PRÉFACE

Jules Lemaître a beaucoup aimé les enfants. Il eut lui-même, lorsqu'il

fut professeur à Grenoble, une petite fille, Madeleine, qui mourut au

bout d'un mois et dont il ne se consola jamais.

Plus tard il devint un parrain multiple et délicieux. Tout le monde

connaît les contes charmants écrits pour ses filleules et ses

filleuls, comme les _Idées de Liette_, _les Amoureux de la Princesse

Lilli_, _Boum_, cette étrange petite fille de Bagdad, et celui en

marge des Contes de Perrault, le _Lapin blanc et les Trèfles à quatre

feuilles_.

A Paris, dans son grand atelier de la rue d'Artois, tapissé de l'or

pâli des précieuses reliures, Jules Lemaître se plaisait à recevoir

des enfants, les comblait de gâteaux et de sucreries et ouvrait pour

eux un bahut mystérieux de sa bibliothèque, qui répandait alors sur le

tapis les jouets les plus inattendus, collectionnés avec presque

autant d'amour que les livres.

C'est ainsi qu'il fut amené à écrire un _Alphabet_. Il le commença l'été

de 1913, à Royan, où il fit un assez long séjour. Il en chercha les sujets

en se promenant à petits pas,--il était déjà très essoufflé,--entre les

pins et la mer, et le soir il racontait ses contes, pour les «essayer»,

à mes neveux africains, riant avec eux, ou disant, déçu quand ils

restaient indifférents: «C'est ironique et trop bref! Comme les peuples

primitifs, les enfants détestent l'esprit et adorent les détails;

amplifions avec simplicité!»

Et le lendemain, il recommençait son conte.

Une de ses dernières joies, en mai 1914, alors que le médecin lui

avait défendu tout travail inventif, fut de recopier lui-même, d'une

écriture de plus en plus menue et immatérielle, les contes enfantins.

Il en reçut les épreuves à Tavers, fin juillet.

Déjà la cécité verbale l'avait accablé. Il regarda, mélancolique, les

images, puis dit avec un navrant sourire: «Je vais réapprendre à lire

dans mon propre alphabet!»

Quelques jours plus tard la guerre survint, et Jules Lemaître eut une

crise cardiaque qui devait l'emporter. Cependant il songea à me

recommander la correction des épreuves, et, par un scrupule excessif,

me chargea d'indiquer que tous les contes n'étaient pas entièrement de

son imagination, mais qu'il s'était inspiré parfois d'Andersen, de

Florian et même, comme pour le _Bélier_, du chanoine Schmid.

La guerre suspendit la publication de l'_Alphabet_. Aujourd'hui,

seulement, la maison Mame offre aux enfants, illustré par Job, ce

dernier livre de leur grand ami, qui a su conserver jusqu'à la fin son

âme tendre et puérile.

Myriam HARRY.

_Neuilly, le 8 mai 1919._

[Illustration: A B C D E F G H I J K L M]

[Illustration: N O P Q R S T U V X Y Z]

ABC: Petits Contes · 第 9 / 36 题