XII

... L’homme qui est en ce moment assis près de

lui, qui rompt avec lui son pain et boit à sa

santé la coupe qu’ils ont partagée ensemble, sera

le premier à l’assassiner.

SHAKESPEARE, _Timon d’Athènes_.

Que le lecteur se transporte maintenant sur la route de Drontheim à

Skongen, route étroite et pierreuse qui côtoie le golfe de Drontheim

jusqu’au hameau de Vygla, il ne tardera pas à entendre les pas de deux

voyageurs qui sont sortis de la porte dite de Skongen à la chute du

jour, et montent assez rapidement les collines étagées sur lesquelles

serpente le chemin de Vygla.

Tous deux sont enveloppés de manteaux. L’un marche d’un pas jeune et

ferme, le corps droit et la tête levée; l’extrémité d’un sabre dépasse

le bord de son manteau, et, malgré l’obscurité de la nuit, on peut

voir une plume se balancer au souffle du vent sur sa toque. L’autre

est un peu plus grand que son compagnon, mais légèrement voûté; on

voit sur son dos une bosse, formée sans doute par une besace que cache

un grand manteau noir dont les bords profondément dentelés annoncent

les bons et loyaux services. Il n’a d’autre arme qu’un long bâton dont

il aide sa marche inégale et précipitée.

Si la nuit empêche le lecteur de distinguer les traits des deux

voyageurs, il les reconnaîtra peut-être à la conversation que l’un

d’eux entame après une heure de route silencieuse, et par conséquent

ennuyeuse.

--Maître! mon jeune maître! nous sommes au point d’où l’on aperçoit à

la fois la tour de Vygla et les clochers de Drontheim. Devant nous, à

l’horizon, cette masse noire, c’est la tour; derrière nous; voici la

cathédrale, dont les arcs-boutants, plus sombres encore que le ciel,

se dessinent comme les côtes de la carcasse d’un mammouth.

--Vygla est-il loin de Skongen? demanda l’autre piéton.

--Nous avons l’Ordals à traverser, seigneur; nous ne serons pas à

Skongen avant trois heures du matin.

--Quelle est l’heure qui sonne en ce moment?

--Juste Dieu, maître! vous me faites trembler. Oui, c’est la cloche de

Drontheim, dont le vent nous apporte les sons. Cela annonce l’orage.

Le souffle du nord-ouest amène les nuages.

--Les étoiles, en effet, ont toutes disparu derrière nous.

--Doublons le pas, mon noble seigneur, de grâce. L’orage arrive, et

peut-être s’est-on déjà aperçu à la ville de la mutilation du cadavre

de Gill et de ma fuite. Doublons le pas.

--Volontiers. Vieillard, votre fardeau paraît lourd; cédez-le-moi, je

suis jeune et plus vigoureux que vous.

--Non, en vérité, noble maître; ce n’est point à l’aigle à porter

l’écaille de la tortue. Je suis trop indigne que vous vous chargiez de

ma besace.

--Mais, vieillard, si elle vous fatigue? Elle paraît pesante. Que

contient-elle donc? Tout à l’heure vous avez bronché, cela a résonné

comme du fer.

Le vieillard s’écarta brusquement du jeune homme.

--Cela a résonné, maître! oh non! vous vous êtes trompé. Elle ne

contient rien... que des vivres, des habits. Non, elle ne me fatigue

pas, seigneur.

La proposition bienveillante du jeune homme paraissait avoir causé à

son vieux compagnon un effroi qu’il s’efforçait de dissimuler.

--Eh bien, répondit le jeune homme sans s’en apercevoir, si ce fardeau

ne vous fatigue pas, gardez-le.

Le vieillard, tranquillisé, se hâta néanmoins de changer la

conversation.

--Il est triste de suivre, la nuit, en fugitifs, une route qu’il

serait si agréable, seigneur, de parcourir le jour en observateurs. On

trouve sur les bords du golfe, à notre gauche, une profusion de

pierres runiques, sur lesquelles on peut étudier des caractères

tracés, suivant les traditions, par les dieux et les géants. À notre

droite, derrière les rochers qui bordent le chemin, s’étend le marais

salé de Sciold, qui communique sans doute avec la mer par quelque

canal souterrain, puisque l’on y pêche le lombric marin, ce poisson

singulier qui, d’après les découvertes de votre serviteur et guide,

mange du sable. C’est dans la tour de Vygla, dont nous approchons, que

le roi païen Vermond fit rôtir les mamelles de sainte Étheldera, cette

glorieuse martyre, avec du bois de la vraie croix, apporté à

Copenhague par Olaüs III, et conquis par le roi de Norvège. On dit que

depuis on a essayé inutilement de faire une chapelle de cette tour

maudite; toutes les croix qu’on y a placées successivement ont été

consumées par le feu du ciel.

En ce moment un immense éclair couvrit le golfe, la colline, les

rochers, la tour, et disparut avant que l’œil des deux voyageurs eût

pu discerner aucun de ces objets. Ils s’arrêtèrent spontanément, et

l’éclair fut suivi presque immédiatement d’un coup de tonnerre

violent, dont l’écho se prolongea de nuage en nuage dans le ciel, et

de rocher en rocher sur la terre.

Ils levèrent les yeux. Toutes les étoiles étaient voilées, de grosses

nues roulaient rapidement les unes sur les autres, et la tempête

s’amassait comme une avalanche au-dessus de leurs têtes. Le grand vent

sous lequel couraient toutes ces masses n’était point encore descendu

jusqu’aux arbres, qu’aucun souffle n’agitait, et sur lesquels ne

retentissait encore aucune goutte de pluie. On entendait en haut comme

une rumeur orageuse qui, jointe à la rumeur du golfe, était le seul

bruit qui s’élevât dans l’obscurité de la nuit, redoublée par les

ténèbres de la tempête.

Ce tumultueux silence fut soudain interrompu, près des deux voyageurs,

par une espèce de rugissement qui fit tressaillir le vieillard.

--Dieu tout-puissant! s’écria-t-il en serrant le bras du jeune homme,

c’est le rire du diable dans l’orage, ou la voix de....

Un nouvel éclair, un nouveau coup de tonnerre lui coupèrent la parole.

La tempête commença alors avec impétuosité, comme si elle eut attendu

ce signal. Les deux voyageurs resserrèrent leurs manteaux pour se

garantir à la fois de la pluie qui s’échappait des nuages par

torrents, et de la poussière épaisse qu’un vent furieux enlevait par

tourbillons à la terre encore sèche.

--Vieillard, dit le jeune homme, un éclair vient de me montrer la tour

de Vygla sur notre droite; quittons la route et cherchons-y un abri.

--Un abri dans la Tour-Maudite! s’écria le vieillard, que saint

Hospice nous protège! songez, jeune maître, que cette tour est

déserte.

--Tant mieux! vieillard, nous n’attendrons pas à la porte.

--Songez quelle abomination l’a souillée!

--Eh bien! qu’elle se purifie en nous abritant. Allons, vieillard,

suivez-moi. Je vous déclare qu’en une pareille nuit je tenterais

l’hospitalité d’une caverne de voleurs. Alors, malgré les remontrances

du vieillard, dont il avait saisi le bras, il se dirigea vers

l’édifice, que les fréquentes lueurs des éclairs lui montraient à peu

de distance. En approchant, ils aperçurent une lumière à l’une des

meurtrières de la tour.

--Vous voyez, dit le jeune homme, que cette tour n’est pas déserte.

Vous voilà rassuré, sans doute.

--Dieu! bon Dieu! s’écria le vieillard, où me menez-vous, maître? Ne

plaise à saint Hospice que j’entre dans cet oratoire du démon!

Ils étaient au bas de la tour. Le jeune voyageur frappa avec force à

la porte neuve de cette ruine redoutée.

--Tranquillisez-vous, vieillard; quelque pieux cénobite sera venu

sanctifier cette demeure profanée, en l’habitant.

--Non, disait son compagnon, je n’entrerai pas. Je réponds que nul

ermite ne peut vivre ici, à moins qu’il n’ait pour chapelet une des

sept chaînes de Belzébuth.

Cependant une lumière était descendue de meurtrière en meurtrière, et

vint briller à travers la serrure de la porte.

--Tu viens bien tard, Nychol! cria une voix aigre; on dresse la

potence à midi, et il ne faut que six heures pour venir de Skongen à

Vygla. Est-ce qu’il y a eu surcroît de besogne?

Cette question tomba au moment où la porte s’ouvrait. La femme qui

l’ouvrait, apercevant deux figures étrangères, au lieu de celle

qu’elle attendait, poussa un cri d’effroi et de menace, et recula de

trois pas. L’aspect de cette femme n’était pas lui-même très

rassurant. Elle était grande, son bras élevait au-dessus de sa tête

une lampe de fer dont son visage était fortement éclairé. Ses traits

livides, sa figure sèche et anguleuse, avaient quelque chose de

cadavéreux, et il s’échappait de ses yeux creux des rayons sinistres

pareils à ceux d’une torche funèbre. Elle était vêtue depuis la

ceinture d’un jupon de serge écarlate, qui ne laissait voir que ses

pieds nus, et paraissait souillé de taches d’un autre rouge. Sa

poitrine décharnée était à moitié couverte d’une veste d’homme de même

couleur, dont les manches étaient coupées au coude. Le vent, entrant

par la porte ouverte, agitait au-dessus de sa tête ses longs cheveux

gris à peine retenus par une ficelle d’écorce, ce qui rendait plus

sauvage encore l’expression de sa farouche physionomie.

--Bonne dame, dit le plus jeune des nouveaux-venus, la pluie tombe à

flots, vous avez un toit et nous avons de l’or.

Son vieux compagnon le tirait par son manteau, et s’écriait à voix

basse:

--O maître! que dites-vous là? Si ce n’est pas ici la maison du

diable, c’est l’habitacle de quelque bandit. Notre or nous perdra,

loin de nous protéger.

--Paix! dit le jeune homme; et tirant une bourse de sa veste, il la

fit briller aux yeux de l’hôtesse, en répétant sa prière.

Celle-ci, revenue un peu de sa surprise, les considérait

alternativement d’un œil fixe et hagard.

--Étrangers! s’écria-t-elle enfin, comme n’ayant pas entendu leur

voix, vos esprits gardiens vous ont-ils abandonnés? que venez-vous

chercher parmi les habitants maudits de la Tour-Maudite? Étrangers! ce

ne sont point des hommes qui vous ont indiqué ces ruines pour abri,

car tous vous auraient dit: Mieux vaut l’éclair de la tempête que le

foyer de la tour de Vygla. Le seul vivant qui puisse entrer ici

n’entre dans aucune demeure des autres vivants, il ne quitte la

solitude que pour la foule, il ne vit que pour la mort. Il n’a de

place que dans les malédictions des hommes, il ne sert qu’à leurs

vengeances, il n’existe que par leurs crimes. Et le plus vil scélérat,

à l’heure du châtiment, se décharge sur lui du mépris universel, et se

croit encore en droit d’y ajouter le sien. Étrangers! vous l'êtes, car

votre pied n’a pas encore repoussé avec horreur le seuil de cette

tour; ne troublez pas plus longtemps la louve et les louveteaux;

regagnez le chemin où marchent tous les autres hommes, et, si vous ne

voulez pas être fuis de vos frères, ne leur dites pas que votre visage

ait été éclairé par la lampe des hôtes de la tour de Vygla.

À ces mots, indiquant la porte du geste, elle s’avança vers les deux

voyageurs. Le vieux tremblait de tous ses membres, et regardait d’un

air suppliant le jeune, lequel, n’ayant rien compris aux paroles de la

grande femme, à cause de l’extrême volubilité de son débit, la croyait

folle, et ne se sentait d’ailleurs nullement disposé à retourner sous

la pluie, qui continuait de tomber à grand bruit.

--Par ma foi, notre bonne hôtesse, vous venez de nous peindre un

personnage singulier, avec lequel je ne veux pas perdre l’occasion de

faire connaissance.

--La connaissance avec lui, jeune homme, est bientôt faite, plus tôt

terminée. Si votre démon vous y pousse, allez assassiner un vivant ou

profaner un mort.

--Profaner un mort! répéta le vieillard d’une voix tremblante et se

cachant dans l’ombre de son compagnon.

--Je ne comprends guère, dit celui-ci, vos moyens, au moins très

indirects; il est plus court de rester ici. Il faudrait être fou pour

continuer sa route par un pareil temps.

--Mais bien plus fou encore, murmura le vieillard, pour s’abriter

contre un pareil temps dans un pareil lieu.

--Malheureux! s’écria la femme, ne frappez pas au seuil de celui qui

ne sait ouvrir d’autre porte que celle du sépulcre.

--Dût la porte du sépulcre s’ouvrir en effet pour moi avec la vôtre,

femme, il ne sera pas dit que j’aurai reculé devant une parole

sinistre. Mon sabre me répond de tout. Allons, fermez la tour, car le

vent est froid, et prenez cet or.

--Eh! que me fait votre or! reprit l’hôtesse; précieux dans vos mains,

il deviendra dans les miennes plus vil que l’étain. Eh bien, restez

donc pour de l’or. Il peut garantir des orages du ciel, il ne sauve

pas du mépris des hommes. Restez; vous payez l’hospitalité plus cher

qu’on ne paie un meurtre. Attendez-moi un instant ici, et donnez-moi

votre or. Oui, c’est la première fois que les mains d’un homme entrent

ici chargées d’or sans être souillées de sang.

Alors, après avoir déposé sa lampe et barricadé la porte, elle

disparut sous la voûte d’un escalier noir, percé dans le fond de la

salle.

Tandis que le vieillard frissonnait, et, invoquant, sous tous ses

noms, le glorieux saint Hospice, maudissait de bon cœur, mais à voix

basse, l’imprudence de son jeune compagnon, celui-ci prit la lumière,

et se mit à parcourir la grande pièce circulaire où ils se trouvaient.

Ce qu’il vit en approchant de la muraille le fit tressaillir, et le

vieillard, qui l’avait suivi du regard, s’écria:

--Grand Dieu, maître! une potence?

Une grande potence était en effet appuyée au mur, et atteignait au

cintre de la voûte haute et humide.

--Oui, dit le jeune homme et voici des scies de bois et de fer, des

chaînes, des carcans; voici un chevalet et de grandes tenailles

suspendues au-dessus.

--Grands saints du paradis! s’écria le vieillard, où sommes-nous?

Le jeune homme poursuivit froidement son examen.

--Ceci est un rouleau de corde de chanvre; voilà des fourneaux et des

chaudières; cette partie de la muraille est tapissée de pinces et de

scalpels; voici des fouets de cuir garnis de pointes d’acier, une

hache, une masse.

--C’est donc ici le garde-meuble de l’enfer! interrompit le vieillard

épouvanté de cette terrible énumération.

--Voici, continua l’autre, des siphons en cuivre, des roues à dents de

bronze, une caisse de grands clous, un cric. En vérité, ce sont de

sinistres ameublements. Il peut vous sembler fâcheux que mon

impatience vous ait amené ici avec moi.

--Vraiment, vous en convenez!

Le vieillard était plus mort que vif.

--Ne vous effrayez pas; qu’importe le lieu où vous êtes? j’y suis avec

vous.

--Belle défense! murmura le vieillard, chez qui une plus grande

terreur affaiblissait la crainte et le respect pour son jeune

compagnon; un sabre de trente pouces contre une potence de trente

coudées!

La grande femme rouge reparut, et, reprenant la lampe de fer, fit

signe aux voyageurs de la suivre. Ils montèrent avec précaution un

escalier étroit et dégradé pratiqué dans l’épaisseur du mur de la

tour. À chaque meurtrière, une bouffée de vent et de pluie venait

menacer la flamme tremblante de la lampe, que l’hôtesse couvrait de

ses mains longues et diaphanes. Ce ne fut pas sans avoir plus d’une

fois trébuché sur des pierres roulantes, que l’imagination alarmée du

vieillard prenait pour des os humains épars sur les degrés, qu’ils

arrivèrent au premier étage de l’édifice, dans une salle ronde

pareille à la salle inférieure. Au milieu, suivant l’usage gothique,

brillait un vaste foyer, dont la fumée s’échappait par une ouverture

percée dans le plafond, non sans obscurcir très sensiblement

l’atmosphère de la salle, et dont la lumière, jointe à celle de la

lampe de fer, avait été aperçue des deux voyageurs sur le chemin. Une

broche, chargée de viande encore fraîche, tournait devant le feu. Le

vieillard se détourna avec horreur.

--C’est à ce foyer exécrable, dit-il à son compagnon, que la braise de

la vraie croix a consumé les membres d’une sainte.

Une table grossière était placée à quelque distance du foyer. La femme

invita les voyageurs à s’y asseoir.

--Étrangers, dit-elle en plaçant la lampe devant eux, le souper sera

bientôt prêt, et mon mari va sans doute se hâter d’arriver, de peur

que l’esprit de minuit ne l’emporte en passant près de la

Tour-Maudite.

Alors Ordener--car le lecteur a sans doute déjà deviné que c’était

lui et son guide Benignus Spiagudry--put examiner à son aise le

déguisement bizarre pour lequel ce dernier avait épuisé toutes les

ressources de son imagination fécondée par la peur d'être reconnu et

repris. Le pauvre concierge fugitif avait échangé ses habits de cuir

de renne contre un vêtement noir complet, laissé jadis dans le

Spladgest par un célèbre grammairien de Drontheim, qui s’était noyé

du désespoir de n’avoir pu trouver pourquoi _Jupiter_ donnait _Jovis_

au génitif. Ses sabots de coudrier avaient fait place aux bottes

fortes d’un postillon écrasé par ses chevaux, dans lesquelles ses

jambes fluettes étaient tellement à l’aise qu’il n’aurait pu marcher

sans le secours d’une demi-botte de foin. La vaste perruque d’un

jeune et élégant voyageur français assassiné par des voleurs aux

portes de Drontheim cachait sa calvitie, et flottait sur ses épaules

pointues et inégales. L’un de ses yeux était couvert d’un emplâtre,

et, grâce à un pot de fard qu’il avait trouvé dans les poches d’une

vieille fille morte d’amour, ses joues pâles et creuses s’étaient

revêtues d’un vermillon insolite, agrément auquel la pluie avait fait

participer jusqu’à son menton. Avant de s’asseoir, il plaça

soigneusement sous lui le paquet qu’il portait sur son dos,

s’enveloppa de son vieux manteau, et, tandis qu’il absorbait toute

l’attention de son compagnon, la sienne paraissait entièrement

concentrée sur le rôti que surveillait l’hôtesse, et vers lequel il

lançait de temps en temps des regards d’inquiétude et d’horreur. Sa

bouche laissait par intervalles échapper des mots entrecoupés:--Chair

humaine!... _horrendas epulas!_...--Anthropophages!...--Souper de

Moloch!...--_Ne pueras coram populo Medea trucidet_...--Où

sommes-nous? Atrée...--Druidesse...--Irmensul... Le diable a foudroyé

Lycaon....

Enfin il s’écria:

--Juste ciel! Dieu merci! j’aperçois une queue!

Ordener, qui, l’ayant considéré et écouté attentivement, avait à peu

près suivi le fil de ses idées, ne put s’empêcher de sourire.

--Cette queue n’a rien de rassurant. C’est peut-être un quartier du

diable.

Spiagudry n’entendit pas cette plaisanterie; son regard s’était

attaché au fond de la salle. Il tressaillit et se pencha à l’oreille

d’Ordener.

--Maître, regardez, là, au fond, sur ce tas de paille, dans

l’ombre....

--Eh bien? dit Ordener.

--Trois corps nus et immobiles,--trois cadavres d’enfants!

--On frappe à la porte de la tour, s’écria la femme rouge, accroupie

près du foyer.

En effet, un coup suivi de deux autres plus forts s’était fait

entendre dans le bruit de l’orage toujours croissant.

--C’est enfin lui! c’est Nychol!

Et, prenant la lampe, l’hôtesse descendit précipitamment.

Les deux voyageurs n’avaient pas encore repris leur conversation quand

ils entendirent dans la salle basse un bruit confus de voix, au milieu

duquel s’élevèrent enfin ces paroles prononcées avec un accent qui fit

tressaillir et trembler Spiagudry:

--Femme, tais-toi, nous resterons. Le tonnerre entre sans qu’on lui

ouvre la porte.

Spiagudry se serra contre Ordener.

--Maître! maître! dit-il faiblement, malheur à nous!

Un tumulte de pas se fit entendre dans l’escalier, puis deux hommes,

revêtus d’habits religieux, entrèrent dans la salle, suivis de

l’hôtesse effarée.

L’un de ces hommes était assez grand et portait l’habit noir et la

chevelure ronde des ministres luthériens; l’autre, de petite taille,

avait une robe d’ermite nouée d’une ceinture de corde. Le capuchon

rabattu sur son visage ne laissait apercevoir que sa longue barbe

noire, et ses mains étaient entièrement cachées sous les larges

manches de sa robe.

À l’aspect de ces deux personnages pacifiques, Spiagudry sentit

s’évanouir la terreur que la voix étrange de l’un d’eux lui avait

causée.

--Ne vous alarmez pas, chère dame, disait le ministre à l’hôtesse, des

prêtres chrétiens se rendent utiles à qui leur nuit; voudraient-ils

nuire à qui leur est utile? Nous implorons humblement un abri. Si le

révérend docteur qui m’accompagne vous a parlé durement tout à

l’heure, il a eu tort d’oublier cette modération de la voix,

recommandée par nos vœux; hélas! les plus saints peuvent faillir.

J’étais égaré sur la route de Skongen à Drontheim, sans guide dans la

nuit, sans asile dans la tempête. Ce révérend frère, que j’ai

rencontré, éloigné comme moi de sa demeure, a daigné me permettre de

venir avec lui vers la vôtre. Il m’avait vanté votre bonté

hospitalière, chère dame; sans doute, il ne s’est pas trompé. Ne nous

dites pas comme le mauvais pasteur: _Advena, cur intras?_

Accueillez-nous, digne hôtesse, et Dieu sauvera vos moissons de

l’orage, Dieu donnera dans la tempète un abri à vos troupeaux, comme

vous en aurez donné un aux voyageurs égarés!

--Vieillard, interrompit la femme d’une voix farouche, je n’ai ni

moissons ni troupeaux.

--Eh bien! si vous êtes pauvres, Dieu bénit le pauvre avant le riche.

Vous vieillirez avec votre époux, respectés, non pour vos biens, mais

pour vos vertus; vos enfants croîtront, entourés de l’estime des

hommes et seront ce qu’aura été leur père.

--Taisez-vous! cria l’hôtesse. C’est en restant ce que nous sommes que

nos enfants vieilliront comme nous dans le mépris des hommes, transmis

sur notre race de génération en génération. Taisez-vous, vieillard! La

bénédiction se tourne en malédiction sur nos têtes.

--O ciel! reprit le ministre, qui donc êtes-vous? dans quels crimes

passez-vous votre vie?

--Qu’appelez-vous crimes? qu’appelez-vous vertus? nous jouissons ici

d’un privilège; nous ne pouvons avoir de vertus ni commettre de

crimes.

--La raison de cette femme est égarée, dit le ministre se tournant

vers le petit ermite, qui séchait sa robe de bure devant le foyer.

--Non, prêtre! répliqua la femme, sachez où vous êtes. J’aime mieux

faire horreur que pitié. Je ne suis pas une insensée, mais la femme

du....

Le retentissement prolongé de la porte de la tour sous un coup violent

empêcha d’entendre le reste, au grand désappointement de Spiagudry et

d’Ordener qui avaient prêté une attention muette à ce dialogue.

--Maudit soit, dit la femme rouge entre ses dents, le syndic

haut-justicier de Skongen, qui nous a assigné pour demeure cette tour

voisine de la route! peut-être n’est-ce pas encore Nychol.

Elle prit néanmoins la lampe.

--Après tout, si c’est encore un voyageur, qu’importe? le ruisseau

peut couler où le torrent a passé. Les quatre voyageurs restés seuls

s’entre-regardaient aux lueurs du foyer. Spiagudry, d’abord épouvanté

par la voix de l’ermite, et rassuré ensuite par sa barbe noire, eût

peut-être recommencé à trembler s’il eût vu de quel œil perçant

celui-ci l’observait en dessous de son capuchon.

Dans le silence général, le ministre hasarda une question:

--Frère ermite, je présume que vous êtes un des prêtres catholiques

échappés à la dernière persécution, et que vous regagniez votre

retraite lorsque, pour mon bonheur, je vous ai rencontré;

pourriez-vous me dire où nous sommes?

La porte délabrée de l’escalier en ruine se rouvrit avant que le frère

ermite eût répondu.

--Femme, vienne un orage, et il y aura foule pour s’asseoir à notre

table exécrée et s’abriter sous notre toit maudit.

--Nychol, répondit la femme, je n’ai pu empêcher....

--Et qu’importent tous ces hôtes, pourvu qu’ils paient? l’or est tout

aussi bien gagné en hébergeant un voyageur qu’en étranglant un

brigand.

Celui qui parlait ainsi s’était arrêté devant la porte, où les quatre

étrangers pouvaient le contempler à leur aise. C’était un homme de

proportions colossales, vêtu, comme l’hôtesse, de serge rouge. Son

énorme tête paraissait immédiatement posée sur ses larges épaules, ce

qui contrastait avec le cou long et osseux de sa gracieuse épouse. Il

avait le front bas, le nez camard, les sourcils épais; ses yeux,

entourés d’une ligne de pourpre, brillaient comme du feu dans du sang.

Le bas de son visage, entièrement rasé, laissait voir sa bouche grande

et profonde, dont un rire hideux entr’ouvrait les lèvres noires comme

les bords d’une plaie incurable. Deux touffes de barbe crépue,

pendantes de ses joues sur son cou, donnaient à sa figure, vue de

face, une forme carrée. Cet homme était coiffé d’un feutre gris, sur

lequel ruisselait la pluie, et dont sa main n’avait seulement pas

daigné toucher le bord à l’aspect des quatre voyageurs.

En l’apercevant, Benignus Spiagudry poussa un cri d’épouvante, et le

ministre luthérien se détourna frappé de surprise et d’horreur, tandis

que le maître du logis, qui l’avait reconnu, lui adressait la parole.

--Comment, vous voilà, seigneur ministre! En vérité, je ne croyais pas

avoir l’amusement de revoir aujourd’hui votre air piteux et votre mine

effarouchée.

Le prêtre réprima son premier mouvement de répugnance. Ses traits

devinrent graves et sereins.

--Et moi, mon fils, je m’applaudis du hasard qui a amené le pasteur

vers la brebis égarée, afin, sans doute, que la brebis revînt enfin au

pasteur.

--Ah! par le gibet d’Aman, reprit l’autre en éclatant de rire, voilà

la première fois que je m’entends comparer à une brebis. Croyez-moi,

père, si vous voulez flatter le vautour, ne l’appelez pas pigeon.

--Celui par lequel le vautour devient colombe, console, mon fils, et

ne flatte pas. Vous croyez que je vous crains, et je ne fais que vous

plaindre.

--Il faut, en vérité, messire, que vous ayez bonne provision de pitié;

j’aurais pensé que vous l’aviez épuisée tout entière sur ce pauvre

diable, auquel vous montriez aujourd’hui votre croix pour lui cacher

ma potence.

--Cet infortuné, répondit le prêtre, était moins à plaindre que vous;

car il pleurait, et vous riez. Heureux qui reconnaît, au moment de

l’expiation, combien le bras de l’homme est moins puissant que la

parole de Dieu!

--Bien dit, père, reprit l’hôte avec une horrible et ironique gaieté.

Celui qui pleure! Notre homme d’aujourd’hui, d’ailleurs, n’avait

d’autre crime que d’aimer tellement le roi qu’il ne pouvait vivre sans

faire le portrait de sa majesté sur des petites médailles de cuivre,

qu’il dorait ensuite artistement pour les rendre plus dignes de la

royale effigie. Notre gracieux souverain n’a pas été ingrat, et lui a

donné en récompense de tant d’amour un beau cordon de chanvre, qui,

pour l’instruction de mes dignes hôtes, lui a été conféré ce jour même

sur la place publique de Skongen, par moi, grand-chancelier de l’ordre

du Gibet, assisté de messire, ici présent, grand-aumônier dudit ordre.

--Malheureux! arrêtez, interrompit le prêtre. Comment celui qui châtie

oublie-t-il le châtiment? Écoutez le tonnerre....

--Eh bien! qu’est-ce que le tonnerre? un éclat de rire de Satan.

--Grand Dieu! il vient d’assister à la mort, et il blasphème!

--Trêve aux sermons, vieux insensé, cria l’hôte d’une voix tonnante et

presque irritée; sinon vous pourriez maudire l’ange des ténèbres qui

nous a réunis deux fois en douze heures sur la même voiture et sous le

même toit. Imitez votre camarade l’ermite, qui se tait, car il a bonne

envie de retourner dans sa grotte de Lynrass. Je vous remercie, frère

ermite, de la bénédiction que tous les matins, à votre passage sur la

colline, je vous vois donner à la Tour-Maudite; mais, en vérité,

jusqu’ici vous m’aviez semblé de haute taille, et cette barbe si noire

m’avait paru blanche. Vous êtes bien cependant l’ermite de Lynrass, le

seul ermite du Drontheimhus?

--Je suis en effet le seul, dit l’ermite d’une voix sourde.

--Nous sommes donc, reprit l’hôte, les deux solitaires de la

province.--Holà! Bechlie, hâte un peu ce quartier d’agneau, car j’ai

faim. J’ai été retardé, au village de Burlock, par ce maudit docteur

Manryll, qui ne voulait me donner que douze ascalins du cadavre; on en

donne quarante à cet infernal gardien du Spladgest, à Drontheim.--Hé,

messire de la perruque, qu’avez-vous donc? vous allez tomber à la

renverse.--À propos, Bechlie, as-tu terminé le squelette de

l’empoisonneur Orgivius, ce fameux magicien? Il serait temps de

l’envoyer au cabinet de curiosités de Berghen. As-tu dépêché l’un de

tes petits marcassins au syndic de Loevig pour réclamer ce qu’il me

doit? quatre doubles écus pour avoir fait bouillir une sorcière et

deux alchimistes, et enlevé plusieurs chaînes des poutres de la salle

de son tribunal, qu’elles déparaient; vingt ascalins pour avoir

dépendu Ismaël Typhaine, juif dont s’était plaint le révérend évêque;

et un écu pour avoir remis un bras de bois neuf à la potence de pierre

du bourg?

--Le salaire, répondit la femme d’un voix aigre, est resté dans les

mains du syndic, parce que ton fils avait oublié la cuiller de bois

pour le recevoir, et qu’aucun valet du juge n’a voulu le lui remettre

en main propre.

Le mari fronça le sourcil.

--Que leur cou me tombe entre les mains, ils verront si j’aurai besoin

d’une cuiller de bois pour les toucher. Il faut pourtant ménager ce

syndic. C’est à lui qu’est renvoyée la requête du voleur Ivar, qui se

plaint de ce que la question lui a été donnée, non par un

tortionnaire, mais par moi, alléguant que, n’ayant pas encore été

jugé, il n’est pas encore infâme.--À propos, femme, empêche donc tes

petits de jouer avec mes tenailles et mes pinces;. ils ont dérangé

tous mes instruments, si bien que je n’ai pu m’en servir

aujourd’hui.--Où sont-ils, ces petits monstres? continua l’hôte en

s’approchant du tas de paille où Spiagudry avait cru voir trois

cadavres. Les voilà couchés là; ils dorment, malgré le bruit, comme

trois dépendus.

À ces paroles, dont l’horreur contrastait avec la tranquillité

effrayante et l’atroce gaieté de celui qui les prononçait, le lecteur

a peut-etre dèja deviné quel est l’habitant de la tour de Vygla.

Spiagudry, qui, dès son apparition, le reconnut pour l’avoir vu

figurer souvent dans de sinistres cérémonies sur la place de

Drontheim, se sentit près de défaillir d’épouvante, en songeant

surtout au motif personnel qu’il avait depuis la veille pour craindre

ce terrible fonctionnaire. Il se pencha vers Ordener, et lui dit d’une

voix presque inarticulée:

--C’est Nychol Orugix, bourreau du Drontheimbus!

Ordener, d’abord frappé d’horreur, tressaillit et regretta la route et

la tempête. Mais bientôt je ne sais quel sentiment de curiosité

indéfinissable s’empara de lui, et, tout en plaignant l’embarras et

l’épouvante de son vieux guide, il prêtait son attention entière aux

paroles et à l’habitude de vie de l'être singulier qu’il avait sous

les yeux, comme on écoute avidement le grondement d’une hyène ou le

rugissement d’un tigre amené du désert dans nos villes. Le pauvre

Benignus était loin d’avoir l’esprit assez libre pour faire de son

côté des observations psychologiques. Caché derrière Ordener, il se

ramassait dans son manteau, portait une main inquiète à son emplâtre,

attirait sur son visage le derrière de sa perruque flottante, et ne

respirait que par gros soupirs.

Cependant l’hôtesse avait servi sur un grand plat de terre le quartier

d’agneau rôti, pourvu de sa queue rassurante. Le bourreau vint

s’asseoir en face d’Ordener et de Spiagudry, entre les deux prêtres;

et sa femme, après avoir chargé la table d’une cruche de bière

miellée, d’un morceau de _rindebrod_ [Note: Pain d’écorce dont se

nourrit la classe indigente en Norvège.] et de cinq assiettes de bois,

s’assit devant le feu, et s’occupa d’aiguiser les pinces ébréchées de

son mari.

--Ça, révérend ministre, dit Orugix en riant, la brebis vous offre de

l’agneau. Et vous, seigneur de la perruque, est-ce le vent qui a ainsi

ramené votre coiffure sur votre visage?

--Le vent... seigneur, l’orage.... balbutia le tremblant Spiagudry.

--Allons, enhardissez-vous, mon vieux. Vous voyez que les seigneurs

prêtres et moi nous sommes bons diables. Dites-nous qui vous êtes et

quel est votre jeune compagnon le taciturne, et parlez un peu. Faisons

connaissance. Si vos discours tiennent tout ce que promet votre vue,

vous devez être bien amusant.

--Le maître plaisante, dit le concierge contractant ses lèvres,

montrant ses dents et clignant son œil pour avoir l’air de rire, je

ne suis qu’un pauvre vieux.

--Oui, interrompit le jovial bourreau, quelque vieux savant, quelque

vieux sorcier.

--Oh! seigneur maître, savant oui, sorcier non.

--Tant pis, un sorcier compléterait notre joyeux sanhédrin.--Seigneurs

mes hôtes, buvons pour rendre la parole à ce vieux savant, qui va

égayer notre souper. À la santé du pendu d’aujourd’hui, frère

prédicateur! Eh bien! père ermite, vous refusez ma bière? L’ermite

avait en effet tiré de dessous sa robe une grande gourde pleine d’une

eau très claire, dont il remplit son verre.

--Parbleu! ermite de Lynrass, s’écria le bourreau, si vous ne goûtez

pas de ma bière, je goûterai de cette eau que vous lui préférez.

--Soit, répondit l’ermite.

--Otez d’abord votre gant, révérend frère, répliqua le bourreau; on ne

verse à boire qu’à main nue.

L’ermite fit un signe de refus.

--C’est un vœu, dit-il.

--Versez donc toujours, dit le bourreau.

À peine Orugix eut-il porté son verre à ses lèvres, qu’il le repoussa

brusquement, tandis que l’ermite vidait le sien d’un trait.

--Par le calice de Jésus, révérend ermite, quelle est cette liqueur

infernale? je n’en ai point bu de pareille, depuis le jour où je

faillis me noyer dans ma navigation de Copenhague à Drontheim. En

vérité, ermite, ce n’est pas de l’eau de la source de Lynrass; c’est

de l’eau de mer.

--De l’eau de mer! répéta Spiagudry avec une épouvante qu’augmentait

la vue du gant de l’ermite.

--Eh bien! dit le bourreau se tournant vers lui avec un éclat de rire,

tout vous alarme donc ici, mon vieux Absalon, jusqu’à la boisson même

d’un saint cénobite qui se mortifie?

--Hélas! non, maître. Mais de l’eau de mer.... Il n’y a qu’un

homme....

--Allons, vous ne savez que dire, sire docteur; votre trouble parmi

nous vient d’une mauvaise conscience ou du mépris.

Ces mots prononcés d’un ton d’humeur ramenèrent Spiagudry à la

nécessité de dissimuler sa terreur. Pour amadouer son redoutable hôte,

il appela à son secours sa vaste mémoire, et rallia le peu de présence

d’esprit qui lui restait.

--Du mépris, moi, du mépris pour vous, seigneur maître! pour vous,

dont la présence dans une province donne à cette province le _merum

imperium_ [Note: _Droit de sang_, d’avoir un bourreau.] pour vous,

maître des hautes-œuvres, exécuteur de la vindicte séculière, épée de

la justice, bouclier de l’innocence! pour vous, qu’Aristote, livre

six, chapitre dernier de ses _Politiques_, classe parmi les

magistrats, et dont Paris de Puteo, dans son traité _de Syndico_, fixe

le traitement à cinq écus d’or, comme l’atteste ce passage: _Quinque

aureos manivolto_! pour vous, seigneur, dont les confrères à Cronstadt

acquièrent la noblesse après trois cents têtes coupées! pour vous,

dont les terribles mais honorables fonctions sont remplies avec

orgueil, en Franconie par le plus nouveau marié, à Reutlingue par le

plus jeune conseiller, à Stedien par le dernier bourgeois installé! Et

ne sais-je pas encore, mon bon maître, que vos confrères ont en France

droit de _havadium_ sur chaque malade de Saint-Ladre, sur les

pourceaux, et sur les gâteaux de la veille de l’épiphanie! Comment

n’aurais-je pas un profond respect pour vous, quand l’abbé de

Saint-Germain-des-Prés vous donne chaque année, à la Saint-Vincent,

une tête de porc, et vous fait marcher en tête de sa procession!

Ici la verve érudite du concierge fut brusquement interrompue par le

bourreau.

--C’est par ma foi la première nouvelle que j’en ai! Le docte abbé

dont vous parlez, révérend, m’a jusqu’à présent fraudé de tous ces

beaux droits que vous peignez d’une façon si séduisante.--Sires

étrangers, poursuivit Orugix, sans m’arrêter à toutes les

extravagances de ce vieux fou, il est vrai que j’ai manqué ma

carrière. Je ne suis aujourd’hui que le pauvre bourreau d’une pauvre

province. Eh bien! j’aurais dû certes faire un plus beau chemin que

Stillison Dickoy, ce fameux bourreau de Moscovie. Croiriez-vous que je

suis le même qui fut désigné, il y a vingt-quatre ans, pour

l’exécution de Schumacker?

--De Schumacker, du comte de Griffenfeld! s’écria Ordener.

--Cela vous étonne, seigneur le muet. Eh bien! oui, de ce même

Schumacker qu’un singulier hasard replace encore sous ma main, dans le

cas où il plairait au roi de lever le sursis.--Vidons cette cruche,

messieurs, et je vais vous conter comment il se fait qu’après avoir

débuté avec tant d’éclat, je finisse si misérablement.

--J’étais, en 1676, valet de Rhum Stuald, bourreau royal de

Copenhague. Lors de la condamnation du comte de Griffenfeld, mon

maître étant tombé malade, je fus, grâce à mes protections, choisi

pour le remplacer dans cette honorable exécution. Le 5 juin--je

n’oublierai jamais ce jour,--dès cinq heures du matin, aidé du maître

des basses œuvres [Note: Charpentier des échafauds], je dressai

sur la place de la citadelle un grand échafaud que nous tendîmes de

noir, par respect pour le condamné. À huit heures la garde-noble

entoura l’échafaud, et les hulans de Slesvig continrent la foule qui

se pressait sur la place. Quel autre à ma place n’eût été enivré!

Debout, et sabre en main, j’attendais sur l’estrade. Tous les regards

étaient fixés sur moi; j’étais en ce moment le personnage le plus

important des deux royaumes. Ma fortune, disais-je, est faite, car que

pourraient sans moi tous ces grands seigneurs qui ont juré la perte du

chancelier? Je me voyais déjà exécuteur royal en titre de la capitale;

j’avais des valets, des privilèges... Écoutez! L’horloge du fort sonne

dix heures. Le condamné sort de sa prison, traverse la place, monte à

l’échafaud d’un pas ferme et d’un air tranquille. Je veux lui lier les

cheveux; il me repousse, et se rend à lui-même ce dernier service.--Il

y avait longtemps, dit-il en souriant au prieur de Saint-André, que je

ne m’étais coiffé moi-même. Je lui offre le bandeau noir, il l’éloigne

de ses yeux avec dédain, mais sans me marquer de mépris.--Mon ami, me

dit-il, voilà peut-être la première fois qu’un espace de quelques

pieds rassemble les deux officiers extrêmes de l’ordre judiciaire, le

chancelier et le bourreau. Ces paroles sont restées gravées dans ma

tête. Il refuse encore le coussin noir que je voulais mettre sous ses

genoux, embrasse le prêtre, et s’agenouille, après avoir dit d’une

voix forte qu’il mourait innocent. Alors je brisai d’un coup de masse

l’écusson de ses armoiries, en criant, comme de coutume:

--Cela ne se fait pas sans une juste cause! Cet affront ébranla la

fermeté du comte; il pâlit; mais il se hâta de dire:--Le roi me les a

données, le roi peut me les ôter. Il appuya sa tête sur le billot, les

yeux tournés vers l’est, et moi, je levai mon sabre des deux mains...

Écoutez bien!--En ce moment un cri arrive jusqu’à moi:--Grâce, au nom

du roi! grâce pour Schumacker! Je me retourne. C’était un aide de camp

qui galopait vers l’échafaud en agitant un parchemin. Le comte se

relève d’un air, non joyeux, mais seulement satisfait. Le parchemin

lui est remis.--Juste Dieu! s’écrie-t-il, la prison perpétuelle! leur

grâce est plus dure que la mort.--Il descend, abattu comme un voleur,

de l’échafaud où il était monté serein. Pour moi, cela m’était égal.

Je ne me doutais guère que le salut de cet homme était ma perte. Après

avoir démoli l’échafaud, je rentre chez mon maître, encore plein

d’espérances, quoiqu’un peu désappointé d’avoir perdu l’écu d’or, prix

de la chute de la tête. Ce n’était pas tout. Le lendemain je reçois un

ordre de départ et un diplôme d’exécuteur provincial pour le

Drontheimhus! Bourreau de province, et de la dernière province de

Norvège! Or sachez, messires, comment de petites causes amènent de

grands effets. Les ennemis du comte, afin de se donner un air de

clémence, avaient tout disposé pour que la grâce arrivât un moment

après l’exécution. Il s’en fallut d’une minute; on s’en prit à ma

lenteur, comme s’il eût été décent d’empêcher un personnage illustre

de s’amuser quelques instants avant le dernier! comme si un exécuteur

royal qui décapite un grand-chancelier pouvait le faire sans plus de

dignité et de mesure qu’un bourreau de province qui pend un juif! À

cela se joignit la malveillance. J’avais un frère, que même je crois

avoir encore. Il était parvenu, en changeant de nom, dans la maison du

nouveau chancelier, comte d’Ahlefeld. À Copenhague, ma présence

importuna le misérable. Mon frère me méprise, parce que ce sera

peut-être moi qui le pendrai un jour.

Ici le disert narrateur s’interrompit pour donner passage à sa gaieté,

puis il continua:

--Vous voyez, chers hôtes, que j’ai pris mon parti. Ma foi, au diable

l’ambition! j’exerce ici honnêtement mon métier; je vends mes

cadavres, ou Bechlie en fait des squelettes, que m’achète le cabinet

d’anatomie de Berghen. Je ris de tout, même de cette pauvre femelle

qui a été bohémienne et que la solitude rend folle. Mes trois

héritiers grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon

nom est l’épouvantail des petits enfants du Drontheimhus. Les syndics

me fournissent une charrette et des habits rouges. La Tour-Maudite me

garantit de la pluie comme ferait le palais de l’évêque. Les vieux

prêtres que l’orage pousse chez moi me prêchent, les savants me

flagornent. En somme, je suis aussi heureux qu’un autre, je bois, je

mange, je pends, et je dors.

Le bourreau n’avait pas mené à fin ce long discours sans l’entremêler

de bière et de bruyantes explosions de rire.

--Il tue, et il dort! murmura le ministre; l’infortuné!

--Que ce misérable est heureux! s’écria l’ermite.

--Oui, frère ermite, dit le bourreau, misérable comme vous, mais

certes plus heureux. Tenez, le métier serait bon si l’on ne semblait

prendre plaisir à en ruiner les bénéfices. Croiriez-vous que je ne

sais quelles fameuses noces ont fourni à l’aumônier nouvellement nommé

de Drontheim l’occasion de demander la grâce de douze condamnés qui

m’appartiennent?

--Qui vous appartiennent! s’écria le ministre.

--Oui, sans doute, père. Sept d’entre eux devaient être fouettés, deux

marqués sur la joue gauche, et trois pendus, ce qui fait en somme

douze.--Oui, douze écus et trente ascalins, que je perds si la grâce

est accordée. Comment trouvez-vous, sires étrangers, cet aumônier qui

dispose ainsi de mon bien? Ce maudit prêtre s’appelle Athanase Munder.

Oh! si je le tenais!

Le ministre se leva, et dit d’une voix égale et d’un air tranquille:

--Mon fils, c’est moi qui suis Athanase Munder.

À ce nom la colère s’alluma dans tous les traits d’Orugix, il s’élança

brusquement de son siège. Puis son regard irrité rencontra le regard

calme et bienveillant de l’aumônier, et il vint se rasseoir lentement,

muet et confus.

Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table,

prêt à défendre le prêtre, le rompit le premier.

--Nychol Orugix, dit-il, voici treize écus pour vous dédommager de la

grâce des condamnés.

--Hélas! interrompit le ministre, qui sait si je l’obtiendrai? Il

faudrait que je pusse parler au fils du vice-roi, car cela dépend de

son mariage avec la fille du chancelier.

--Seigneur aumônier, répondit le jeune homme d’une voix ferme, vous

l’obtiendrez. Ordener Guldenlew ne recevra pas l’anneau nuptial, que

les fers de vos protégés ne soient rompus.

--Jeune étranger, vous n’y pouvez rien; mais Dieu vous entende et vous

récompense!

Cependant, les treize écus d’Ordener avaient achevé ce que le regard

du prêtre avait commencé. Nychol, entièrement apaisé, reprit sa

gaieté.

--Tenez, révérend aumônier, vous êtes un brave homme, digne de

desservir la chapelle de Saint-Hilarion; j’en disais de vous plus que

je n’en pensais. Vous marchez droit dans votre sentier, ce n’est pas

votre faute s’il croise le mien. Mais celui auquel j’en veux, c’est le

gardien des morts de Drontheim, ce vieux magicien, concierge du

Spladgest. Quel est son nom déjà? Spliugry?... Spadugry?... Dites-moi,

mon vieux docteur, vous qui êtes une Babel de science, vous qui

connaissez tout, vous ne pourriez pas m’aider à trouver le nom de ce

sorcier, votre confrère? Vous avez dû le rencontrer quelquefois, les

jours de sabbat, chevauchant en l’air sur un balai?

Certes, si le pauvre Benignus avait pu s’enfuir en ce moment sur

quelque monture aérienne de ce genre, le narrateur de cette histoire

ne doute pas qu’il ne lui eût confié avec bien de la joie sa frêle

machine épouvantée. Jamais l’amour de la vie ne s’était développé avec

autant de force chez lui, que depuis qu’il percevait de tous ses

organes l’imminence du danger. Tout ce qu’il voyait l’effrayait; les

souvenirs de la Tour-Maudite, l’œil hagard de la femme rouge, la

voix, les gants et la boisson du mystérieux ermite, l’aventurière

intrépidité de son jeune compagnon, et, par-dessus tout, le bourreau;

ce bourreau dans le repaire duquel il tombait en fuyant, chargé d’un

crime. Il tremblait si fort que tout mouvement volontaire était chez

lui paralysé, surtout lorsqu’il vit la conversation se tourner sur

lui, et qu’il entendit l’apostrophe du formidable Orugix. Comme il ne

se souciait guère d’imiter l’héroïsme du prêtre, sa langue embarrassée

se refusa assez longtemps à répondre.

--Eh bien! reprit le bourreau, savez-vous le nom de ce concierge du

Spladgest? Est-ce que votre perruque vous rend sourd?

--Un peu, seigneur...--Mais, dit-il enfin, je ne sais pas ce nom, je

vous jure.

--Il ne le sait pas? dit la voix redoutée de l’ermite. Il a tort d’en

faire serment. Cet homme se nomme Benignus Spiagudry.

--Moi! moi! grand Dieu! s’écria le vieillard avec terreur.

Le bourreau éclata de rire.

--Et qui vous dit que c’est vous? c’est de ce païen de concierge que

nous parlons. En vérité, ce pédagogue s’effraie de rien. Que serait-ce

donc si ses grimaces si drôles avaient une cause sérieuse? Ce vieux

fou serait amusant à pendre.--Ainsi, vénérable docteur, poursuivit le

bourreau que les terreurs de Spiagudry égayaient, vous ne connaissez

pas ce Benignus Spiagudry?

--Non, maître, dit le concierge un peu rassuré par son _incognito_, je

ne le connais pas, je vous assure. Et puisqu’il a le malheur de vous

déplaire, je serais, maître, bien fâché, vraiment, de connaître cet

homme.

--Et vous, seigneur ermite, reprit Orugix, vous paraissez le

connaître?

--Oui, vraiment, répondit l’ermite. C’est un homme grand, vieux, sec,

chauve...

Spiagudry, justement alarmé de cette prosopographie, raffermit en hâte

sa perruque.

--Il a, continua l’ermite, les mains longues comme celles d’un voleur

qui n’a pas rencontré de voyageur depuis huit jours, le dos courbé...

Spiagudry se redressa de son mieux.

--Du reste, on pourrait le prendre pour un des cadavres qu’il garde,

s’il n’avait les yeux aussi perçants. Spiagudry porta la main à son

emplâtre protecteur.

--Merci, père, dit le bourreau à l’ermite; en quelque lieu que je le

trouve, je reconnaîtrai maintenant le vieux juif.

Spiagudry, qui était très bon chrétien, révolté de cette intolérable

injure, ne put réprimer une exclamation.

--Juif, maître!

Puis il s’arrêta tout court, tremblant d’en avoir trop dit.

--Eh bien, juif ou païen, qu’importe, s’il a des relations avec le

diable, comme on le dit!

--Je le croirais volontiers, reprit l’ermite avec un sourire

sardonique que son capuchon ne cachait pas entièrement, s’il n’était

pas si poltron. Mais comment pourrait-il pactiser avec Satan? il est

aussi lâche que méchant. Quand la peur le prend, il ne se connaît

plus.

L’ermite parlait lentement, comme s’il eût composé sa voix; et la

lenteur même de ses paroles leur donnait une expression singulière.

--Il ne se connaît plus! répéta intérieurement Spiagudry.

--Je suis fâché qu’un méchant soit lâche, dit le bourreau; il ne vaut

pas la peine d'être haï. Il faut combattre un serpent, on ne peut

qu’écraser un lézard.

Spiagudry hasarda quelques paroles pour sa défense.

--Mais, seigneurs; êtes-vous sûrs que l’officier public dont vous

parlez soit tel que vous le dites? A-t-il donc une réputation?...

--Une réputation! reprit l’ermite; la plus exécrable réputation de la

province!

Benignus, désappointé, se tourna vers le bourreau.

--Seigneur maître, quels torts lui reprochez-vous? car je ne doute pas

que votre haine ne soit légitime.

--Vous avez raison, vieillard, de n’en pas douter. Comme son commerce

ressemble au mien, Spiagudry fait tout ce qu’il peut pour me nuire.

--Oh! maître, ne le croyez pas! Ou, s’il en est ainsi, c’est que cet

homme ne vous a pas vu comme moi, entouré de votre gracieuse femme et

de vos charmants enfants, admettant les étrangers au bonheur de votre

foyer domestique. S’il eût joui, comme nous, de votre aimable

hospitalité, maître, ce malheureux ne pourrait être votre ennemi.

Spiagudry achevait à peine cette adroite allocution, quand la grande

femme, jusqu’alors muette, se leva, et dit d’une voix aigrement

solennelle:

--La langue de la vipère n’est jamais plus venimeuse que lorsqu’elle

est enduite de miel.

Puis elle se rassit, et continua de fourbir ses pinces, travail dont

le bruit rauque et criard, remplissant les intervalles de la

conversation, faisait, aux dépens des oreilles des quatre voyageurs,

l’office des chœurs dans une tragédie grecque.

--Cette femme est folle, vraiment! se dit tout bas le concierge, ne

pouvant s’expliquer autrement le mauvais effet de sa flatterie.

--Bechlie a raison, docteur aux blonds cheveux! s’écria le bourreau.

Je vous tiens pour langue de vipère, si vous continuez de justifier

plus longtemps ce Spiagudry.

--À Dieu ne plaise, maître! s’écria celui-ci; je ne le justifie

nullement.

--À la bonne heure. Vous ignorez d’ailleurs jusqu’où il pousse

l’insolence. Croiriez-vous que l’impudent a la témérité de me disputer

la propriété de Han d’Islande?

--De Han d’Islande! dit brusquement l’ermite.

--Eh, oui. Vous connaissez ce fameux brigand?

--Oui, dit l’ermite.

--Eh bien, tout brigand revient au bourreau, n’est-il pas vrai? Que

fait cet infernal Spiagudry? il demande qu’on mette à prix la tête de

Han.

--Il demande qu’on mette à prix la tête de Han? interrompit l’ermite.

--Il en a l’audace; et cela uniquement pour que le corps lui revienne,

et que je sois frustré de ma propriété.

--Voilà qui est infâme, maître Orugix; oser vous disputer un bien qui

vous appartient si évidemment!

Ces mots étaient accompagnés du sourire malicieux qui effrayait

Spiagudry.

--Le tour est d’autant plus noir, ermite, qu’il me faudrait une

exécution comme celle de Han pour me tirer de mon obscurité, et me

faire la fortune que ne m’a pas faite celle de Schumacker.

--En vérité, maître Nychol?

--Oui, frère ermite, le jour de l’arrestation de Han, venez me voir,

et nous immolerons un pourceau gras à mon élévation future.

--Volontiers; mais savez-vous si je serai libre ce jour-là? D’ailleurs

vous aviez tout à l’heure envoyé au diable l’ambition.

--Eh sans doute, père, quand je vois que, pour détruire mes espérances

les mieux fondées, il suffit d’un Spiagudry et d’une requête de mise à

prix.

--Ah! reprit l’ermite d’une voix étrange, Spiagudry a demandé la mise

à prix!

Cette voix était pour le pauvre homme comme le regard du crapaud pour

l’oiseau.

--Seigneurs, dit-il, pourquoi juger témérairement? Cela n’est pas sûr,

peut-être est-ce un faux bruit.

--Un faux bruit! s’écria Orugix, la chose n’est que trop certaine. La

demande des syndics est en ce moment à Drontheim, appuyée de la

signature du concierge du Spladgest. On n’attend que la décision de

son excellence le général gouverneur.

Le bourreau était si bien instruit, que Spiagudry n’osa poursuivre sa

justification; il se contenta de maudire intérieurement, pour la

centième fois, son jeune compagnon. Mais que devint-il lorsqu’il

entendit l’ermite, qui depuis quelques moments paraissait méditer,

s’écrier soudain d’un ton railleur:

--Maître Nychol, quel est donc le supplice des sacrilèges?

Ces paroles firent sur Spiagudry le même effet que si on lui avait

arraché son emplâtre et sa perruque. Il attendit avec anxiété la

réponse d’Orugix, qui acheva d’abord de vider son verre.

--Cela dépend du genre de sacrilège, répondit le bourreau.

--Si le sacrilège est la profanation d’un mort?

Pour le coup, le tremblant Benignus s’attendit à voir son nom sortir

d’un moment à l’autre de la bouche de l’inexplicable ermite.

--Autrefois, dit froidement Orugix, on l’enterrait vivant avec le

cadavre profané.

--Et maintenant?

--Maintenant on est plus doux.

--On est plus doux! dit Spiagudry, respirant à peine.

--Oui, reprit le bourreau de l’air satisfait et négligent d’un artiste

qui parle de son art; on lui imprime d’abord, avec un fer chaud, une S

sur le gras des jambes.

--Et ensuite? interrompit le vieux concierge, contre lequel il eût été

difficile d’exécuter cette partie de la peine.

--Ensuite, dit le bourreau, on se contente de le pendre.

--Miséricorde! s’écria Spiagudry; de le pendre!

--Eh bien, qu’a-t-il? il me regarde de l’air dont le patient regarde

le gibet.

--Je vois avec plaisir, disait l’ermite, que l’on est revenu à des

principes d’humanité.

En ce moment, l’orage, qui avait cessé, permit d’entendre très

distinctement au dehors le son clair et intermittent d’un cor.

--Nychol, dit la femme, on est à la poursuite de quelque malfaiteur,

c’est le cor des archers.

--Le cor des archers! répéta chacun des interlocuteurs avec un accent

différent, mais Spiagudry avec celui de la plus profonde terreur.

Ils achevaient à peine cette exclamation quand on frappa à la porte de

la tour.

Han d'Islande · 第 27 / 93 题