MATURIN. _Bertram._

Cependant l’aventureux Ordener, après avoir vingt fois failli tomber

dans sa périlleuse ascension, était parvenu sur le haut du mur épais

et circulaire de la tour. À son arrivée inattendue, de noires

chouettes centenaires, brusquement troublées dans leurs ruines,

s’enfuirent d’un vol oblique, en tournant vers lui leur regard fixe,

et des pierres roulantes, heurtées par son pied, tombèrent dans le

gouffre en bondissant sur les saillies des rochers avec des bruits

sourds et lointains.

En tout autre instant, Ordener eût longtemps laissé errer sa vue et sa

rêverie sur la profondeur de l’abîme, accrue de la profondeur de la

nuit. Son œil, observant à l’horizon toutes ces grandes ombres, dont

une lune nébuleuse blanchissait à peine les sombres contours, eût

longtemps cherché à distinguer les vapeurs parmi les rochers et les

montagnes parmi les nuages; son imagination eût animé toutes les

formes gigantesques, toutes les apparences fantastiques que le clair

de lune prête aux monts et aux brouillards. Il eût écouté de loin la

plainte confuse du lac et des forêts, mêlée au sifflement aigu des

herbes sèches que le vent tourmentait à ses pieds, entre les fentes

des pierres; et son esprit eût donné un langage à toutes ces voix

mortes que la nature matérielle élève pendant le sommeil de l’homme et

le silence de la nuit. Mais, quoique cette scène agît à son insu sur

son être entier, d’autres pensées le remplissaient. À peine son pied

s’était-il posé sur le faîte de la muraille, que son œil s’était

tourné vers le sud du ciel, et qu’une joie indicible l’avait

transporté en apercevant, au delà de l’angle de deux montagnes, un

point lumineux rayonner à l’horizon comme une étoile rouge.--C’était

le fanal de Munckholm.

Ceux-là ne sont pas destinés à goûter les vraies joies de la vie, qui

ne comprendront pas le bonheur qu’éprouva le jeune homme. Tout son

cœur se souleva de ravissement; son sein gonflé, palpitant avec

force, respirait à peine. Immobile, l’œil tendu, il contemplait

l’astre de consolation et d’espérance. Il lui semblait que ce rayon de

lumière, venant au sein de la nuit du séjour qui contenait toute sa

félicité, lui apportait quelque chose de son Éthel. Ah! n’en doutons

pas, à travers les temps et les espaces, les âmes ont quelquefois des

correspondances mystérieuses. En vain le monde réel élève ses

barrières entre deux êtres qui s’aiment; habitants de la vie idéale,

ils s’apparaissent dans l’absence, ils s’unissent dans la mort. Que

peuvent en effet les séparations corporelles, les distances physiques

sur deux cœurs liés invinciblement par une même pensée et un commun

désir?--Le véritable amour peut souffrir, mais non mourir.

Qui ne s’est point arrêté cent fois durant les nuits pluvieuses sous

quelque fenêtre à peine éclairée? Qui n’a point passé et repassé

devant une porte, erré avec délices autour d’une maison? Qui ne s’est

point brusquement retourné de son chemin pour suivre, le soir, dans

les détours d’une rue déserte, une robe flottante, un voile blanc tout

à coup reconnu dans l’ombre? Celui qui ne connaît pas ces émotions

peut dire qu’il n’a jamais aimé.

En présence du fanal lointain de Munckholm, Ordener méditait. À sa

première joie avait succédé un contentement triste et ironique; mille

sentiments divers se pressaient dans son âme tumultueuse.--Oui, se

disait-il, il faut que l’homme gravisse longtemps et péniblement pour

voir enfin un point de bonheur dans l’immense nuit.--Elle est donc là!

elle dort, elle rêve, elle pense à moi, peut-être!--Mais qui lui dira

que son Ordener est maintenant, triste et isolé, suspendu dans l’ombre

au-dessus d’un abîme? son Ordener, qui n’a plus d’elle qu’une boucle

de cheveux sur son sein, et une lueur vague à l’horizon!--Puis,

laissant tomber un coup d’œil sur les rayons rougeâtres du grand feu

allumé dans la tour, qui s’échappaient au dehors à travers les

crevasses de la muraille:

--Peut-être, murmura-t-il, de l’une des fenêtres de sa prison,

jette-t-elle un regard indifférent sur la flamme lointaine de ce

foyer.

Tout à coup un grand cri et un long éclat de rire se firent entendre,

comme au-dessous de lui, sur le bord de l’abîme; il se détourna

brusquement, et vit l’intérieur de la tour désert. Alors, inquiet pour

le vieillard, il se hâta de descendre; mais à peine avait-il franchi

quelques marches de l’escalier, qu’un bruit sourd, pareil à celui d’un

corps pesant qui serait tombé dans les eaux profondes du lac, monta

jusqu’à lui.

Han d'Islande · 第 47 / 93 题