Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite avec une gravité qui me
surprend. Les bras croisés, les yeux fixés sur le chœur, il chante ou
répond aux prières, si correctement pieux que, malgré moi, je murmure:
«Pharisien!». L’abbé Testard l’observe sans bienveillance. Il se méfie
de ce nouveau dont tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est
irréprochable, mais qui, sous son masque attentif, semble cacher mille
pensées étrangères. Cependant Lortal est fort bien en cour. Le Supérieur
l’a appelé pendant une récréation et s’est promené avec lui, un moment,
la main affectueusement posée sur son épaule. Fourmeliès ne prodigue pas
les manifestations d’amitié; il est avec nous réservé et distant. Aussi,
bien que Lortal soit ici depuis trois jours, la considération générale
l’entoure. Testard s’en inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé
m’entretenir de cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.
Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me prit le bras:
--Dites-moi, commença-t-il,--il n’avait pas perdu l’habitude du
«vous»--on va nous distribuer les billets de confession. Qui dois-je
désigner? Je n’ai aucune idée de ces choses-là.
Sa moue impertinente me charmait et me gênait tout ensemble.
--L’abbé Testard? Non. Un peu gros, un peu paysan. Qu’en dites-vous? Et
puis il voudrait me faire moucharder, sans doute?
--Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard avait été mon
confesseur).
--Bah! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai envie d’aller voir le
jésuite. Ils sont toujours polis, doux comme des femmes. Et puis on peut
causer avec eux... Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne soit pas de
la maison.
--Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant?
--Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite; il vaut mieux s’adresser à
Dieu qu’à ses saints.
J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait une importance que je
devinais à la façon dont Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut
un profond politique sous cette apparence d’ironie et de nonchalance.
Par cette manœuvre, il s’attirait à la fois le respect des surveillants
et la considération des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et
craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction; les timides,
comme moi, hésitaient à l’importuner de leurs vétilles de conscience.
Mais Lortal avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait pas de
passer, chaque semaine, le seuil du fameux cabinet. Il se mettait d’un
coup au-dessus du commun. Il assurait son indépendance. La qualité de
son intelligence et la multiplicité de ses occupations détournaient le
supérieur de la surveillance tatillonne que les maîtres subalternes
exerçaient sur nous. D’autre part je devinai que la sympathie de
Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.
--C’est un bon choix, approuvai-je.
--Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu d’importance.
L’essentiel est d’avoir la paix.
--Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous aussi astreints à
choisir un directeur, dans votre ancien collège?
Il sourit.
--Grâce à Dieu! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait guère de nous mener
à confesse. La messe, le dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois
par semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient seuls. Ils
pouvaient aussi fumer dans le jardin, car il n’y avait pas une cour
comme ici, mais un parc avec des arbres et des bancs.
--Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols?
--Des fils de famille! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père
Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais
su pourquoi. Des gaillards, vous savez! Si vous aviez vu Juan de
Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir--et quelle
coupe!--s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête! Tous
les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres,
couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si
recueillis, les bras croisés! Ils édifiaient tout le monde, les femmes
surtout! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet
le savait, mais bast! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle
cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui
connaissait son métier d’éducateur.
Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle,
un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est
ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable.
Le sens même de ses mots importe peu; ce qui résonne si étrangement dans
mon cœur, c’est leur accent: je ne sais quoi qui fait plaisir et peine,
je ne sais quoi de coupable.
Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès.
--Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon
tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur
jeunesse.
Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend:
--Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami! Je sortais chez lui
deux fois par semaine. Il possédait à A... une maison, un peu en dehors
de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très
hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des
rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles
étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses
et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort
qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que
les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait
très peu--presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles
créatures...
--Des créatures?
--Oui. Des femmes, quoi! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon
oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa
maison la Folie de Los. Pauvre Folie! Elle est vendue, maintenant...
--Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle?
--Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait
fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des
bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur
l’épaule. Si tu l’avais entendue!
Comme je voudrais l’avoir entendue! Et j’imagine le salon de la Folie,
les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la
nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal
l’avait-il embrassée?
Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le
soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais _Manon Lescaut_ et _Paul et
Virginie_ pour lui donner des idées! Elle était belle et portait le
foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les
passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je
posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se
sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du
désir de la suivre.
Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement
de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs
gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des
corps, juste assez pour me désespérer.
Et puis j’étais jaloux de toutes--même des inconnues. L’idée qu’une
femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image
trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être
pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils
peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus? Pourtant il y avait autre
chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement.
Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la
cousine Nelly? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige.
Comment concilier tout cela?
Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au
crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais
approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si
humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.
Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa
point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce
mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.
--Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer
ici!
Il ne répondit pas.
Après quelques instants de silence:
--Allez-vous voir le jésuite, décidément? questionna-t-il.
--Demain, oui. Et vous?
--Parbleu! s’exclama-t-il. Il faut bien faire comme tout le monde!
Son rire frôlait le sacrilège.
Une question m’étranglait. Je fus brave.
--Lortal, dis-je, avez-vous la foi!
--Drôle de question! répondit-il. La foi! Tout le monde a une foi! Me
prenez-vous pour un hypocrite?
--Oh! non, protestai-je. Je vous ai demandé cela parce que vous me
semblez parfois tellement plus intelligent que moi, tellement plus
sûr... Je voudrais tant savoir! Moi, je cherche... je cherche...
--Quoi donc?
--Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon terrible... ne faire plus
qu’un avec cette chose... tout oublier pour elle... s’oublier
soi-même...
Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble et surtout pour ne pas
entendre de sa bouche des paroles de désolation.
V
Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. Auprès de lui un
prie-Dieu pour les pénitents. Le parquet soigneusement ciré luisait sous
la lumière blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un crucifix, une
photographie de Léon XIII, un bénitier avec une branche de buis sèche.
Le visage jaunissant du Père se détachait entre la soutane noire et le
mur blanchi à la chaux. Les yeux se fermaient à demi sous le lorgnon,
laissant filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra comme
une lame, dès mon entrée dans la pièce. Je me dirigeai vers le prie-Dieu
et me mis à genoux. Le Père posa sa main sur mon épaule.
Dans cette chambre austère, il me semblait tout à coup être transporté à
des milliers de lieues du collège et du monde. J’avais soigneusement
préparé ma confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude
dans mon examen de conscience, je concevais quelque vanité d’exposer à
un homme aussi réputé que le P. Nicklaus les raffinements de mes états
d’âme et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me considérerait
certes pas comme un pénitent ordinaire. Les questions que je lui
poserais lui montreraient ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à
peine introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard qui
s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon cœur. Je n’osais le
soutenir, tant l’impression de ma nudité morale était pénible. Cet homme
connaissait mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout cela devait
lui paraître misérable, mesquin! Je m’humiliai, et, pour cacher ma
confusion, j’enfouis mon visage dans mes mains.
Il les écarta doucement.
--Mon enfant, me dit-il, avant que je vous écoute en confesseur,
voulez-vous que nous parlions en amis?
Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, voix d’orateur
ou de comédien, si souple, si chaude.
Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses lèvres minces, à
peine entr’ouvertes.
--Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas? Je connais vos parents. Eh bien,
Paul, en quelle classe êtes-vous?
--En première, mon Père.
--Nous disions autrefois en rhétorique! Et vous suivez l’enseignement
classique: latin, grec?
--Oui, mon Père.
J’ajoute, déjà prêt aux confidences:
--Je n’ai de goût que pour les lettres.
Le Père sourit. Il s’en doutait.
--Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne faut pas chercher dans
les livres une simple délectation de l’esprit. Le jeu de l’intelligence
est un jeu aussi vain et plus dangereux que les grossiers
divertissements de la multitude. Si Dieu vous a fait le don si précieux
de discerner et d’aimer la beauté dans les œuvres des hommes, n’en
mésusez pas. Souvenez-vous que Dieu est le Beau suprême et que tout ce
qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit plein de
cendre.
Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le silence blanc. Une
boiserie craqua.
--Vous aimez beaucoup la lecture? reprit-il.
--Oui, mon Père. Passionnément!
--Quel mot dans votre bouche, mon enfant! J’espère que vous le prononcez
sans en connaître encore le sens.
Je balbutiai:
--C’est-à-dire, mon Père... C’est mon plus grand plaisir, voilà...
--Bien, bien...
Son regard était d’une impénétrable douceur.
--Et que lisez-vous de préférence?
--Les poètes.
--Virgile? Horace?... Non, on ne sait plus le latin aujourd’hui. Racine,
sans doute?...
--Lamartine.
--Lamartine! Oui, il a écrit _le Crucifix_. Il lui sera beaucoup
pardonné, car il a beaucoup aimé. Mais je redoute pour vous cette
influence, mon enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée
par des attachements impurs. Le plus grave, c’est que cette impureté s’y
dissimule sous les apparences les plus nobles, que la _passion_ (il
insista sur ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que l’amour
de la créature, amour coupable et désordonné, s’y exalte au point
d’égaler en ferveur les débordements de l’amour divin. Oui, confusion
bien dangereuse, pour vous...
Sa voix traîne un peu sur le «vous». Il remit sur mon épaule la main
qu’il avait retirée tout à l’heure.
J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa
robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une
résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le
personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce
confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû
traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres,
écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes!
Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un
pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous
enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à
jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir
s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde...
un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.
--Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques
instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre
cœur. Il est pur, ce cœur; il est vibrant et généreux; il s’ouvre à tous
les appels; il voudrait contenir le monde; il voudrait battre à se
rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous
n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en
vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à
l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos
mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route!
Il a deviné cette force qui me travaille; il a exprimé l’indéfinissable
qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même
temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains,
docile, prêt à tous les aveux...
--Avez-vous toujours été très pieux?
--Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me
réfugiais toujours à la chapelle.
--Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait.
Votre premier ami, n’est-ce pas? En avez-vous eu d’autres? Non. Rien que
des camarades? Vous ne vous confiez à personne... C’est de l’orgueil,
cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu
n’est-il plus une consolation pour vous?
Je n’ose répondre.
--Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble
parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans
les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur,
inquiétude, désespoir peut-être. L’_acedia_, disaient les Pères.
Je baisse la tête.
--Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de
Dieu--peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion
insinuante.
--Et votre foi, votre foi d’enfant? La foi de votre première communion,
l’avez-vous gardée? Avez-vous des doutes? Votre raison vous tend-elle
des pièges? Avez-vous perdu la certitude du cœur?
--Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je
ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais
l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne
désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne
m’était pas pénible. Aujourd’hui...
--Parlez sans crainte.
--Aujourd’hui,--pardonnez-moi si je blasphème,--la prière ne me
satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe
dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers
plein de secrets et qui m’attend...
--Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez,
vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand
vous serez parmi les hommes! En attendant, l’esprit du monde s’empare de
vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près
du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages:
tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela: poussière et cendre!
Il réfléchit; puis, plus près de moi:
--Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force?
Si!--Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à
forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force
vous abandonne; vous tombez dans une morne langueur; un voile recouvre
le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues; vous
ne serez jamais heureux, jamais aimé...
--Oh! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé... m’écriai-je, bouleversé
par une description aussi exacte.
Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque
ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits:
les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux
sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la
lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes.
Comme il est bon et douloureux de voir son âme mise à nu!
--Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas découvert des choses
inconnues! N’avez-vous pas remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de
l’herbe, mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez pas
autrefois?--Oui, je ne me trompe pas.--Le visage caressé par la brise,
froissant une feuille, une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de
la terre passait en vous!
Lointain, comme s’il se parlait à lui-même:
--L’éveil! murmura-t-il... Ne vous venait-il pas alors des désirs
étranges? N’avez-vous jamais eu auprès de vous un ami? N’avez-vous pas
eu envie de prendre sa main?
--Non, jamais, mon Père.
--Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous préoccupe tant, celui que
vous cherchez dans vos poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence
des bois--la nature est si souvent complice de nos sens!--cet amour qui
vous paraît le but suprême de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas? le
sentiment si pur qui vous rapprochait de Dieu?--Oh! ne le niez pas! Ce
n’est plus le même! Il n’y a plus de place pour Dieu seul dans votre
cœur.
--Mon Père, je vous jure...
--Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est très fort. Il revêt
mille figures toutes plus séduisantes les unes que les autres. Il se
dissimule dans les créations les plus éclatantes de Dieu; il se cache
dans les fleurs et dans les vers des poètes; il nous tend une
perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles; il nous
empêche de dépasser les apparences terrestres. Ses poisons sont subtils
et se glissent dans les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché
est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. Le péché vous
parle par la bouche d’un ami; ses accents sont ceux de la tendresse et
de l’amitié. N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir de
l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes et vos
désespoirs: ce sont les mille voix du péché.
Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son souffle sur mon
oreille.
--Le péché prend la forme de la femme. Oh! certes, il est de pures
amours, de saintes affections. Dieu bénira votre union, si plus tard
vous êtes appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas venu d’y
songer. Cet amour, qui tout entier allait vers Dieu, vous l’avez
détourné vers ses créatures. Oh! je vous crois pur, mon enfant, pur
quant aux actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure?
N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants? Ce bien-être
sensuel, que vous m’avez avoué sentir par bouffées, ne vous a-t-il
jamais incité à imaginer d’autres plaisirs? Je le crains; je le crains.
Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès de femmes jeunes,
agréables. N’éprouviez-vous pas quelque trouble? Si. N’ayez pas honte,
mon enfant, toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve
humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, ce visage, ces
épaules? N’avez-vous pas frémi au contact d’une main? Et surtout
n’avez-vous pas songé qu’il était possible de trouver avec une femme
cette communion que vous ne trouviez plus avec Dieu?
Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue. J’avoue mes curiosités, mes
désirs, mes rêves. J’avoue les livres lus en cachette, un portrait
d’actrice conservé dans mon portefeuille,--des choses plus graves:
comment, un soir, je suis resté dans un coin du salon, avec Nelly; elle
avait passé son bras autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa
peau sur ma nuque; j’aurais tant voulu que cette soirée n’eût pas de
fin! J’avoue le baiser pris à Léa, le plaisir que me cause le parfum de
Nourmahal. Voici mon Éden entr’ouvert; le jardin secret de mon
adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée sur mon épaule fait
courir en moi un fluide de confiance extraordinaire et mille troubles
secrets dont je ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse à
l’oreille de cet inconnu, avec une précision passionnée.
Comme il m’écoute, le Père! Il m’interroge les yeux baissés.
--Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras autour de votre cou.
Était-ce une marque d’affection coutumière?
--Oui et non, mon Père. Ce soir-là pour la première fois, j’y ai fait
attention.
--Croyez-vous qu’elle ait remarqué votre trouble?
--Je ne sais. Je ne crois pas. Je demeurais immobile, presque
silencieux. J’étais si bien que je n’osais rien dire. Je n’avais jamais
rien éprouvé de semblable. Si, peut-être, en me baignant dans la
rivière, les soirs d’été... J’aurais voulu mourir. Et il me venait une
grande tristesse, mais plus douce qu’aucune joie. Je ne savais pas
pourquoi j’étais triste, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu être
autrement.
--Elle ne vous parlait pas?
--Non. Nous écoutions de la musique.
--Est-elle beaucoup plus âgée que vous?
--Cinq ans.
--Et vous ne désiriez rien de précis; rester seulement auprès d’elle?
--J’aurais voulu qu’elle me serrât très fort dans ses bras.
--Vous n’avez pas essayé de l’embrasser...
--Oh! non.
--Loin d’elle, vous ne l’avez jamais imaginée dans des attitudes
voluptueuses? N’avez-vous pas songé à des rapprochements plus
étroits?...
Il semble hésiter.
--... physiques... des caresses?... Des baisers? Ne l’avez-vous pas
rêvée dévêtue? N’avez-vous pas péché en pensée, avec elle!...
Un silence. La croix d’argent que le Père tient dans sa main tinte
contre un bouton de sa soutane.
L’envoûtement a cessé.
Quel est cet homme qui suit tous les mouvements de mon cœur, qui jouit
de mon trouble? Car il en jouit. Il jouit de mon adolescence; il
l’aspire entre ses lèvres minces; il la caresse de sa main maigre. Se
donne-t-il l’âcre plaisir de ressusciter sa jeunesse?
Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite de mon abandon?
Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu forcer. J’ai honte.
Le Père a-t-il deviné ce sursaut? Il se redresse. Le voici dur,
triomphant de ma faiblesse, de la sienne peut-être:
--Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme pour vous entraîner à
l’abîme. La femme est l’amorce du Malin. Outre ses séductions
naturelles, elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie,
de cette beauté que vous croyez spirituelle et qui n’est que le prestige
de vos sens. La femme rend captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture,
et le Sage l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera la tête.
«Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous semblait se lever sur
le monde. Mon enfant, ce que ce rideau va vous découvrir n’est
qu’illusion, vains simulacres! Si vous vous approchez pour les
étreindre, vous n’embrasserez que cendre et que pourriture.
«Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle l’amour. Cette soif,
vous ne l’apaiserez pas parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la
femme vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent vite. Je
souhaite que Dieu vous épargne cette agonie de voir mourir ce que l’on a
cru éternel. Cette communion que vous rêvez entre deux créatures!
Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le doute, l’inquiétude, le
remords. L’amour humain n’est qu’une haine déguisée.
«Ce royaume de délices, dont la perspective vous émeut dans le secret de
votre cœur, vous en aurez vite parcouru tous les détours. Il ne vous
restera qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du plaisir: la
honte. Le plaisir charnel souillera votre corps et votre esprit. Vous
traînerez la volupté comme un boulet!
«Et même, s’il vous arrivait de trouver en une créature l’apaisement de
votre cœur, songez que cette créature est périssable, que la mort la
ronge lentement, comme vous, comme moi; qu’elle vieillira, qu’elle se
défera fibre par fibre entre vos bras impuissants. Un jour, c’est un
squelette que vous presserez sur votre poitrine, une poignée d’ossements
que vous étreindrez. La mort! La mort partout! Et vous, avide
d’éternité...
«Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous réserve à d’autres
délices. Vous avez entrevu la lumière. Vous ne pourrez plus vous en
passer. Rien ne rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini
vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare, cette chair vouée à
la corruption. Rejetez de vous l’ami dont les paroles sont erreur, la
femme dont le désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour sauver
votre âme: elle n’a pas de prix!»
* * * * *
Le jésuite s’acharne. Son regard a perdu toute douceur. Il prêche. Il
saccage l’Éden où s’est ébattue ma pensée et dont il ne reste, sous ses
coups, que ruine et corruption. Il étale un suaire sur ce monde rêvé.
Sa parole s’adoucit. Il murmure, les mains jointes:
--Récitez le _Confiteor_!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis sorti de la petite chambre, sans en emporter le repos, l’âme
plus lourde encore d’inquiétude. Cet homme a meurtri mon cœur. Les
souvenirs, les images que j’ai étalés devant lui, les vers des poètes
aimés, le parfum des femmes qui ont passé près de moi, les paroles de
Lortal, tout cela tourbillonne comme un nuage de fleurs d’amandier
balayé par une rafale.
Dans le couloir, plusieurs élèves attendaient leur tour, agenouillés le
long des murs plâtreux. J’aperçus la nuque blonde de Charles Jouvelin.
Je m’approchai et je vis qu’il pleurait.
Lortal m’a dit en riant:
--Êtes-vous content de votre jésuite? Moi, enchanté. Nous avons bavardé
comme deux amis.