IV

Lortal accomplit tous les devoirs de la retraite avec une gravité qui me

surprend. Les bras croisés, les yeux fixés sur le chœur, il chante ou

répond aux prières, si correctement pieux que, malgré moi, je murmure:

«Pharisien!». L’abbé Testard l’observe sans bienveillance. Il se méfie

de ce nouveau dont tous les gestes sont mesurés, dont la tenue est

irréprochable, mais qui, sous son masque attentif, semble cacher mille

pensées étrangères. Cependant Lortal est fort bien en cour. Le Supérieur

l’a appelé pendant une récréation et s’est promené avec lui, un moment,

la main affectueusement posée sur son épaule. Fourmeliès ne prodigue pas

les manifestations d’amitié; il est avec nous réservé et distant. Aussi,

bien que Lortal soit ici depuis trois jours, la considération générale

l’entoure. Testard s’en inquiète. Je le devine. Il n’a pas osé

m’entretenir de cette amitié nouvelle. Mais il pressent un danger.

Comme nous sortions de la chapelle, Lortal me prit le bras:

--Dites-moi, commença-t-il,--il n’avait pas perdu l’habitude du

«vous»--on va nous distribuer les billets de confession. Qui dois-je

désigner? Je n’ai aucune idée de ces choses-là.

Sa moue impertinente me charmait et me gênait tout ensemble.

--L’abbé Testard? Non. Un peu gros, un peu paysan. Qu’en dites-vous? Et

puis il voudrait me faire moucharder, sans doute?

--Je ne pense pas, fis-je en rougissant (car Testard avait été mon

confesseur).

--Bah! Vous savez, je n’ai pas confiance. J’ai envie d’aller voir le

jésuite. Ils sont toujours polis, doux comme des femmes. Et puis on peut

causer avec eux... Je préfère, ajouta-t-il, quelqu’un qui ne soit pas de

la maison.

--Mais, objectai-je, le Père n’est là qu’en passant?

--Eh bien, je choisirai Fourmeliès ensuite; il vaut mieux s’adresser à

Dieu qu’à ses saints.

J’admirai ce trait. Le choix du confesseur avait une importance que je

devinais à la façon dont Lortal affirmait sa décision. Lortal me parut

un profond politique sous cette apparence d’ironie et de nonchalance.

Par cette manœuvre, il s’attirait à la fois le respect des surveillants

et la considération des élèves, car l’abbé Fourmeliès était admiré et

craint. Les médiocres n’osaient pas affronter sa direction; les timides,

comme moi, hésitaient à l’importuner de leurs vétilles de conscience.

Mais Lortal avait l’audace d’un esprit supérieur et ne redoutait pas de

passer, chaque semaine, le seuil du fameux cabinet. Il se mettait d’un

coup au-dessus du commun. Il assurait son indépendance. La qualité de

son intelligence et la multiplicité de ses occupations détournaient le

supérieur de la surveillance tatillonne que les maîtres subalternes

exerçaient sur nous. D’autre part je devinai que la sympathie de

Fourmeliès irait vite à cet étrange garçon.

--C’est un bon choix, approuvai-je.

--Pour moi, reprit-il, tout cela n’a que fort peu d’importance.

L’essentiel est d’avoir la paix.

--Sans doute, fis-je légèrement interloqué. Étiez-vous aussi astreints à

choisir un directeur, dans votre ancien collège?

Il sourit.

--Grâce à Dieu! Non. Le père Sauvalet ne s’occupait guère de nous mener

à confesse. La messe, le dimanche, et c’était tout. On sortait deux fois

par semaine avec nos correspondants. Les Espagnols sortaient seuls. Ils

pouvaient aussi fumer dans le jardin, car il n’y avait pas une cour

comme ici, mais un parc avec des arbres et des bancs.

--Pardon, interrompis-je, qui étaient ces Espagnols?

--Des fils de famille! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père

Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais

su pourquoi. Des gaillards, vous savez! Si vous aviez vu Juan de

Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir--et quelle

coupe!--s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête! Tous

les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres,

couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si

recueillis, les bras croisés! Ils édifiaient tout le monde, les femmes

surtout! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet

le savait, mais bast! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle

cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui

connaissait son métier d’éducateur.

Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle,

un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est

ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable.

Le sens même de ses mots importe peu; ce qui résonne si étrangement dans

mon cœur, c’est leur accent: je ne sais quoi qui fait plaisir et peine,

je ne sais quoi de coupable.

Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès.

--Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon

tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur

jeunesse.

Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend:

--Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami! Je sortais chez lui

deux fois par semaine. Il possédait à A... une maison, un peu en dehors

de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très

hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des

rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles

étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses

et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort

qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que

les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait

très peu--presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles

créatures...

--Des créatures?

--Oui. Des femmes, quoi! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon

oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa

maison la Folie de Los. Pauvre Folie! Elle est vendue, maintenant...

--Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle?

--Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait

fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des

bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur

l’épaule. Si tu l’avais entendue!

Comme je voudrais l’avoir entendue! Et j’imagine le salon de la Folie,

les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la

nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal

l’avait-il embrassée?

Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le

soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais _Manon Lescaut_ et _Paul et

Virginie_ pour lui donner des idées! Elle était belle et portait le

foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les

passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je

posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se

sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du

désir de la suivre.

Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement

de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs

gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des

corps, juste assez pour me désespérer.

Et puis j’étais jaloux de toutes--même des inconnues. L’idée qu’une

femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image

trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être

pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils

peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus? Pourtant il y avait autre

chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement.

Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la

cousine Nelly? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige.

Comment concilier tout cela?

Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au

crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais

approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si

humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.

Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa

point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce

mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.

--Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer

ici!

Il ne répondit pas.

Après quelques instants de silence:

--Allez-vous voir le jésuite, décidément? questionna-t-il.

--Demain, oui. Et vous?

--Parbleu! s’exclama-t-il. Il faut bien faire comme tout le monde!

Son rire frôlait le sacrilège.

Une question m’étranglait. Je fus brave.

--Lortal, dis-je, avez-vous la foi!

--Drôle de question! répondit-il. La foi! Tout le monde a une foi! Me

prenez-vous pour un hypocrite?

--Oh! non, protestai-je. Je vous ai demandé cela parce que vous me

semblez parfois tellement plus intelligent que moi, tellement plus

sûr... Je voudrais tant savoir! Moi, je cherche... je cherche...

--Quoi donc?

--Quelque chose à aimer, à aimer d’une façon terrible... ne faire plus

qu’un avec cette chose... tout oublier pour elle... s’oublier

soi-même...

Et je m’enfuis, pour qu’il ne vît pas mon trouble et surtout pour ne pas

entendre de sa bouche des paroles de désolation.

V

Le P. Nicklaus était assis sur une chaise de paille. Auprès de lui un

prie-Dieu pour les pénitents. Le parquet soigneusement ciré luisait sous

la lumière blanche que tamisaient les rideaux. Au mur, un crucifix, une

photographie de Léon XIII, un bénitier avec une branche de buis sèche.

Le visage jaunissant du Père se détachait entre la soutane noire et le

mur blanchi à la chaux. Les yeux se fermaient à demi sous le lorgnon,

laissant filtrer un regard très doux et très aigu qui me pénétra comme

une lame, dès mon entrée dans la pièce. Je me dirigeai vers le prie-Dieu

et me mis à genoux. Le Père posa sa main sur mon épaule.

Dans cette chambre austère, il me semblait tout à coup être transporté à

des milliers de lieues du collège et du monde. J’avais soigneusement

préparé ma confession et tout en observant une scrupuleuse exactitude

dans mon examen de conscience, je concevais quelque vanité d’exposer à

un homme aussi réputé que le P. Nicklaus les raffinements de mes états

d’âme et mes critiques quant au dogme. Le jésuite ne me considérerait

certes pas comme un pénitent ordinaire. Les questions que je lui

poserais lui montreraient ma subtilité d’intelligence. Et voici qu’à

peine introduit dans cette cellule j’oubliais tout. Ce regard qui

s’attachait sur moi perçait jusqu’au fond de mon cœur. Je n’osais le

soutenir, tant l’impression de ma nudité morale était pénible. Cet homme

connaissait mes élans, mes rêves, mes désespoirs. Comme tout cela devait

lui paraître misérable, mesquin! Je m’humiliai, et, pour cacher ma

confusion, j’enfouis mon visage dans mes mains.

Il les écarta doucement.

--Mon enfant, me dit-il, avant que je vous écoute en confesseur,

voulez-vous que nous parlions en amis?

Sa voix n’est plus celle que j’ai entendue à la chapelle, voix d’orateur

ou de comédien, si souple, si chaude.

Il parle bas. C’est un souffle qui glisse entre ses lèvres minces, à

peine entr’ouvertes.

--Demurs, Paul Demurs, n’est-ce pas? Je connais vos parents. Eh bien,

Paul, en quelle classe êtes-vous?

--En première, mon Père.

--Nous disions autrefois en rhétorique! Et vous suivez l’enseignement

classique: latin, grec?

--Oui, mon Père.

J’ajoute, déjà prêt aux confidences:

--Je n’ai de goût que pour les lettres.

Le Père sourit. Il s’en doutait.

--Elles sont l’ornement de notre vie. Mais il ne faut pas chercher dans

les livres une simple délectation de l’esprit. Le jeu de l’intelligence

est un jeu aussi vain et plus dangereux que les grossiers

divertissements de la multitude. Si Dieu vous a fait le don si précieux

de discerner et d’aimer la beauté dans les œuvres des hommes, n’en

mésusez pas. Souvenez-vous que Dieu est le Beau suprême et que tout ce

qui ne le reflète pas est mensonge, faux brillant, fruit plein de

cendre.

Il s’arrêta. Une pendule marquait l’heure dans le silence blanc. Une

boiserie craqua.

--Vous aimez beaucoup la lecture? reprit-il.

--Oui, mon Père. Passionnément!

--Quel mot dans votre bouche, mon enfant! J’espère que vous le prononcez

sans en connaître encore le sens.

Je balbutiai:

--C’est-à-dire, mon Père... C’est mon plus grand plaisir, voilà...

--Bien, bien...

Son regard était d’une impénétrable douceur.

--Et que lisez-vous de préférence?

--Les poètes.

--Virgile? Horace?... Non, on ne sait plus le latin aujourd’hui. Racine,

sans doute?...

--Lamartine.

--Lamartine! Oui, il a écrit _le Crucifix_. Il lui sera beaucoup

pardonné, car il a beaucoup aimé. Mais je redoute pour vous cette

influence, mon enfant. La poésie de Lamartine est bien souvent inspirée

par des attachements impurs. Le plus grave, c’est que cette impureté s’y

dissimule sous les apparences les plus nobles, que la _passion_ (il

insista sur ce mot) s’y exprime avec des accents célestes, que l’amour

de la créature, amour coupable et désordonné, s’y exalte au point

d’égaler en ferveur les débordements de l’amour divin. Oui, confusion

bien dangereuse, pour vous...

Sa voix traîne un peu sur le «vous». Il remit sur mon épaule la main

qu’il avait retirée tout à l’heure.

J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa

robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une

résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le

personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce

confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû

traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres,

écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes!

Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un

pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous

enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à

jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir

s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde...

un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.

--Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques

instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre

cœur. Il est pur, ce cœur; il est vibrant et généreux; il s’ouvre à tous

les appels; il voudrait contenir le monde; il voudrait battre à se

rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous

n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en

vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à

l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos

mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route!

Il a deviné cette force qui me travaille; il a exprimé l’indéfinissable

qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même

temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains,

docile, prêt à tous les aveux...

--Avez-vous toujours été très pieux?

--Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me

réfugiais toujours à la chapelle.

--Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait.

Votre premier ami, n’est-ce pas? En avez-vous eu d’autres? Non. Rien que

des camarades? Vous ne vous confiez à personne... C’est de l’orgueil,

cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu

n’est-il plus une consolation pour vous?

Je n’ose répondre.

--Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble

parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans

les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur,

inquiétude, désespoir peut-être. L’_acedia_, disaient les Pères.

Je baisse la tête.

--Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de

Dieu--peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion

insinuante.

--Et votre foi, votre foi d’enfant? La foi de votre première communion,

l’avez-vous gardée? Avez-vous des doutes? Votre raison vous tend-elle

des pièges? Avez-vous perdu la certitude du cœur?

--Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je

ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais

l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne

désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne

m’était pas pénible. Aujourd’hui...

--Parlez sans crainte.

--Aujourd’hui,--pardonnez-moi si je blasphème,--la prière ne me

satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe

dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers

plein de secrets et qui m’attend...

--Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez,

vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand

vous serez parmi les hommes! En attendant, l’esprit du monde s’empare de

vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près

du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages:

tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela: poussière et cendre!

Il réfléchit; puis, plus près de moi:

--Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force?

Si!--Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à

forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force

vous abandonne; vous tombez dans une morne langueur; un voile recouvre

le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues; vous

ne serez jamais heureux, jamais aimé...

--Oh! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé... m’écriai-je, bouleversé

par une description aussi exacte.

Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque

ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits:

les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux

sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la

lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes.

Comme il est bon et douloureux de voir son âme mise à nu!

--Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas découvert des choses

inconnues! N’avez-vous pas remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de

l’herbe, mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez pas

autrefois?--Oui, je ne me trompe pas.--Le visage caressé par la brise,

froissant une feuille, une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de

la terre passait en vous!

Lointain, comme s’il se parlait à lui-même:

--L’éveil! murmura-t-il... Ne vous venait-il pas alors des désirs

étranges? N’avez-vous jamais eu auprès de vous un ami? N’avez-vous pas

eu envie de prendre sa main?

--Non, jamais, mon Père.

--Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous préoccupe tant, celui que

vous cherchez dans vos poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence

des bois--la nature est si souvent complice de nos sens!--cet amour qui

vous paraît le but suprême de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas? le

sentiment si pur qui vous rapprochait de Dieu?--Oh! ne le niez pas! Ce

n’est plus le même! Il n’y a plus de place pour Dieu seul dans votre

cœur.

--Mon Père, je vous jure...

--Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est très fort. Il revêt

mille figures toutes plus séduisantes les unes que les autres. Il se

dissimule dans les créations les plus éclatantes de Dieu; il se cache

dans les fleurs et dans les vers des poètes; il nous tend une

perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles; il nous

empêche de dépasser les apparences terrestres. Ses poisons sont subtils

et se glissent dans les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché

est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. Le péché vous

parle par la bouche d’un ami; ses accents sont ceux de la tendresse et

de l’amitié. N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir de

l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes et vos

désespoirs: ce sont les mille voix du péché.

Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son souffle sur mon

oreille.

--Le péché prend la forme de la femme. Oh! certes, il est de pures

amours, de saintes affections. Dieu bénira votre union, si plus tard

vous êtes appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas venu d’y

songer. Cet amour, qui tout entier allait vers Dieu, vous l’avez

détourné vers ses créatures. Oh! je vous crois pur, mon enfant, pur

quant aux actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure?

N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants? Ce bien-être

sensuel, que vous m’avez avoué sentir par bouffées, ne vous a-t-il

jamais incité à imaginer d’autres plaisirs? Je le crains; je le crains.

Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès de femmes jeunes,

agréables. N’éprouviez-vous pas quelque trouble? Si. N’ayez pas honte,

mon enfant, toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve

humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, ce visage, ces

épaules? N’avez-vous pas frémi au contact d’une main? Et surtout

n’avez-vous pas songé qu’il était possible de trouver avec une femme

cette communion que vous ne trouviez plus avec Dieu?

Sans résistance, j’ouvre mon cœur. J’avoue. J’avoue mes curiosités, mes

désirs, mes rêves. J’avoue les livres lus en cachette, un portrait

d’actrice conservé dans mon portefeuille,--des choses plus graves:

comment, un soir, je suis resté dans un coin du salon, avec Nelly; elle

avait passé son bras autour de mon cou, et je sentais la tiédeur de sa

peau sur ma nuque; j’aurais tant voulu que cette soirée n’eût pas de

fin! J’avoue le baiser pris à Léa, le plaisir que me cause le parfum de

Nourmahal. Voici mon Éden entr’ouvert; le jardin secret de mon

adolescence. Je parle. La main que le Père a laissée sur mon épaule fait

courir en moi un fluide de confiance extraordinaire et mille troubles

secrets dont je ne distinguais pas la nature, voici que je les analyse à

l’oreille de cet inconnu, avec une précision passionnée.

Comme il m’écoute, le Père! Il m’interroge les yeux baissés.

--Votre cousine, ce soir-là, avait mis son bras autour de votre cou.

Était-ce une marque d’affection coutumière?

--Oui et non, mon Père. Ce soir-là pour la première fois, j’y ai fait

attention.

--Croyez-vous qu’elle ait remarqué votre trouble?

--Je ne sais. Je ne crois pas. Je demeurais immobile, presque

silencieux. J’étais si bien que je n’osais rien dire. Je n’avais jamais

rien éprouvé de semblable. Si, peut-être, en me baignant dans la

rivière, les soirs d’été... J’aurais voulu mourir. Et il me venait une

grande tristesse, mais plus douce qu’aucune joie. Je ne savais pas

pourquoi j’étais triste, mais pour rien au monde, je n’aurais voulu être

autrement.

--Elle ne vous parlait pas?

--Non. Nous écoutions de la musique.

--Est-elle beaucoup plus âgée que vous?

--Cinq ans.

--Et vous ne désiriez rien de précis; rester seulement auprès d’elle?

--J’aurais voulu qu’elle me serrât très fort dans ses bras.

--Vous n’avez pas essayé de l’embrasser...

--Oh! non.

--Loin d’elle, vous ne l’avez jamais imaginée dans des attitudes

voluptueuses? N’avez-vous pas songé à des rapprochements plus

étroits?...

Il semble hésiter.

--... physiques... des caresses?... Des baisers? Ne l’avez-vous pas

rêvée dévêtue? N’avez-vous pas péché en pensée, avec elle!...

Un silence. La croix d’argent que le Père tient dans sa main tinte

contre un bouton de sa soutane.

L’envoûtement a cessé.

Quel est cet homme qui suit tous les mouvements de mon cœur, qui jouit

de mon trouble? Car il en jouit. Il jouit de mon adolescence; il

l’aspire entre ses lèvres minces; il la caresse de sa main maigre. Se

donne-t-il l’âcre plaisir de ressusciter sa jeunesse?

Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite de mon abandon?

Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu forcer. J’ai honte.

Le Père a-t-il deviné ce sursaut? Il se redresse. Le voici dur,

triomphant de ma faiblesse, de la sienne peut-être:

--Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme pour vous entraîner à

l’abîme. La femme est l’amorce du Malin. Outre ses séductions

naturelles, elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie,

de cette beauté que vous croyez spirituelle et qui n’est que le prestige

de vos sens. La femme rend captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture,

et le Sage l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera la tête.

«Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous semblait se lever sur

le monde. Mon enfant, ce que ce rideau va vous découvrir n’est

qu’illusion, vains simulacres! Si vous vous approchez pour les

étreindre, vous n’embrasserez que cendre et que pourriture.

«Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle l’amour. Cette soif,

vous ne l’apaiserez pas parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la

femme vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent vite. Je

souhaite que Dieu vous épargne cette agonie de voir mourir ce que l’on a

cru éternel. Cette communion que vous rêvez entre deux créatures!

Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le doute, l’inquiétude, le

remords. L’amour humain n’est qu’une haine déguisée.

«Ce royaume de délices, dont la perspective vous émeut dans le secret de

votre cœur, vous en aurez vite parcouru tous les détours. Il ne vous

restera qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du plaisir: la

honte. Le plaisir charnel souillera votre corps et votre esprit. Vous

traînerez la volupté comme un boulet!

«Et même, s’il vous arrivait de trouver en une créature l’apaisement de

votre cœur, songez que cette créature est périssable, que la mort la

ronge lentement, comme vous, comme moi; qu’elle vieillira, qu’elle se

défera fibre par fibre entre vos bras impuissants. Un jour, c’est un

squelette que vous presserez sur votre poitrine, une poignée d’ossements

que vous étreindrez. La mort! La mort partout! Et vous, avide

d’éternité...

«Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous réserve à d’autres

délices. Vous avez entrevu la lumière. Vous ne pourrez plus vous en

passer. Rien ne rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini

vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare, cette chair vouée à

la corruption. Rejetez de vous l’ami dont les paroles sont erreur, la

femme dont le désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour sauver

votre âme: elle n’a pas de prix!»

* * * * *

Le jésuite s’acharne. Son regard a perdu toute douceur. Il prêche. Il

saccage l’Éden où s’est ébattue ma pensée et dont il ne reste, sous ses

coups, que ruine et corruption. Il étale un suaire sur ce monde rêvé.

Sa parole s’adoucit. Il murmure, les mains jointes:

--Récitez le _Confiteor_!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis sorti de la petite chambre, sans en emporter le repos, l’âme

plus lourde encore d’inquiétude. Cet homme a meurtri mon cœur. Les

souvenirs, les images que j’ai étalés devant lui, les vers des poètes

aimés, le parfum des femmes qui ont passé près de moi, les paroles de

Lortal, tout cela tourbillonne comme un nuage de fleurs d’amandier

balayé par une rafale.

Dans le couloir, plusieurs élèves attendaient leur tour, agenouillés le

long des murs plâtreux. J’aperçus la nuque blonde de Charles Jouvelin.

Je m’approchai et je vis qu’il pleurait.

Lortal m’a dit en riant:

--Êtes-vous content de votre jésuite? Moi, enchanté. Nous avons bavardé

comme deux amis.

L'inquiète adolescence · 第 14 / 37 题