculer de trois pas.

--Bornez-vous, de grâce, à la résoudre avec ce regard, répondit-il

d’une voix presque suppliante et en jetant vers le seuil de la galerie

un coup d’œil où se peignait le regret de l’avoir franchi. Ce sont

vos seuls intérêts qui me conduisent ici.

En entrant dans la salle, le nouveau-venu, n’ayant fait qu’entrevoir

celui qu’il abordait, avait pu conserver quelque sang-froid; mais

quand l’hôte d’Arbar se fut levé, avec son visage de tigre, ses

membres ramassés, ses épaules sanglantes, à peine couvertes d’une peau

encore fraîche, ses grandes mains armées d’ongles, et son regard

flamboyant, l’aventureux étranger avait frémi, comme un voyageur

ignorant, qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une

vipère.

--Mes intérêts? reprit le monstre. Viens-tu donc me donner avis qu’il

y a quelque source à empoisonner, quelque village à incendier, ou

quelque arquebusier de Munckholm à égorger?

--Peut-être.--Écoutez. Les mineurs de Norvège se révoltent. Vous savez

combien de désastres amène une révolte.

--Oui, le meurtre, le viol, le sacrilège, l’incendie, le pillage.

--Je vous offre tout cela. Le petit homme se mit à rire.

--Je n’ai pas besoin que tu me l’offres pour le prendre.

Le ricanement féroce qui accompagnait ces paroles fit de nouveau

tressaillir l’étranger. Il continua néanmoins:

--Je vous propose, au nom des mineurs, le commandement de

l’insurrection.

Le petit homme resta un moment silencieux. Tout à coup sa physionomie

sombre prit une expression de malice infernale.

--Est-ce bien en leur nom que tu me le proposes? dit-il.

Cette question sembla déconcerter le nouveau-venu; mais, sûr d'être

inconnu de son redoutable interlocuteur, il se remit aisément.

--Pourquoi les mineurs se révoltent-ils? demanda celui-ci.

--Pour s’affranchir des charges de la tutelle royale.

--N’est-ce que pour cela? repartit l’autre avec le même ton railleur.

--Ils veulent aussi délivrer le prisonnier de Munckholm.

--Est-ce là le seul but de ce mouvement? répéta le petit homme avec

cet accent qui déconcertait l’étranger.

--Je n’en connais point d’autre, balbutia ce dernier.

--Ah! tu n’en connais point d’autre! Ces paroles étaient prononcées du

même ton ironique. L’étranger, pour dissiper l’embarras qu’elles lui

causaient, s’empressa de tirer de dessous son manteau une grosse

bourse qu’il jeta aux pieds du monstre.

--Voici les honoraires de votre commandement. Le petit homme repoussa

le sac du pied.

--Je n’en veux pas. Crois-tu donc que si j’avais envie de ton or ou de

ton sang, j’attendrais ta permission pour me satisfaire?

L’étranger fit un geste de surprise et presque d’effroi.

--C’était un présent dont les mineurs royaux m’avaient chargé pour

vous.

--Je n’en veux pas, te dis-je. L’or ne me sert à rien. Les hommes

vendent bien leur âme, mais ils ne vendent pas leur vie. On est forcé

de la prendre.

--J’annoncerai donc aux chefs des mineurs que le redoutable Han

d’Islande se borne à accepter leur commandement?

--Je ne l’accepte pas.

Ces mots, prononcés d’une voix brève, parurent frapper très

désagréablement le prétendu envoyé des mineurs révoltés.

--Comment? dit-il,

--Non! répéta l’autre.

--Vous refusez de prendre part à une expédition qui vous présente tant

d’avantages?

--Je puis bien piller les fermes, dévaster les hameaux, massacrer les

paysans ou les soldats, tout seul.

--Mais songez qu’en acceptant l’offre des mineurs l’impunité vous est

assurée.

--Est-ce encore au nom des mineurs que tu me promets l’impunité?

demanda l’autre en riant.

--Je ne vous dissimulerai pas, répondit l’étranger d’un air

mystérieux, que c’est au nom d’un puissant personnage qui s’intéresse

à l’insurrection.

--Et ce puissant personnage, lui-même, est-il sûr de n'être pas pendu?

--Si vous le connaissiez, vous ne secoueriez pas ainsi la tête.

--Ah!--Eh bien! quel est-il donc?

--C’est ce que je ne puis vous dire.

Le petit homme s’avança, et frappa sur l’épaule de l’étranger,

toujours avec le même rire sardonique.

--Veux-tu que je te le dise, moi?

Un mouvement échappa à l’homme au manteau; c’était à la fois de

l’épouvante et de l’orgueil blessé. Il ne s’attendait pas plus à la

brusque interpellation du monstre qu’à sa sauvage familiarité.

--Je me joue de toi, continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais

tout. Ce puissant personnage, c’est le grand-chancelier de Danemark et

de Norvège, et le grand-chancelier de Danemark et de Norvège, c’est

toi.

C’était lui en effet. Arrivé à la ruine d’Arbar, vers laquelle nous

l’avons laissé voyageant avec Musdœmon, il avait voulu ne s’en

remettre qu’à lui-même du soin de séduire le brigand, dont il était

loin de se croire connu et attendu. Jamais, par la suite, le comte

d’Ahlefeld, malgré toute sa finesse et toute sa puissance, ne put

découvrir par quel moyen Han d’Islande avait été si bien informé.

Était-ce une trahison de Musdœmon? C’était Musdœmon, il est vrai,

qui avait insinué au noble comte l’idée de se présenter en personne au

brigand; mais quel intérêt pouvait-il tirer de cette perfidie? Le

brigand avait-il saisi sur quelqu’une de ses victimes des papiers

relatifs aux projets du grand-chancelier? Mais Frédéric d’Ahlefeld

était, avec Musdœmon, le seul être vivant instruit du plan de son

père, et, tout frivole qu’il était, il n’était pas assez insensé pour

compromettre un pareil secret. D’ailleurs, il était en garnison à

Munckholm, du moins le grand-chancelier le croyait. Ceux qui liront la

suite de cette scène, sans être, plus que le comte d’Ahlefeld, à même

de résoudre le problème, verront quelle probabilité on pouvait asseoir

sur cette dernière hypothèse.

Une des qualités les plus éminentes du comte d’Ahlefeld, c’était la

présence d’esprit. Quand il s’entendit si rudement nommer par le petit

homme, il ne put réprimer un cri de surprise; mais en un clin d’œil

sa physionomie pâle et hautaine passa de l’expression de la crainte et

de l’étonnement à celle du calme et de l’assurance.

--Eh bien, oui! dit-il, je veux être franc avec vous; je suis en effet

le chancelier. Mais soyez franc aussi.

Un éclat de rire de l’autre l’interrompit.

--Est-ce que je me suis fait prier pour te dire mon nom et pour te

dire le tien?

--Dites-moi avec la même sincérité comment vous avez su qui j’étais.

--Ne t’a-t-on donc pas dit que Han d’Islande voit à travers les

montagnes?

Le comte voulut insister.

--Voyez en moi un ami.

--Ta main, comte d’Ahlefeld! dit le petit homme brutalement. Puis il

regarda le ministre en face et s’écria:--Si nos deux âmes s’envolaient

de nos corps en ce moment, je crois que Satan hésiterait avant de

décider laquelle des deux est celle du monstre.

Le hautain seigneur se mordit les lèvres; mais, placé entre la crainte

du brigand et la nécessité d’en faire son instrument, il ne manifesta

pas son mécontentement.

--Ne vous jouez pas de vos intérêts; acceptez la direction de

l’insurrection, et confiez-vous à ma reconnaissance.

--Chancelier de Norvège; tu comptes sur le succès de tes entreprises,

comme une vieille femme qui songe à la robe qu’elle va se filer avec

du chanvre dérobé, tandis que la griffe du chat embrouille sa

quenouille.

--Encore une fois, réfléchissez avant de rejeter mes offres.

--Encore une fois, moi, brigand, je te dis à toi, grand-chancelier des

deux royaumes: non!

--J’attendais une autre réponse, après l’éminent service que vous

m’avez déjà rendu.

--Quel service? demanda le brigand.

--N’est-ce point par vous que le capitaine Dispolsen a été assassiné?

répondit le chancelier.

--Cela se peut, comte d’Ahlefeld; je ne le connais pas. Quel est cet

homme dont tu me parles?

--Quoi! est-ce que ce ne serait point dans vos mains par hasard que

serait tombé le coffret de fer dont il était porteur?

Cette question parut fixer les souvenirs du brigand.

--Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette

de fer. C’était aux grèves d’Urchtal.

--Du moins, reprit le chancelier, si vous pouviez me remettre cette

cassette, ma reconnaissance serait sans bornes. Dites-moi, qu’est

devenue cette cassette? car elle est en votre pouvoir.

Le noble ministre insistait si vivement sur cette demande que le

brigand en parut frappé.

--Cette boîte de fer est donc d’une bien haute importance pour ta

grâce, chancelier de Norvège?

--Oui.

--Quelle sera ma récompense si je te dis où tu la trouveras?

--Tout ce que vous pouvez désirer, mon cher Han d’Islande.

--Eh bien! je ne te le dirai pas.

--Allons, vous riez! Songez au service que vous me rendrez.

--J’y songe précisément.

--Je vous assurerai une fortune immense, je demanderai votre grâce au

roi.

--Demande-moi plutôt la tienne, dit le brigand. Écoute-moi,

grand-chancelier de Danemark et de Norvège, les tigres ne dévorent pas

les hyènes. Je vais te laisser sortir vivant de ma présence, parce que

tu es un méchant et que chaque instant de ta vie, chaque pensée de ton

âme, enfante un malheur pour les hommes et un crime pour toi. Mais ne

reviens plus, car je t’apprendrais que ma haine n’épargne personne,

pas même les scélérats. Quant à ton capitaine, ne te flatte pas que ce

soit pour toi que je l’ai assassiné; c’est son uniforme qui l’a

condamné, ainsi que cet autre misérable, que je n’ai pas non plus

égorgé pour te rendre service, je t’assure.

En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et l’avait

entraîné vers le corps couché dans l’ombre. Au moment où il achevait

ses protestations, la lumière de la lanterne sourde tomba sur cet

objet. C’était un cadavre déchiré et revêtu en effet d’un habit

d’officier des arquebusiers de Munckholm. Le chancelier s’approcha

avec un sentiment d’horreur. Tout à coup son regard s’arrêta sur le

visage blême et sanglant du mort. Cette bouche bleue et entr’ouverte,

ces cheveux hérissés, ces joues livides, ces yeux éteints, ne

l’empêchèrent pas de le reconnaître. Il poussa un cri effrayant:

--Ciel! Frédéric! mon fils!

Qu’on n’en doute pas, les cœurs en apparence les plus desséchés et

les plus endurcis recèlent toujours dans leur dernier repli quelque

affection ignorée d’eux-mêmes, qui semble se cacher parmi des passions

et des vices, comme un témoin mystérieux et un vengeur futur. On

dirait qu’elle est là pour faire un jour connaître au crime la

douleur. Elle attend son heure en silence. L’homme pervers la porte

dans son sein et ne la sent pas, parce qu’aucune des afflictions

ordinaires n’est assez forte pour pénétrer l’écorce épaisse d’égoïsme

et de méchanceté dont elle est enveloppée; mais qu’une des rares et

véritables douleurs de la vie se présente inattendue, elle plonge dans

le gouffre de cette âme comme un glaive, et en touche le fond. Alors

l’affection inconnue se dévoile, à l’infortuné méchant, d’autant plus

violente qu’elle était plus ignorée, d’autant plus douloureuse qu’elle

était moins sensible, parce que l’aiguillon du malheur a dû remuer le

cœur bien plus profondément pour l’atteindre. La nature se réveille

et se déchaîne; elle livre le misérable à des désolations

inaccoutumées, à des supplices inouïs; il éprouve réunies en un

instant toutes les souffrances dont il s’était joué durant tant

d’années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la fois. Son

cœur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des

tortures convulsives. Il semble qu’il vienne d’entrevoir l’enfer dans

sa vie, et qu’il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le

désespoir.

Le comte d’Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son

fils, parce qu’ignorant l’adultère de sa femme, Frédéric, l’héritier

direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à

Munckholm, il était bien loir de s’attendre à le retrouver dans la

tourelle d’Arbar et à le retrouver mort! Cependant il était là,

sanglant, décoloré; c’était lui, il n’en pouvait douter. On peut se

figurer ce qui se passa en lui quand la certitude de l’aimer pénétra

dans son âme inopinément avec la certitude de l’avoir perdu. Tous les

sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son

cœur ensemble comme des éclats de tonnerre. Foudroyé, en quelque

sorte, par la surprise, l’épouvante et le désespoir, il se jeta en

arrière et se tordit les bras, en répétant d’une voix lamentable:

--Mon fils! mon fils!

Le brigand se mit à rire; et ce fut une chose horrible que d’entendre

ce rire se mêler aux gémissements d’un père devant le cadavre de son

fils.

--Par mon aïeul Ingolphe! tu peux crier, comte d’Ahlefeld, tu ne le

réveilleras pas.

Tout à coup son atroce visage se rembrunit, et il dit d’une voix

sombre:

--Pleure ton fils, je venge le mien.

Un bruit de pas précipités dans la galerie l’interrompit; et au moment

où il retournait la tête avec surprise, quatre hommes de haute taille,

le sabre nu, s’élancèrent dans la salle; un cinquième, petit et

replet, les suivait, portant une torche d’une main et une épée de

l’autre. Il était enveloppé d’un manteau brun, pareil à celui du

grand-chancelier.

--Seigneur! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accourons à votre

secours.

Le lecteur a sans doute déjà reconnu Musdœmon et les quatre

domestiques armés qui composaient la suite du comte.

Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la

salle, les cinq nouveaux-venus s’arrêtèrent frappés d’horreur; et

c’était en effet un spectacle effrayant. D’un côté, les restes

sanglants du loup; de l’autre, le cadavre défiguré du jeune officier;

puis ce père aux yeux hagards, aux cris farouches, et près de lui

l’épouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage

hideux, où se peignait un étonnement intrépide.

En voyant ce renfort inattendu, l’idée de la vengeance s’empara du

comte et le jeta du désespoir dans la rage.

--Mort à ce brigand! s’écria-t-il en tirant son épée. Il a assassiné

mon fils! Mort! mort!

--Il a assassiné le seigneur Frédéric? dit Musdœmon, et la torche

qu’il portait n’éclaira point la moindre altération sur son visage.

--Mort! mort! répéta le comte furieux.

Et ils s’élancèrent tous six sur le brigand. Celui-ci, surpris de

cette brusque attaque, recula vers l’ouverture qui donnait sur le

précipice, avec un rugissement féroce, qui annonçait plutôt la colère

que la crainte.

Six épées étaient dirigées contre lui, et son regard était plus

enflammé, et ses traits étaient plus menaçants qu’aucun de ceux des

agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le

nombre des assaillants à se borner à la défensive, il la faisait

tourner dans sa main avec une telle rapidité, que le cercle de

rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d’étincelles

jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des épées, lorsqu’elles

étaient heurtées par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne

touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec

le loup, il perdait insensiblement du terrain, et il se vit bientôt

acculé à la porte ouverte sur l’abîme.

--Mes amis! cria le comte, du courage! jetons le monstre dans ce

précipice.

--Avant que j’y tombe, les étoiles y tomberont, répliqua le brigand.

Cependant les agresseurs redoublèrent d’ardeur et d’audace en voyant

le petit homme forcé de descendre une marche de l’escalier suspendu

au-dessus du gouffre.

--Bien, poussons! reprit le grand-chancelier; il faudra bien qu’il

tombe; encore un effort!--Misérable! tu as commis ton dernier

crime.--Courage, compagnons!

Tandis que de sa main droite il continuait les terribles évolutions de

sa hache, le brigand, sans répondre, prit de la gauche une trompe de

corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit

rendre à plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel répondit

soudain un rugissement parti de l’abîme.

Quelques instants après, au moment où le comte et ses satellites,

serrant toujours le petit homme de près, s’applaudissaient de lui

avoir fait descendre la seconde marche, la tête énorme d’un ours blanc

parut au bout rompu de l’escalier. Frappés d’un étonnement mêlé

d’effroi, les assaillants reculèrent.

L’ours acheva de gravir l’escalier lourdement en leur présentant sa

gueule sanglante et ses dents acérées.

--Merci, mon brave Friend! cria le brigand.

Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de

son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours, sa tête

menaçante aux ennemis de son maître.

Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir

l’ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans

l’abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s’accrochant à de

vieux troncs d’arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent

faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu’ils

eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y

dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture

avaient disparu dans une caverne.

Han d'Islande · 第 49 / 93 题