SHAKESPEARE.

Cependant un homme et deux chevaux étaient entrés dans la cour du

palais du gouverneur de Drontheim. Le cavalier avait quitté la selle

en hochant la tête d’un air mécontent; il se préparait à conduire les

deux montures à l’écurie, lorsqu’il se sentit saisir brusquement le

bras, et une voix lui cria:

--Comment! vous voilà seul, Poël! Et votre maître? où est votre

maître?

C’était le vieux général Levin de Knud, qui, de sa fenêtre, ayant vu

le domestique du jeune homme et la selle vide, était descendu

précipitamment et fixait sur le valet un regard plus inquiet encore

que sa question.

--Excellence, dit Poël en s’inclinant profondément, mon maître n’est

plus à Drontheim.

--Quoi! il y était donc? il est reparti sans voir son général, sans

embrasser son vieil ami! et depuis quand?

--Il est arrivé ce soir et reparti ce soir.

--Ce soir! ce soir! mais où donc s’est-il arrêté? où est-il allé?

--Il a descendu au Spladgest, et s’est embarqué pour Munckholm.

--Ah! je le croyais aux antipodes. Mais que va-t-il faire à ce

château? qu’allait-il faire au Spladgest? Voilà bien mon chevalier

errant! C’est aussi un peu ma faute, pourquoi l’ai-je élevé ainsi?

J’ai voulu qu’il fût libre en dépit de son rang.

--Aussi n’est-il point esclave des étiquettes, dit Poël.

--Non, mais il l’est de ses caprices. Allons, il va sans doute

revenir. Songez à vous rafraîchir, Poël.--Dites-moi, et le visage du

général prit une expression de sollicitude, dites-moi, Poël, avez-vous

beaucoup couru à droite et à gauche?

--Mon général, nous sommes venus en droite ligne de Berghen. Mon

maître était triste.

--Triste? que s’est-il donc passé entre lui et son père? Ce mariage

lui déplaît-il?

--Je l’ignore. Mais on dit que sa sérénité l’exige.

--L’exige! vous dites, Poël, que le vice-roi l’exige! Mais pour qu’il

l’exige, il faut qu’Ordener s’y refuse.

--Je l’ignore, excellence. Il paraît triste.

--Triste! savez-vous comment son père l’a reçu?

--La première fois, c’était dans le camp, près Berghen. Sa sérénité a

dit: Je ne vous vois pas souvent, mon fils.--Tant mieux pour moi, mon

seigneur et père, a répondu mon maître, si vous vous en apercevez.

Puis il a donné à sa sérénité des détails sur ses courses du Nord; et

sa sérénité a dit: C’est bien. Le lendemain, mon maître est revenu du

palais, et a dit: On veut me marier; mais il faut que je voie mon

second père, le général Levin.--J’ai sellé les chevaux, et nous voilà.

--Vrai, mon bon Poël, dit le général d’une voix altérée, il m’a appelé

son second père?

--Oui, votre excellence.

--Malheur à moi si ce mariage le contrarie, car j’encourrai plutôt la

disgrâce du roi que de m’y prêter. Mais cependant, la fille du

grand-chancelier des deux royaumes!... À propos, Poël, Ordener sait-il

que sa future belle-mère, la comtesse d’Ahlefeld, est ici incognito

depuis hier, et que le comte y est attendu?

--Je l’ignore, mon général.

--Oh! se dit le vieux gouverneur, oui, il le sait, car pourquoi

aurait-il battu en retraite dès son arrivée?

Ici le général, après avoir fait un signe de bienveillance à Poël, et

salué la sentinelle qui lui présentait les armes, rentra inquiet dans

l’hôtel d’où il venait de sortir inquiet.

V

On eût dit que toutes les passions avaient agité

son cœur, et que toutes l’avaient abandonné; il

ne lui restait rien que le coup d’œil triste et

perçant d’un homme consommé dans la connaissance

des hommes, et qui voyait, d’un regard, où tendait

chaque chose.

Han d'Islande · 第 12 / 93 题