NUIT DE NOCE SUR LA CÔTE D'AZUR

Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases

hachées, haletantes, où courait le remords d'un crime accompli par La

Candeur, c'est-à-dire par eux, c'est-à-dire par elle!

Rouletabille lui avait menti: ce n'étaient point les Turcs qui avaient tué

Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle, sa soeur d'armes...

C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commencé

par frapper et que La Candeur avait dû se défendre... Elle répondait

invariablement que c'étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui,

par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase!

Une telle infamie leur porterait malheur... et leur mariage était

certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux

amis d'Athanase s'en étaient, de toute évidence, chargés... Et elle

claquait des dents en revoyant la tête... l'horrible tête qu'elle avait

sortie du coffret byzantin!

Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l'attendrir,

espérait des larmes qui l'eussent peut-être soulagée et épuisait toutes

les ressources de sa dialectique à démolir le monument d'épouvante

qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur...

Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait

été envoyée par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle

joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux

parents avaient été vengés... C'étaient là des cadeaux assez ordinaires

qui se faisaient en Bulgarie...

--Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux

qui l'avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c'est

Athanase qui nous poursuit par delà la tombe... A moins, à moins encore

qu'Athanase ne soit pas mort!...

--Tu as entendu La Candeur, Ivana... Tondor l'accompagnait... Tous deux

ont vu son cadavre troué de balles...

--Troué de balles! c'est affreux!... et puis on dit ça!... on croit ça!...

Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et

que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!... qui vivent!

Athanase n'est pas mort!... et _il va venir me réclamer!_... Mais tu me

garderas, dis, petit Zo?... tu me garderas!...

Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le

pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma,

la sauva peut-être de la folie, au moment même où l'auto s'arrêtait à la

gare de Lyon.

--Mais où allons-nous? demanda-t-elle à travers ses pleurs.

--Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls.

--Oh! oui, oui!...

--Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les

routes de France, nous serons enfermés dans un paradis... Veux-tu,

Ivana?...

--Oh! oui, oui!...

Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer,

eux, à courir, courir sur les routes... tandis que les deux jeunes gens

étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton.

Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent

trouver que deux places de première: toutes les couchettes du «sleeping»,

tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l'avance. Mais ils étaient

heureux d'être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui

les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s'était

endormie sur l'épaule de son jeune époux.

Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de

Garavan, dans les jardins qu'au temps de _la Dame en noir_ habitaient les

mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des

jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés

que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage

en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage.

Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant

les noces.

--Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que

n'importe où, car vous ne connaîtrez point d'importuns. Les domestiques,

de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne

viennent qu'à 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est

le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas.

Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la

splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d'Azur, à quelques pas

de la frontière italienne et du château d'Hercule! terre qui évoquait pour

lui tant de souvenirs!... terre où il avait connu sa mère et où

aujourd'hui il allait aimer sa jeune épouse...

Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens

y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu'ils

renvoyèrent; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent

le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse

solitude qu'ils peuplèrent de baisers.

Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils

n'eurent qu'à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d'une

dînette qui les amena jusqu'à la tombée du soir.

Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva

Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraîner

dans les rayons de lune...

--Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!...

Mais si le jardin n'avait pas fait peur à la jeune fille pendant l'éclat

du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu'elle l'aperçut

baigné de la clarté froide de l'astre des nuits.

Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant

autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent.

--Ferme bien la porte... ferme toutes les portes... et toutes les

fenêtres... et tout! tout!... _pour qu'il ne revienne pas!_ lui dit-elle.

Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'être raisonnable et

de ne plus penser à lui:

--Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui!

Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d'une grande chambre,

au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura

un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux.

--Quelle illumination! dit-il en souriant...

--As-tu bien tout fermé?...

--Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons

rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!...

Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait.

Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla

cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or,

comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gémissement

rauque et l'aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une

figure d'indicible effroi, sous la lune.

--Ivana!...

--Là!... Là!... lui souffla-t-elle; _lui!... lui!_...

Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit

qu'une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de

pierre.

--Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre... Viens vite, je

t'en conjure... Viens avec moi voir le banc de pierre...

Elle claquait des dents:

--Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu... Il regardait du côté

de la chambre où j'ai allumé tant de flambeaux!... Je te dis que c'est

lui!...lui ou son fantôme!...

Elle consentit à se glisser encore jusqu'à la fenêtre appuyée à son bras.

Elle espérait, comme lui, avoir été victime d'une hallucination... et elle

regarda encore?... et elle ne vit rien... que le banc de pierre.

--Tu vois, ma chérie, tu vois qu'il n'y a rien...

--Il est parti... mais il reviendra peut-être...

--C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade...

--Après tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester

dans l'obscurité...

Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumières et

comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'écarta

doucement pour lui parler d'Athanase... Il était consterné...

Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantômes, mais qu'il

fallait craindre Athanase vivant!

--Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait

réellement sur le banc de pierre?...

--J'irais lui demander ce qu'il nous veut! répondit Rouletabille.

Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la

chambre obscure d'où l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au

dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à

l'heure!...

--Lui! lui!... viens! viens!... c'est lui!...

Il bondit près d'elle et tous deux s'étreignirent, s'accrochant l'un à

l'autre... tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur

le banc de pierre dans une immobilité de pierre!

La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie.

--C'est une hallucination!... murmura Rouletabille... il ne remue pas...

est-ce que tu le vois remuer toi?... cela n'a rien à faire avec un

homme... c'est une image de notre cerveau... Ivana! nous avons trop

peur... toujours la même peur... et nous avons la même hallucination...

--Tiens! fit-elle, d'une voix de rêve, il a levé la tête...

--Oui, oui, je l'ai vu!... Ah! c'est lui! c'est lui...

--Tu vois bien que c'est lui!...

Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s'était

ressaisi. Il alla chercher le revolver qu'à l'insu d'Ivana il avait glissé

dans un tiroir et l'arma.

--Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa

résolution et presque aussi résolue que lui.

--Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut!

--Je descends avec toi!

--Si tu veux, ma chérie... Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter

quoi qu'il arrive...

--Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils

descendirent ainsi l'escalier, poussèrent doucement, lentement, les

verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc

de pierre et, d'un même geste, tous deux ouvrirent cette porte.

Les etranges noces de Rouletabille · 第 59 / 62 题