SHAKESPEARE.

Le fanal du château de Munckholm venait de s’éteindre, et, à sa place,

le matelot entrant dans le golfe de Drontheim voyait le casque du

soldat de garde briller de loin, comme une étoile mobile, aux rayons

du soleil levant, quand Schumacker, appuyé sur le bras de sa fille,

descendit comme de coutume dans le jardin circulaire qui environnait

sa prison. Tous deux avaient eu une nuit agitée, le vieillard par

l’insomnie, la jeune fille par des rêves délicieux. Ils se promenaient

depuis quelque temps en silence, quand le vieux prisonnier attacha sur

la belle jeune fille un regard triste et grave:

--Vous rougissez et souriez toute seule, Éthel; vous êtes heureuse,

car vous ne rougissez pas du passé, et vous souriez à l’avenir.

Éthel rougit plus fort, et cessa de sourire.

--Mon seigneur et père, dit-elle, embarrassée et confuse, j’ai apporté

le livre de l’Edda.

--Eh bien, lisez, ma fille, dit Schumacker; et il retomba dans sa

rêverie.

Alors le sombre captif, assis sur un rocher noirâtre ombragé d’un

sapin noir, écouta la douce voix de sa fille, sans entendre sa

lecture, comme un voyageur altéré se plaît au murmure de la source où

il puise la vie.

Éthel lui lut l’histoire de la bergère Allanga, qui refusa un roi

jusqu’à ce qu’il eût prouvé qu’il était un guerrier. Le prince Regner

Lodbrog n’obtint la bergère qu’en revenant vainqueur du brigand de

Klipstadur, Ingolphe l’Exterminateur.

Soudain un bruit de pas et de feuillage froissé vint interrompre sa

lecture et arracher Schumacker à sa méditation. Le lieutenant

d’Ahlefeld sortit de derrière le rocher où ils étaient assis. Éthel

baissa la tête en reconnaissant l’interrupteur éternel, et l’officier

s’écria:

--Sur ma foi, ma belle damoiselle, le nom d’Ingolphe l’Exterminateur

vient d'être prononcé par votre charmante bouche. Je l’ai entendu, et

je présume que c’est en parlant de son petit-fils, Han d’Islande, que

vous êtes remontée jusqu’à lui. Les damoiselles aiment beaucoup à

parler des brigands. Sous ce rapport, on conte d’Ingolphe et de sa

descendance des choses singulièrement agréables et effrayantes à

entendre. L’exterminateur Ingolphe n’eut qu’un fils, né de la sorcière

Thoarka; ce fils n’eut également qu’un fils, né de même d’une

sorcière. Depuis quatre siècles, cette race s’est ainsi perpétuée pour

la désolation de l’Islande, toujours par un seul rejeton, qui ne

produit jamais qu’un rameau. C’est par cette série d’héritiers uniques

que l’esprit infernal d’Ingolphe est arrivé de nos jours sain et

entier au fameux Han d’Islande, qui avait sans doute tout à l’heure le

bonheur d’occuper les virginales pensées de la damoiselle.

L’officier s’arrêta un moment. Éthel gardait le silence de l’embarras;

Schumacker, celui de l’ennui. Enchanté de les trouver disposés sinon à

répondre, du moins à écouter, il continua:

--Le brigand de Klipstadur n’a d’autre passion que la haine des

hommes, d’autre soin que celui de leur nuire.

--Il est sage, interrompit brusquement le vieillard.

--Il vit toujours seul, reprit le lieutenant.

--Il est heureux, dit Schumacker.

Le lieutenant fut ravi de cette double interruption, qui semblait

sceller un pacte de conversation.

--Nous préserve le dieu Mithra, s’écria-t-il, de ces sages et de ces

heureux! Maudit soit le zéphyr malintentionné qui a apporté en Norvège

le dernier des démons d’Islande. J’ai tort de dire malintentionné, car

c’est, assure-t-on, à un évêque que nous devons le bonheur de posséder

Han de Klipstadur. Si l’on en croit la tradition, quelques paysans

islandais, ayant pris sur les montagnes de Bessestedt le petit Han

encore enfant, voulurent le tuer, comme Astyage tua le lionceau de

Bactriane; mais l’évêque de Scalholt s’y opposa, et prit l’oursin sous

sa protection, espérant faire un chrétien du diable. Le bon évêque

employa mille moyens pour développer cette intelligence infernale,

oubliant que la ciguë ne s’était point changée en lys dans les serres

chaudes de Babylone. Aussi le démoniaque adolescent le paya-t-il de

ses soins en s’enfuyant une belle nuit sur un tronc d’arbre, à travers

les mers, et en éclairant sa fuite de l’incendie du manoir épiscopal.

Voilà, selon les vieilles fileuses du pays, comment s’est transporté

en Norvège cet islandais, qui, grâce à son éducation, offre

aujourd’hui toute la perfection du monstre. Depuis ce temps, les mines

de Fa-roër comblées et trois cents ouvriers écrasés sous les

décombres; le rocher pendant de Golyn précipité pendant la nuit sur le

village qu’il dominait; le pont de Half-Broën croulant du haut des

roches sous le passage des voyageurs; la cathédrale de Drontheim

incendiée; les fanaux côtiers éteints durant les nuits orageuses, et

une foule de crimes et de meurtres ensevelis dans les lacs de Sparbo

ou de Smiasen, ou cachés sous les grottes de Walderhog et de Rylass,

et dans les gorges du Dofre-Field, ont attesté la présence de cet

Arimane incarné dans le Drontheimhus. Les vieilles prétendent qu’il

lui pousse un poil de la barbe à chaque crime; en ce cas sa barbe doit

être aussi touffue que celle du plus vénérable mage assyrien. La belle

damoiselle saura cependant que le gouverneur a plus d’une fois essayé

d’arrêter la crue extraordinaire de cette barbe.

Schumacker rompit encore le silence.

--Et tous les efforts pour s’emparer de cet homme, dit-il avec un

regard de triomphe et un sourire ironique, ont été vains? J’en

félicite la grande-chancellerie.

L’officier ne comprit pas le sarcasme de l’ex-grand-chancelier.

--Han a jusqu’ici été aussi imprenable qu’Horatius surnommé Coclès.

Vieux soldats, jeunes miliciens, campagnards, montagnards, tout meurt

ou tout fuit devant lui. C’est un démon qu’on ne saurait éviter ni

atteindre; ce qui peut arriver de plus heureux à ceux qui le

cherchent, c’est de ne pas le trouver.

--La gracieuse damoiselle est peut-être surprise, continua-t-il en

s’asseyant familièrement près d’Éthel, qui se rapprocha de son père,

de tout ce que je sais de curieux touchant cet être surnaturel. Ce

n’est pas sans intention que j’ai recueilli ces singulières

traditions. Il me semble, et je serais heureux que ma charmante

damoiselle partageât mon avis, que les aventures de Han pourraient

fournir un roman délicieux, dans le genre des sublimes écrits de la

damoiselle Scudéry, l'_Artamène_ ou la _Clélie_, dont je n’ai encore

lu que six volumes, mais qui n’en est pas moins un chef-d’œuvre à mes

yeux. Il faudrait, par exemple, adoucir notre climat, orner nos

traditions, modifier nos noms barbares. Ainsi Drontheim, qui

deviendrai _Durtinianum_, verrait ses forêts se changer sous ma

baguette magique, en des bosquets délicieux, arrosés de mille petits

ruisseaux, bien autrement poétiques que nos vilains torrents. Nos

cavernes noires et profondes feraient place à des grottes charmantes,

tapissées de rocailles dorées et de coquillages d’azur. Dans l’une de

ces grottes habiterait un célèbre enchanteur, Hannus de Thulé...--Car

vous conviendrez que le nom de _Han d’Islande_ ne flatte pas

l’oreille.--Ce géant...--vous sentez qu’il serait absurde que le héros

d’un tel ouvrage ne fût pas un géant--ce géant descendrait en droite

ligne du dieu Mars.--Ingolphe l’Exterminateur ne présente rien à

l’imagination--et de la magicienne Théonne...--ne trouvez-vous pas le

nom de _Thoarka_ heureusement altéré?--fille de la sibylle de Cumes.

Hannus, après avoir été élevé par le grand-mage de Thulé, se serait

enfin échappé du palais du pontife, sur un char attelé de deux

dragons...--Il faudrait être un pauvre esprit pour conserver la

mesquine tradition du tronc d’arbre.--Arrivé sous le ciel de

Durtinianum, et séduit par ce pays charmant, il en aurait fait le lieu

de sa résidence et le théâtre de ses crimes. Ce ne serait pas chose

aisée que de faire une peinture agréable des brigandages de Han. On

pourrait en adoucir l’horreur par quelque amour ingénieusement

imaginé. La bergère Alcippe, en promenant un jour son agneau dans un

bois de myrtes et d’oliviers, serait aperçue par le géant, qui

céderait soudain au pouvoir de ses yeux. Mais Alcippe aimerait le beau

Lycidas, officier des milices, en garnison dans son hameau. Le géant

s’irriterait du bonheur du centurion, et le centurion des assiduités

du géant. Vous concevez, aimable damoiselle, tout ce qu’une pareille

imagination pourrait semer de charme dans les aventures de Hannus. Je

parierais mes bottes de Cracovie contre une paire de patins qu’un tel

sujet, traité par la damoiselle Scudéry, ferait raffoler toutes les

dames de Copenhague.

Ce mot arracha Schumacker de la sombre rêverie où il était resté

enseveli pendant la dépense inutile de bel esprit que venait de faire

le lieutenant.

--Copenhague?-dit-il brusquement; seigneur officier, que s’est-il

passé de nouveau à Copenhague?

--Rien, sur ma foi, que je sache, répondit le lieutenant, sinon le

consentement donné par le roi au mariage important qui occupe en ce

moment les deux royaumes.

--Comment! reprit Schumacker; quel mariage?

L’apparition d’un quatrième interlocuteur arrêta la réponse sur les

lèvres du lieutenant.

Tous trois levèrent les yeux. Le visage sombre du prisonnier

s’éclaircit, la physionomie frivole du lieutenant prit une expression

de gravité, et la douce figure d’Éthel, pâle et confuse pendant le

long soliloque de l’officier, se ranima de vie et de joie. Elle

soupira profondément, comme si son cœur eût été allégé d’un poids

insupportable, et son sourire triste et furtif s’élança au-devant du

nouveau venu.--C’était Ordener.

Le vieillard, la jeune fille et l’officier étaient devant Ordener dans

une position singulière, ils avaient chacun un secret commun avec lui;

aussi se gênaient-ils réciproquement. Le retour d’Ordener au donjon ne

surprit ni Schumacker ni Éthel, qui l’attendaient; mais il étonna le

lieutenant, autant que la présence du lieutenant surprit Ordener, qui

aurait pu craindre quelque indiscrétion de l’officier sur la scène de

la veille, si le silence prescrit par la loi courtoise ne l’eût

rassuré. Il ne pouvait donc que s’étonner de le voir paisiblement

assis près des deux prisonniers.

Ces quatre personnages ne pouvaient rien se dire réunis, précisément

parce qu’ils auraient eu beaucoup à se dire isolément. Aussi, hormis

les regards d’intelligence et d’embarras, l’accueil que reçut Ordener

fut-il absolument muet.

Le lieutenant partit d’un éclat de rire.

--Par la queue du manteau royal, mon cher nouveau-venu, voilà un

silence qui ne ressemble pas mal à celui des sénateurs gaulois, quand

le romain Brennus.... Je ne sais, en honneur, déjà plus qui était

romain ou gaulois, des sénateurs ou du général. N’importe! puisque

vous voilà, aidez-moi à instruire cet honorable vieillard de ce qui se

passe de nouveau. J’allais, sans votre subite entrée en scène,

l’entretenir du mariage illustre qui occupe en ce moment mèdes et

persans.

--Quel mariage? dirent en même temps Ordener et Schumacker.

--À la coupe de vos vêtements, seigneur étranger, s’écria le

lieutenant en frappant des mains, j’avais déjà pressenti que vous

veniez de quelque autre monde. Voici une question qui change en

certitude mon soupçon. Vous êtes sans doute débarqué hier sur les

bords de la Nidder, dans un char-fée attelé de deux griffons ailés;

car vous n’auriez pu parcourir la Norvège sans entendre parler du

fameux mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand-chancelier.

Schumacker se tourna vers le lieutenant.

--Quoi! Ordener Guldenlew épouse Ulrique d’Ahlefeld?

--Comme vous dites, répondit l’officier, et cela sera conclu avant que

la mode des vertugadins à la française soit passée à Copenhague.

--Le fils de Frédéric doit avoir environ vingt-deux ans; car j’étais

depuis une année dans la forteresse de Copenhague quand le bruit de sa

naissance parvint jusqu’à moi. Qu’il se marie jeune, continua

Schumacker avec un sourire amer; au moment de la disgrâce on ne lui

reprochera pas du moins d’avoir ambitionné le chapeau de cardinal.

Le vieux favori faisait à ses propres malheurs une allusion que le

lieutenant ne comprit pas.

--Non certes, dit-il en éclatant de rire. Le baron Ordener va recevoir

le titre de comte, le collier de l’Éléphant et les aiguillettes de

colonel, qui ne se concilient guère vraiment avec la barrette de

cardinal.

--Tant mieux, répondit Schumacker. Puis, après une pause, il ajouta,

secouant la tête comme s’il eût vu sa vengeance devant lui:--Quelque

jour peut-être on lui fera un carcan du noble collier, on lui brisera

sur le front sa couronne de comte, on lui battra les joues de ses

aiguillettes de colonel. Ordener saisit la main du vieillard.

--Dans l’intérêt de votre haine, seigneur, ne maudissez pas le bonheur

d’un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est un pour lui.

--Eh! mais, dit le lieutenant, qu’importent au baron de Thorvick les

anathèmes du bonhomme?

--Lieutenant! s’écria Ordener, ils lui importent plus que vous ne

pensez....--peut-être.--Et, poursuivit-il après un moment de silence,

votre fameux mariage est moins certain que vous ne le croyez.

--_Fiat quod vis_, repartit le lieutenant avec une salutation

ironique; le roi, le vice-roi et le grand-chancelier ont, il est vrai,

tout disposé pour cette union; ils la désirent, ils la veulent; mais

puisqu’elle déplaît au seigneur étranger, qu’importe le

grand-chancelier, le vice-roi et le roi!

--Vous avez peut-être raison, dit Ordener d’un air sérieux.

--Oh! sur ma foi!--et le lieutenant se renversa sur le dos en éclatant

de rire,--cela est trop plaisant. Je voudrais pour beaucoup que le

baron de Thorvick fût ici pour entendre un devin aussi bien instruit

des choses de ce monde décider de sa destinée. Mon docte prophète,

croyez-moi, vous n’avez pas encore assez de barbe pour être bon

sorcier.

--Seigneur lieutenant, répondit froidement Ordener, je ne pense pas

qu’Ordener Guldenlew épouse une femme sans l’aimer.

--Eh! eh! voilà le livre des maximes. Et qui vous dit, seigneur du

manteau vert, que le baron n’aime pas Ulrique d’Ahlefeld?

--Et, s’il vous plaît, à votre tour, qui vous dit qu’il l’aime?

Ici le lieutenant fut entraîné, comme il arrive souvent, par la

chaleur de la conversation, à affirmer un fait dont il n’était pas

sûr.

--Qui me dit qu’il l’aime? la question est amusante! J’en suis fâché

pour votre divination; mais tout le monde sait que ce mariage n’est

pas moins un mariage de passion que de convenance.

--Excepté moi, du moins, dit Ordener d’un ton grave.

--Excepté vous, soit; mais qu’importe! vous n’empêcherez pas que le

fils du vice-roi ne soit amoureux de la fille du chancelier!

--Amoureux?

--Amoureux fou!

--Il faudrait en effet qu’il fût fou pour en être amoureux.

--Holà! n’oubliez pas de qui et à qui vous parlez. Ne dirait-on pas

que le fils du comte vice-roi n’a pu s’éprendre d’une dame sans

consulter ce rustaud?

En parlant ainsi, l’officier s’était levé. Éthel, qui vit le regard

d’Ordener s’enflammer, se précipita devant lui.

--Oh! dit-elle, de grâce calmez-vous; n’écoutez pas ces injures; que

nous importe que le fils du vice-roi aime la fille du chancelier?

Cette douce main posée sur le cœur du jeune homme en apaisa la

tempête; il abaissa sur son Éthel un regard enivré, et n’entendit plus

le lieutenant qui, reprenant sa gaieté, s’écriait:--La damoiselle

remplit avec une grâce infinie le rôle des dames sabines entre leurs

pères et leurs maris. Mes paroles étaient peu mesurées; j’oubliais,

poursuivit-il en s’adressant à Ordener, qu’il existait entre nous un

lien de fraternité, et que nous ne pouvions plus nous provoquer.

--Chevalier, donnez-moi la main. Convenez-en, vous aviez aussi oublié

que vous parliez du fils du vice-roi à son futur beau-frère, le

lieutenant d’Ahlefeld.

À ce nom, Schumacker, qui avait tout observé jusque-là d’un œil

d’indifférence ou d’impatience, s’élança de son siège de pierre en

poussant un cri terrible.

--D’Ahlefeld! un d’Ahlefeld devant moi! Serpent! comment n’ai-je pas

reconnu dans le fils son exécrable père! Laissez-moi paisible dans mon

cachot, je n’ai point été condamné au supplice de vous voir. Il ne me

manque plus, comme il l’osait souhaiter tout à l’heure, que de voir le

fils de Guldenlew près du fils d’Ahlefeld!--Traîtres! lâches! que ne

viennent-ils eux-mêmes jouir de mes larmes de démence et de rage?

Race! race abhorrée! fils d’Ahlefeld, laisse-moi!

L’officier, d’abord étourdi de la vivacité de ces imprécations,

retrouva bientôt la colère et la parole.

--Silence! vieil insensé! auras-tu bientôt fini de me chanter les

litanies des démons?

--Laisse, laisse-moi! poursuivit le vieillard, et emporte ma

malédiction, pour toi et la misérable race de Guldenlew qui va

s’allier à la tienne.

--Pardieu, s’écria l’officier furieux, tu me fais un double outrage!

Ordener arrêta le lieutenant, qui ne se connaissait plus.

--Respectez un vieillard dans votre ennemi, lieutenant; nous avons

déjà des satisfactions à nous rendre, je vous ferai raison des

offenses du prisonnier.

--Soit, dit le lieutenant, vous contractez une double dette; le combat

sera à outrance, car j’aurai mon beau-frère et moi à venger. Songez

qu’avec mon gant vous ramassez celui d’Ordener Guldenlew.

--Lieutenant d’Ahlefeld, répondit Ordener, vous embrassez le parti des

absents avec une chaleur qui prouve de la générosité. N’y en aurait-il

pas autant à prendre pitié d’un malheureux vieillard à qui l’adversité

donne quelque droit d'être injuste?

D’Ahlefeld était de ces âmes chez qui on éveille une vertu avec une

louange. Il serra la main d’Ordener, et s’approcha de Schumacker, qui,

épuisé par son emportement même, était retombé sur le rocher dans les

bras d’Éthel éplorée.

--Seigneur Schumacker, dit l’officier, vous avez abusé de votre

vieillesse, et j’allais peut-être abuser de ma jeunesse, si vous

n’aviez trouvé un champion. J’étais entré ce matin pour la dernière

fois dans votre prison, car c’était pour vous dire que désormais vous

pourriez rester, d’après l’ordre spécial du vice-roi, libre et sans

gardes dans le donjon. Recevez cette bonne nouvelle de la bouche d’un

ennemi.

--Retirez-vous, dit le vieux captif d’une voix sourde.

Le lieutenant s’inclina, et obéit, intérieurement satisfait d’avoir

conquis le regard approbateur d’Ordener.

Schumacker resta quelque temps les bras croisés et la tête courbée,

enseveli dans ses rêveries; tout à coup il releva son regard sur

Ordener, debout et en silence devant lui.

--Eh bien? dit-il.

--Seigneur comte, Dispolsen est mort assassiné.

La tête du vieillard retomba sur sa poitrine. Ordener poursuivit:

--Son assassin est un brigand fameux, Han d’Islande.

--Han d’Islande! dit Schumacker.

--Han d’Islande! répéta Éthel.

--Il a dépouillé le capitaine, continua Ordener.

--Ainsi, dit le vieillard, vous n’avez point entendu parler d’un

coffret de fer, scellé des armes de Griffenfeld?

--Non, seigneur.

Schumacker laissa tomber son front sur ses mains.

--Je vous le rapporterai, seigneur comte, fiez-vous à moi. Le meurtre

a été commis hier matin. Han a fui vers le nord. J’ai un guide qui

connaît ses retraites, j’ai souvent parcouru les monts du

Drontheimhus. J’atteindrai le brigand. Éthel pâlit. Schumacker se

leva; son regard avait quelque chose de joyeux, comme s’il comprenait

encore la vertu chez les hommes.

--Noble Ordener, dit-il, adieu.--Et levant une main vers le ciel, il

disparut derrière les broussailles.

Quand Ordener se retourna, il vit, sur le roc bruni par la mousse,

Éthel pâle, comme une statue d’albâtre sur un piédestal noir.

--Juste Dieu, mon Éthel! dit-il se précipitant près d’elle et la

soutenant dans ses bras, qu’avez-vous?

--Oh! répondit la tremblante jeune fille d’une voix qu’on entendait à

peine, oh! si vous avez, non quelque amour, mais quelque pitié pour

moi, seigneur, si vous ne me parliez pas hier tout à fait pour

m’abuser, si ce n’est pas pour causer ma mort que vous avez daigné

venir dans cette prison; seigneur Ordener, mon Ordener, renoncez, au

nom du ciel, au nom des anges, renoncez à votre projet insensé!

Ordener, mon bien-aimé Ordener! poursuivit-elle,--et ses larmes

s’échappaient avec abondance, et sa tête s’était penchée sur le sein

du jeune homme,--fais-moi ce sacrifice. Ne poursuis pas ce brigand,

cet affreux démon, que tu veux combattre. Dans quel intérêt y vas-tu,

Ordener? Dis-moi, quel intérêt peut t'être plus cher que celui de la

malheureuse que tu nommais hier ta bien-aimée épouse?

Elle s’arrêta suffoquée par les sanglots. Ses deux bras étaient

attachés par ses mains jointes au cou d’Ordener, sur les yeux duquel

elle fixait ses yeux suppliants.

--Mon Éthel adorée, vous vous alarmez à tort. Dieu soutient les bonnes

intentions, et l’intérêt pour lequel je m’expose n’est autre que le

vôtre. Ce coffret de fer renferme....

Éthel l’interrompit.

--Mon intérêt! ai-je un autre intérêt que ta vie? Et si tu meurs,

Ordener, que veux-tu que je devienne?

--Pourquoi penses-tu que je mourrai, Éthel?

--Ah! tu ne connais donc pas ce Han, ce brigand infernal? Sais-tu à

quel monstre tu cours? Sais-tu qu’il commande à toutes les puissances

des ténèbres? qu’il renverse des montagnes sur des villes? que son pas

fait crouler les cavernes souterraines? que son souffle éteint les

fanaux sur les rochers? Et crois-tu, Ordener, résister à ce géant aidé

du démon, avec tes bras blancs et ta frêle épée?

--Et vos prières, Éthel, et l’idée que je combats pour vous? Sois-en

sûre, mon Éthel, on t’a beaucoup exagéré la force et le pouvoir de ce

brigand. C’est un homme comme nous, qui donne la mort jusqu’à ce qu’il

la reçoive.

--Tu ne veux donc pas m’écouter? mes paroles ne sont donc rien pour

toi? Que veux-tu, dis-moi, que je devienne si tu pars, si tu vas errer

de périls en périls, exposant, pour je ne sais quel intérêt de la

terre, tes jours qui sont à moi, les livrant à un monstre?

Ici les récits du lieutenant apparurent de nouveau à l’imagination

d’Éthel, accrus de tout son amour et de toute sa terreur. Elle

poursuivit, d’une voix entrecoupée par les sanglots:

--Je te l’assure, mon bien-aimé Ordener, ils t’ont trompé ceux qui

t’ont dit que ce n’était qu’un homme. Tu dois me croire plus qu’eux,

Ordener, tu sais que je ne voudrais pas te tromper. On a mille fois

essayé de le combattre, il a détruit des bataillons entiers. Je

voudrais seulement que d’autres te le disent, tu les croirais et tu

n’irais pas.

Les prières de la pauvre Éthel auraient sans doute ébranlé

l’aventureuse résolution d’Ordener, s’il n’eût été aussi avancé. Les

paroles échappées la veille au désespoir de Schumacker revinrent à sa

mémoire, et le raffermirent.

--Je pourrais, ma chère Éthel, vous dire que je n’irai pas, et n’en

pas moins exécuter mon projet; mais je ne vous tromperai jamais, même

pour vous rassurer. Je ne dois pas, je le répète, balancer entre vos

larmes et vos intérêts. Il s’agit de votre fortune, de votre bonheur,

de votre vie peut-être, de ta vie, mon Éthel.

Et il la pressait doucement dans ses bras.

--Et que me fait tout cela? reprit-elle éplorée. Mon ami, mon Ordener,

ma joie, tu sais que tu es toute ma joie, ne me donne pas un malheur

affreux et certain pour des malheurs légers et douteux. Que me font ma

fortune, ma vie?

--Il s’agit aussi, Éthel, de la vie de votre père.

Elle s’arracha de ses bras.

--De mon père? répéta-t-elle à voix basse et en pâlissant.

--Oui, Éthel. Ce brigand, soudoyé sans doute par les ennemis du comte

Griffenfeld, a en son pouvoir des papiers dont la perte compromet les

jours, déjà si détestés, de votre père. Je veux lui reprendre ces

papiers avec la vie.

Éthel resta quelques instants pâle et muette; ses larmes s’étaient

taries, son sein gonflé respirait péniblement, elle regardait la terre

d’un œil terne et indifférent, de l’œil dont le condamné la regarde

au moment où la hache se lève derrière lui sur sa tête.

--De mon père! murmura-t-elle.

Puis elle tourna lentement les yeux sur Ordener.

--Ce que tu fais est inutile; mais fais-le.

Ordener l’attira sur son sein.

--Oh! noble fille, laisse ton cœur battre sur le mien. Généreuse

amie! je reviendrai bientôt. Va, tu seras à moi; je veux être le

sauveur de ton père, pour mériter de devenir son fils. Mon Éthel, ma

bien-aimée Éthel!

Qui pourrait dire ce qui se passe dans un noble cœur qui se sent

compris d’un noble cœur? Et si l’amour unit ces deux âmes pareilles

d’un lien indestructible, qui pourrait peindre ces inexprimables

délices? Il semble alors que l’on éprouve, réunis dans un court

moment, tout le bonheur et toute la gloire de la vie, embellie du

charme des généreux sacrifices.

--O mon Ordener, va, et, si tu ne reviens pas, la douleur sans espoir

tue. J’aurai cette lente consolation. Ils se levèrent tous deux, et

Ordener plaça sur son bras le bras d’Éthel, et dans sa main cette main

adorée; ils traversèrent en silence les allées tortueuses du sombre

jardin, et arrivèrent à regret à la porte de la tour qui servait

d’issue. Là, Éthel, tirant de son sein de petits ciseaux d’or, coupa

une boucle de ses beaux cheveux noirs.

--Reçois-la, Ordener; qu’elle t’accompagne, qu’elle soit plus heureuse

que moi.

Ordener pressa religieusement sur ses lèvres ce présent de sa

bien-aimée.

Elle poursuivit:

--Ordener, pense à moi, je prierai pour toi. Ma prière sera peut-être

aussi puissante auprès de Dieu que tes armes devant le démon.

Ordener s’inclina devant cet ange. Son âme sentait trop pour que sa

bouche pût parler. Ils restèrent quelque temps sur le cœur l’un de

l’autre. Au moment de la quitter, peut-être pour jamais, Ordener

jouissait, avec un triste ravissement, du bonheur de tenir une fois

encore toute son Éthel entre ses bras. Enfin, déposant un chaste et

long baiser sur le front décoloré de la douce jeune fille, il s’élança

violemment sous la voûte obscure de l’escalier en spirale, qui lui

apporta un moment après le mot si lugubre et si doux: Adieu!

X

Tu ne la croirais pas malheureuse, tout ce qui

l’entoure annonce le bonheur. Elle porte des

colliers d’or et des robes de pourpre. Lorsqu’elle

sort, la foule de ses vassaux se prosterne sur son

passage, et des pages obéissants étendent des

tapis sous ses pieds. Mais on ne la voit point

dans la retraite qui lui est chère: car alors elle

pleure, et son mari ne l’entend pas.--Je suis

cette malheureuse, l’épouse d’un homme honoré,

d’un noble comte, la mère d’un enfant dont les

sourires me poignardent.

MATURIN, _Bertram_.

La comtesse d’Ahlefeld venait de quitter l’insomnie de la nuit pour

celle du jour. À demi couchée sur un sopha, elle rêvait aux

arrière-goûts amers des jouissances impures, au crime qui use la vie

par des joies sans bonheur et des douleurs sans consolation. Elle

songeait à ce Musdœmon, que de coupables illusions lui avaient jadis

peint si séduisant, si affreux maintenant qu’elle l’avait pénétré et

qu’elle avait vu l'âme à travers le corps. La misérable pleurait, non

d’avoir été trompée, mais de ne pouvoir plus l'être; de regret, non de

repentir; aussi ses pleurs ne la soulageaient-ils pas. En ce moment sa

porte s’ouvrit; elle essuya en hâte ses yeux, et se retourna irritée

d'être surprise, car elle avait ordonné qu’on la laissât seule. Sa

colère se changea à l’aspect de Musdœmon en un effroi qu’elle apaisa

pourtant en le voyant accompagné de son fils Frédéric.

--Ma mère! s’écria le lieutenant, comment donc êtes-vous ici? Je vous

croyais à Berghen. Est-ce que nos belles dames ont repris la mode de

courir les champs?

La comtesse accueillit Frédéric avec des embrassements auxquels, comme

tous les enfants gâtés, il répondit assez froidement. C’était

peut-être la plus sensible des punitions pour cette malheureuse.

Frédéric était son fils chéri, le seul être au monde pour lequel elle

conservât une affection désintéressée; car souvent, dans une femme

dégradée, même quand l’épouse a disparu, il reste encore quelque chose

de la mère.

--Je vois, mon fils, qu’en apprenant ma présence à Drontheim, vous

êtes accouru sur-le-champ pour me voir.

--Oh! mon Dieu non. Je m’ennuyais au fort, je suis venu dans la ville

où j’ai rencontré Musdœmon, qui m’a conduit ici.

La pauvre mère soupira profondément.

--À propos, ma mère, continua Frédéric, je suis bien content de vous

voir. Vous me direz si les nœuds de ruban rose au bas du justaucorps

sont toujours de mode à Copenhague. Avez-vous songé à m’apporter une

fiole de cette huile de Jouvence, qui blanchit la peau? Vous n’avez

pas oublié, n’est-ce pas, le dernier roman traduit, ni les galons d’or

vierge que je vous ai demandés pour ma casaque couleur de feu, ni ces

petits peignes que l’on place maintenant sous la frisure pour soutenir

les boucles, ni....

La malheureuse femme n’avait rien apporté à son fils, que le seul

amour qu’elle eût au monde.

--Mon cher fils, j’ai été malade, et mes souffrances m’ont empêchée de

songer à vos plaisirs.

--Vous avez été malade, ma mère? Eh bien, maintenant vous sentez-vous

mieux?--À propos, comment va ma meute de chiens normands? Je parie

qu’on aura négligé de baigner tous les soirs ma guenon dans l’eau de

rose. Vous verrez que je trouverai mon perroquet de Bilbao mort à mon

retour.--Quand je suis absent, personne ne songe à mes bêtes.

--Votre mère du moins songe à vous, mon fils, dit la mère, d’une voix

altérée.

C’aurait été l’heure inexorable où l’ange exterminateur lancera les

âmes pécheresses dans les châtiments éternels, qu’il aurait eu pitié

des douleurs auxquelles était en ce moment livré le cœur de

l’infortunée comtesse.

Musdœmon riait dans un coin de l’appartement.

--Seigneur Frédéric, dit-il, je vois que l’épée d’acier ne veut pas se

rouiller dans le fourreau de fer. Vous ne vous souciez pas de perdre

dans les tours de Munckholm les saines traditions des salons de

Copenhague. Mais pourtant, daignez me le dire, à quoi bon cette huile

de Jouvence, ces rubans roses et ces petits peignes; à quoi bon ces

apprêts de siège, si la seule forteresse féminine que renferment les

tours de Munckholm est imprenable?

--En honneur! elle l’est, répondit Frédéric en riant. Certes, si j’ai

échoué, le général Schack y échouerait. Mais comment surprendre un

fort où rien n’est à découvert, où tout est gardé sans relâche? Que

faire contre des guimpes qui ne laissent voir que le cou, contre des

manches qui cachent tout le bras, en sorte qu’il n’y a que le visage

et les mains pour prouver que la jeune damoiselle n’est pas noire

comme l’empereur de Mauritanie? Mon cher précepteur, vous seriez un

écolier. Croyez-moi, le fort est inexpugnable quand la Pudeur y tient

garnison.

--En vérité! dit Musdœmon. Mais ne forcerait-on pas la Pudeur à

capituler, en lui faisant donner l’assaut par l’Amour, au lieu de se

borner au blocus des Petits Soins?

--Peine perdue, mon cher; l’Amour s’est bien introduit dans la place,

mais il y sert de renfort à la Pudeur.

--Ah! seigneur Frédéric, voilà du nouveau. Avec l’Amour pour vous....

--Et qui vous dit, Musdœmon, qu’il est pour moi?

--Et pour qui donc? s’écrièrent à la fois Musdœmon et la comtesse,

qui jusqu’alors avait écouté en silence, mais à qui les paroles du

lieutenant venaient de rappeler Ordener.

Frédéric allait répondre et préparait déjà un récit piquant de la

scène nocturne de la veille, quand le silence prescrit par la loi

courtoise lui revint à l’esprit et changea sa gaieté en embarras.

--Ma foi, dit-il, je ne sais pour qui... mais... quelque rustaud,

peut-être... quelque vassal....

--Quelque soldat de la garnison? dit Musdœmon en éclatant de rire.

--Quoi, mon fils! s’écriait de son côté la comtesse, vous êtes sûr

qu’elle aime un paysan, un vassal?

--Quel bonheur si vous en étiez sûr!

--Eh! sans doute, j’en suis sûr. Ce n’est point un soldat de la

garnison, ajouta le lieutenant d’un air piqué. Mais je suis assez sûr

de ce que je dis pour vous prier, ma mère, d’abréger mon très inutile

exil dans ce maudit château.

Le visage de la comtesse s’était éclairci en apprenant la chute de la

jeune fille. L’empressement d’Ordener Guldenlew à se rendre à

Munckholm se présenta alors à son esprit sous des couleurs toutes

différentes. Elle en fit les honneurs à son fils.

--Vous nous donnerez tout à l’heure, Frédéric, des détails sur les

amours d’Éthel Schumacker; ils ne m’étonnent pas, fille de rustre ne

peut aimer qu’un rustre. En attendant, ne maudissez pas ce château qui

vous a procuré hier l’honneur de voir certain personnage faire les

premières démarches pour vous connaître.

--Comment! ma mère, dit le lieutenant ouvrant les yeux,--quel

personnage?

--Trêve de plaisanteries, mon fils. Personne ne vous a-t-il rendu

visite hier? Vous voyez que je suis instruite.

--Ma foi, mieux que moi, ma mère. Du diable si j’ai vu hier autre

visage que les mascarons placés sous les corniches de ces vieilles

tours!

--Comment, Frédéric, vous n’avez vu personne?

--Personne, ma mère, en vérité!

Frédéric, en omettant son antagoniste du donjon, obéissait à la loi du

silence; et d’ailleurs ce manant pouvait-il compter pour quelqu’un?

--Quoi! dit la mère, le fils du vice-roi n’est pas allé hier soir à

Munckholm?

Le lieutenant éclata de rire.

--Le fils du vice-roi! En vérité, ma mère, vous rêvez ou vous raillez.

--Ni l’un ni l’autre, mon fils. Qui donc était hier de garde?

--Moi-même, ma mère.

--Et vous n’avez point vu le baron Ordener?

--Eh non, répéta le lieutenant.

--Mais songez, mon fils, qu’il a pu entrer incognito, que vous ne

l’avez jamais vu, ayant été élevé à Copenhague tandis qu’on relevait à

Drontheim; songez à ce qu’on dit de ses caprices, du vagabondage de

ses idées. Êtes-vous sûr, mon fils, de n’avoir vu personne?

Frédéric hésita un instant.

--Non, s’écria-t-il, personne! je ne puis dire autre chose.

--En ce cas, reprit la comtesse, le baron n’est sans doute pas allé à

Munckholm.

Musdœmon, d’abord surpris comme Frédéric, avait tout écouté

attentivement. Il interrompit la comtesse.

--Noble dame, permettez.--Seigneur Frédéric, quel est, de grâce, le

nom du vassal aimé de la fille de Schumacker?

Il répéta sa question; car Frédéric, qui depuis quelques moments était

devenu pensif, ne l’avait pas entendue.

--Je l’ignore.... ou plutôt.... Oui, je l’ignore.

--Et comment, seigneur, savez-vous qu’elle aime un vassal?

--L’ai-je dit? un vassal? Eh bien! oui, un vassal.

L’embarras de la position du lieutenant s’accroissait. Cet

interrogatoire, les idées qu’il faisait naître en lui, l’obligation de

se taire, le jetaient dans un trouble dont il craignait de n'être plus

maître.

--Par ma foi, sire Musdœmon, et vous, ma noble mère, si la manie

d’interroger est à la mode, amusez-vous à vous interroger tous deux.

Pour moi, je n’ai rien de plus à vous dire.

Et, ouvrant brusquement la porte, il disparut, les laissant plongés

dans un abîme de conjectures. Il descendit précipitamment dans la

cour, car il entendait la voix de Musdœmon qui le rappelait.

Il remonta à cheval, et se dirigea vers le port, d’où il voulait se

rembarquer pour Munckholm, pensant y trouver peut-être encore

l’étranger qui jetait dans de profondes réflexions l’un des plus

frivoles cerveaux d’une des plus frivoles capitales.

--Si c’était Ordener Guldenlew! se disait-il; en ce cas ma pauvre

Ulrique.... Mais non; il est impossible qu’on soit assez fou pour

préférer la fille indigente d’un prisonnier d’état à la fille opulente

d’un ministre tout-puissant. En tout cas, la fille de Schumacker

pourrait n'être qu’une fantaisie, et rien n’empêche, quand on a une

femme, d’avoir en même temps une maîtresse; cela même est de bon ton.

Mais non, ce n’est pas Ordener. Le fils du vice-roi ne se vêtirait pas

d’un justaucorps usé; et cette vieille plume noire sans boucle, battue

du vent et de la pluie! et ce grand manteau dont on pourrait faire une

tente! et ces cheveux en désordre, sans peignes et sans frisure! et

ces bottines à éperons de fer, souillées de boue et de poussière!

Vraiment ce ne peut être lui. Le baron de Thorvick est chevalier de

Dannebrog; cet étranger ne porte aucune décoration d’honneur. Si

j’étais chevalier de Dannebrog, il me semble que je coucherais avec le

collier de l’ordre. Oh non! il ne connaît seulement pas la _Clélie_.

Non, ce n’est pas le fils du vice roi.

Han d'Islande · 第 25 / 93 题