Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre...
Alors Rouletabille appela fort dans la nuit:
--Athanase!...
Et Ivana appela: «Athan...!» mais sa voix se brisa.
Rien ne leur répondit qu'un lointain écho; mais ils voulaient être forts,
et toujours en se tenant par la main, ils s'avancèrent jusqu'au banc de
pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des
feuilles et des branches, puis Rouletabille dit:
--C'est le vent!...
Ivana répéta plus bas: «C'est le vent!» et ils rentrèrent dans la villa en
tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux,
mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!...
La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage,
retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de leur peur!...
Athanase était revenu sur le banc de pierre!
Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante... Elle
cria, comme une folle, comme une vraie démente.
--Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!...
Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux
était de partir, certes!... Que cet Athanase fût une personne vraiment
vivante ou l'ombre de leur imagination en délire, il fallait s'en aller,
s'en aller!...
--Oui, oui... oui, partons!
--Tout de suite!...
--Tout de suite!... Nous irons à l'hôtel... au premier hôtel venu...
--Oui, oui, fit-elle... un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui
nous défendront... contre lui... contre Athanase!... Ah! il était écrit
qu'il me poursuivrait toujours!... _parce que j'avais prononcé cette
phrase à propos de cette tête!_... Depuis l'enfance il me poursuit, il
m'entraînera avec lui dans la terre!
--Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un
misérable et je n'aurai aucune pitié de lui!... Allons!... allons!...
Ils rouvrirent la porte... avec des précautions infinies... mais ils se
retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase!
Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n'appelèrent plus Athanase,
l'écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur... Ils
prirent l'allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse,
jusqu'à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.
Maintenant ils allaient plus vite... ils couraient presque en se tenant
par la main... Ils couraient tout à fait en apercevant la porte... ils
croyaient déjà l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri.
_Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait._
Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une
exclamation d'horreur.
_La chose qui se balançait, c'était Athanase pendu!_
Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!...
Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant... et ils ne
s'arrêtèrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber...
--Nous sommes fous!... finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de
courir ainsi... Il n'y a pas de doute à avoir... Nous avons vu tous deux
Athanase sur ce banc de pierre... qu'il a quitté pour aller se pendre...
Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi... Cet homme a jugé qu'il t'avait
assez torturée, mon Ivana! Il s'est puni lui-même! Que Dieu lui
pardonne!...
--Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété? demanda Ivana.
--Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres; oui,
il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan.
--Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là! répliqua Ivana en se
levant... Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce
pendu!
--Allons-nous-en! fit Rouletabille...
Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin opposé
aboutissant à l'autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de
Garavan.
Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore,
tous deux, devant _la chose formidable_ et Ivana tomba à genoux en hurlant
véritablement comme une bête... comme une bête...
_Athanase était encore pendu à cette porte-là!_...
Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commençait réellement
à déménager, ne vit plus qu' Ivana à genoux, en proie à la folie.
Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore... _loin du second cadavre
d'Athanase_, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses
cadavres!...
Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se
barricada contre l'épouvante du dehors, tirant les meubles contre les
issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable... Et il passa sa
nuit à la soigner...
Enfin, elle finit par s'endormir... et lui aussi s'endormit...
s'abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui
dressait contre eux, pour qu'ils ne s'évadassent point d'elle... tant de
cadavres pour un seul homme!...
Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux...
Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y
avait plus de mystère autour d'eux... rien que de la vie et de la
beauté...
Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du
jour.
Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au
fond de cette chambre, comme des bêtes traquées...
Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mêmes, ils décidèrent, un peu
pâles, de quitter cette villa magique.
Et ils la quittèrent sur-le-champ... Et ils n'étaient pas très fiers en
arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu le
_premier cadavre d'Athanase..._ Mais ils retrouvèrent un peu leur
aplomb... en _constatant que ce cadavre n'était pas là._
--Écoute, mon chéri, dit Ivana... C'est bête, ce que je vais te dire...
Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre
d'Athanase n'existe pas non plus...
Il céda à cette prière qu'il trouvait bien naturelle et qui répondait, du
reste, à ses propres préoccupations... Pas plus à la porte de Garavan qu'à
celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre...
--Ouf! fit Ivana...
--Ouf! fit Rouletabille...
--Tout de même, dit Ivana, loue une auto... Je veux quitter ce pays
sur-le-champ... Quand la nuit reviendra, je recommencerais à avoir trop
peur...
Il la conduisit à l'hôtel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une
auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui
stoppait devant lui et d'où descendait... La Candeur!...
--Qu'est-ce que tu fais ici?...
La Candeur dit:
--Monte... il faut que je te parle.
Et quand il fut dans la voiture:
--Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta
femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire
les journaux; _comme cela elle ne se doutera de rien._
Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.
--Mais comment es-tu ici?... Qu'est-ce que tu veux dire?... Elle ne se
doutera pas de quoi?...
La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement:
--Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais
qu'Athanase avait survécu à ses blessures et qu'il était autour de vous à
vous guetter... et je ne me trompais pas!...
--Hein? s'exclama Rouletabille... en bondissant sur les coussins de la
voiture.
--Oui, il était à vos trousses!
--Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?...
--Si!... maintenant il est mort!...
--Mais tu dis qu'il était à nos trousses!...
--Il n'était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses!...
mais maintenant il est mort... il s'est tué cette nuit!...
--Ah! râla Rouletabille... cette nuit?...
--Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!...
--Dieu du ciel!... Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables...
_Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n'était point de
l'imagination!_, pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il
tout de même, puisqu'il ne pouvait penser autrement!... Il les avait
vus!... touchés!... Alors?... Dieu du ciel!... Il s'effondra, la tête dans
les mains, hagard:
--_Explique!_ fit-il d'une voix rauque à La Candeur... moi, pour la
première fois, j'y renonce!...
--Tu renonces à quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines
tragiques de Rouletabille...
--Parle!...raconte!... dépêche-toi!... Je sens que je me meurs!...
--Il n'y a pas de quoi!... Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais
de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme... Mais il
arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide
suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!...
Moi aussi, je suis monté dans le train... Il devait savoir où vous alliez,
être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah!
je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque
sale coup... Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je
l'ai perdu!... Il y a eu une bousculade dans le souterrain du
débarcadère... Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place...
plus d'Athanase!... Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu... Je
leur donnai son signalement... Je ne pus rien savoir... Alors l'idée me
vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est
ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au
jardin de Babylone à Garavan!... Je n'avais pas besoin d'en savoir plus
long... Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout
l'après-midi, toute la soirée... J'étais content. Pas d'Athanase!...
J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste... Je ne voulais pas vous
déranger... vous ennuyer... Je me disais: «Demain, je préviendrai
Rouletabille et ils ficheront le camp!»
«... Là-dessus, la nuit arriva... Oh! je veillais sur vous! comme un chien
de garde!... et puis, tu sais, prêt à mordre!... J'étais entré dans le
jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser... Le
commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la
propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!... Tout à
coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!... Mais, tu sais, je
n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!... Écoute,
Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir... En tous cas,
nous n'y sommes pour rien! pas?... Eh bien, mais ne te trouve pas mal!...
Tu es là à me regarder avec des yeux!... T'as plus rien à craindre
d'Athanase, mon vieux!... Probable que votre mariage lui a tourné sur la
boussole!... Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!...
Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire... Tu penses le coup
que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue... juste devant
la porte qui donne sur le boulevard Maritime!... Eh bien, mon vieux, tu
sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!... et, tout de suite, je n'ai
pensé qu'à vous... Je sais que vous étiez passés par cette porte-là... Je
me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu--et ce pendu-là!
au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas
d'en faire une maladie!...» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été
prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de
faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de
façon que vous ne vous aperceviez de rien!...Quand le maire a su qu'il
s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!... Il m'a
dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas
troubler votre première matinée de noces... Seulement, maintenant, fichez
le camp!... Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire... Les
magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que
vous avez passé la nuit dans la villa... Et, en ce moment, ta femme est
bien impressionnable...
Rouletabille écoutait La Candeur... l'écoutait... l'écoutait...
Alors, vraiment, l'abominable cauchemar... le pendu... ils n'avaient pas
rêvé...
--La Candeur!... La Candeur!...
--Rouletabille!
--Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!...
--Non!...
--Si!... Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime... et nous
avons été moins braves que toi!... Nous nous sommes sauvés!...
--Eh! mon vieux! je comprends ça!... il n'était pas réjouissant, tu
sais!...
--Nous nous sommes sauvés... La Candeur... et et nous sommes allés nous
jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous
avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan... Ici, Rouletabille
hésita, puis tout à coup, d'une voix cassée, il lança sa phrase:
--_Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase
pendu?_
La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit
par dire:
--Tu vas voir comme c'est simple... j'aurais tout de même préféré ne rien
te dire... mais entre nous!... je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te
cacher quelque chose... quand j'ai vu le pendu... je ne savais pas que
vous veniez de le voir!... et, avant d'aller trouver le Maire, pour que
vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dépendu tout de suite; je
voulais le porter hors de la propriété, je l'ai chargé sur mes épaules...
Et comme La Candeur s'arrêtait, en proie à une certaine émotion qu'il ne
cherchait même plus à dissimuler:
--Eh bien!... s'écria Rouletabille, je t'écoute!... Va donc!... Pendant ce
temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de
pierre!... Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de
Garavan...
--Oui! oui! fit La Candeur agité... je comprends très bien ce qui s'est
passé... _ça c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je
voulais vous cacher!_
--Mais qu'est-il arrivé?
--Eh bien, voilà... Pendant que je le transportais, au moment où j'étais
arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par
laquelle j'étais obligé de passer, figure-toi qu'il m'a bien semblé
qu'Athanase Khetew m'avait un peu remué sur le dos!. Mon vieux! mon sang
n'a fait qu'un tour... j'ai pensé à tous les embêtements que vous auriez
si le pendu vivait encore... je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me
couper en deux... Et puis, je t'aime tant, Rouletabille... ma foi... _je
l'ai rependu!_