XXI

Il semble que tout prenne une voix pour l’accuser

de son crime.

_Caïn,_ tragédie.

--Oui, seigneur comte, c’est aujourd’hui même, dans la ruine d’Arbar,

que nous pourrons le rencontrer. Une foule de circonstances me font

croire à la vérité de ce renseignement précieux, que j’ai recueilli

hier soir par hasard, comme je vous l’ai conté, dans le village

d’Oëlmoe.

--Sommes-nous loin de cette ruine d’Arbar?

--Mais c’est auprès du lac de Smiasen. Le guide m’a assuré que nous y

serions avant le milieu du jour.

Ainsi s’entretenaient deux personnages à cheval et enveloppés de

manteaux bruns, lesquels suivaient de grand matin une de ces mille

routes sinueuses et étroites qui traversent en tous sens la forêt

située entre les lacs de Smiasen et de Sparbo. Un guide des montagnes,

muni de sa trompe et armé de sa hache, les précédait sur son petit

cheval gris, et derrière eux marchaient quatre autres cavaliers armés

jusqu’aux dents, vers lesquels ces deux personnages tournaient de

temps en temps la tête, comme s’ils craignaient d’en être entendus.

--Si ce brigand islandais se trouve en effet dans la ruine d’Arbar,

disait celui des deux interlocuteurs dont la monture se tenait

respectueusement un peu en arrière de l’autre, c’est un grand point de

gagné, car le difficile était de rencontrer cet être insaisissable.

--Vous croyez, Musdœmon? Et s’il allait rejeter nos offres?

--Impossible, votre grâce! de l’or et l’impunité, quel brigand

résisterait à cela?

--Mais vous savez que ce brigand n’est pas un scélérat ordinaire. Ne

le jugez donc pas à votre mesure; s’il refusait, comment

rempliriez-vous la promesse que vous avez faite dans la nuit

d’avant-hier aux trois chefs de l’insurrection?

--Eh bien, noble comte, dans ce cas, que je regarde comme impossible,

si nous avons le bonheur de trouver notre homme, votre grâce a-t-elle

oublié qu’un faux Han d’Islande m’attend dans deux jours à l’heure

fixée, au lieu du rendez-vous assigné aux trois chefs, à

l’Étoile-Bleue, endroit d’ailleurs assez voisin de la ruine d’Arbar?

--Vous avez raison, toujours raison, mon cher Musdœmon, dit le noble

comte; et ils retombèrent tous deux dans leur cercle particulier de

réflexions.

Musdœmon, dont l’intérêt était de tenir le maître en bonne humeur,

fit, pour le distraire, une question au guide.

--Brave homme, quelle est cette espèce de croix de pierre dégradée qui

s’élève là-haut, derrière ces jeunes chênes?

Le guide, homme au regard fixe, à la mine stupide, tourna la tête et

la secoua à plusieurs reprises en disant:

--Oh! seigneur maître, c’est la plus vieille potence de Norvège; le

saint roi Olaüs la fit construire pour un juge qui avait fait un pacte

avec un brigand.

Musdœmon aperçut sur le visage de son patron une impression toute

contraire à celle qu’il espérait des paroles simples du guide.

--Ce fut, poursuivit celui-ci, une histoire bien singulière, la bonne

mère Osie me l’a contée; le brigand fut chargé de pendre le juge.

Le pauvre guide ne s’apercevait pas, dans sa naïveté, que l’aventure

dont il voulait égayer ses voyageurs était presque un outrage pour

eux. Musdœmon l’arrêta.

--Assez, assez, lui dit-il, nous connaissons cette histoire.

--L’insolent! murmura le comte, il connaît cette histoire! Ah!

Musdœmon, tu me paieras cher tes impudences.

--Sa grâce ne parle-t-elle pas? dit Musdœmon d’un air obséquieux.

--Je pensais aux moyens de vous faire enfin obtenir l’ordre de

Dannebrog. Le mariage de ma fille Ulrique et du baron Ordener sera une

bonne occasion.

Musdœmon se confondit en protestations et en remerciements.

--À propos, reprit sa grâce, parlons de nos affaires. Croyez-vous que

l’ordre de rappel momentané que nous lui destinons soit parvenu au

mecklembourgeois?

Le lecteur se rappelle peut-être que le comte avait l’habitude de

désigner sous ce nom le général Levin de Knud, qui était en effet

natif du Mecklembourg.

--Parlons de nos affaires! se dit intérieurement Musdœmon choqué; il

paraît que mes affaires ne sont pas _nos affaires_.--Seigneur comte,

répondit-il à haute voix, je pense que le messager du vice-roi doit

être en ce moment à Drontheim, et qu’ainsi le général Levin n’est pas

loin de son départ.

Le comte prit une voix affectueuse.

--Ce rappel, mon cher, est un de vos coups de maître; c’est une de vos

intrigues les mieux conçues et les plus habilement exécutées.

--L’honneur en appartient à sa grâce autant qu’à moi, répliqua

Musdœmon, soigneux, comme nous l’avons déjà dit, de mêler le comte à

toutes ses machinations.

Le patron connaissait cette pensée secrète de son confident, mais il

voulait paraître l’ignorer. Il se mit à sourire.

--Mon cher secrétaire intime, vous êtes toujours modeste; mais rien ne

me fera méconnaître vos éminents services. La présence d’Elphège et

l’absence du mecklembourgeois assurent mon triomphe à Drontheim. Me

voici le chef de la province, et si Han d’Islande accepte le

commandement des révoltés, que je veux lui offrir moi-même, c’est à

moi que reviendra, aux yeux du roi, la gloire d’avoir apaisé cette

inquiétante insurrection et pris ce formidable brigand.

Ils parlaient ainsi à voix basse, quand le guide se retourna.

--Mes seigneurs maîtres, dit-il, voici, à notre gauche, le monticule

sur lequel Biord le Juste fit décapiter, aux yeux de son armée, Vellon

à la langue double, ce traître qui avait éloigné les vrais défenseurs

du roi et appelé l’ennemi dans le camp, pour paraître avoir seul sauvé

les jours de Biord.

Tous ces souvenirs de la vieille Norvège ne semblèrent pas du goût de

Musdœmon, car il interrompit brusquement le guide.

--Allons, allons, bonhomme, taisez-vous et continuez votre chemin sans

vous détourner; que nous importe ce que des masures ruinées ou des

arbres morts vous rappellent de sottes aventures? Vous importunez mon

maître avec vos contes de vieilles femmes.

Han d'Islande · 第 43 / 93 题