Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de
leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski
et au groom.
Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens.
M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait
imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible
poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point
déchaîner à nouveau la colère du bon géant.
Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avait
rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par
Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour
Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.
Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de
cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il
enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui
était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les
curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait
voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à
ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu.
Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant
que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M.
Priski, envoyé en course, par son patron.
Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux
individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner
offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni
tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service
et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se
passer.
C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que
les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse,
dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret
byzantin.
Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit,
et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare
rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils
avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le
concierge en voulait 500 francs.
--Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite,
c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille.
Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait
téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de
suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs!
Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un
par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.
--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans
quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me
rappelle très bien le nez d'Athanase, moi!
--Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tué Athanase
de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!...
--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent
si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase
n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au
dessert, _la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase
avec Ivana Vilitchkov?_...
Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage
de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis
Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux... Ils
savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et
pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille... Aussi Vladimir
était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu
Athanase mort!... Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une
description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description
restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom
avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose
cependant l'avait intrigué, _c'est que ces deux hommes, dont l'un
paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé
pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont
ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de
n'être pas arrivés avant la noce!_
--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... Ça ne fait
pas de doute!... Nous avons affaire à Athanase!... Athanase voulait
arriver _avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!_
--Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!... répliqua La Candeur qui
tenait à son mort.
Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur
ces entrefaites. Il s'était arraché des bras d'Ivana pour venir interroger
Priski.
Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu'ils savaient.
Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il
était tout à fait inutile de perdre son temps. Athanase était arrivé en
retard, _mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même!_...
Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur préparait?...
Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde!
Ivana, s'étant libérée brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs
soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux
reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le
nom d'Athanase.
Athanase était mort!... bien mort!
Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer
_Madame Rouletabille_, eut le tort d'ajouter.
--Je le sais mieux que personne, allez, madame!... C'est moi qui l'ai
tué!...
Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra
en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s'il en
avait eu le temps; mais il estima qu'il était plus pressant de prendre
Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui démarra aussitôt,
saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de
dévouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit à toute allure, dans
la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas
rencontrer Athanase.
En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu'à lui.