Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait
cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana
qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la
cheminée... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement,
ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!... dans
cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces
souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu
rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses
amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La
Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas... Ils se renvoyaient les
histoires d'un bout à l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te
souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien à
manger?... Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux
capucines!...
--On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé
l'escalier, sous prétexte qu'_il était en colimaçon!_...
Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans
un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille
avait rejoint Ivana.
--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure
que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là.
Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le
vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un
personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.
Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son
habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M.
Priski!
Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.
Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine
croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point
pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?
La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si
difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait
de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur
était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme
l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes
paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.
Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le
premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce
qu'il leur voulait.
--Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce
que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur,
mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir
pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course
dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien
fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là,
monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit
qu'il serait prêt dans dix minutes...
--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon,
monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?
--Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été
refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous
m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch...
D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me
laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés
qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins,
j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec
le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il
m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à
Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard
par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui
venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois,
lequel quittait Salonique pour le Bosphore.
--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment
vous vous trouvez à Paris?...
--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver
le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup
disparu sans que quiconque pût dire comment ni où...
--Alors?...
--Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.
--Évidemment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec
peine à l'angoisse de Rouletabille... Évidemment il n'y a rien à faire
dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M.
Priski est venu se placer à Paris!...
--Tout simplement! dit M. Priski.
--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté de
Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon
Dieu! que la terre est petite!... Et vous êtes content de votre nouvelle
place, monsieur Priski?
--Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild... pas mécontent du tout...
Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'_Hôtel des Étrangers_...
mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel des
Étrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople?
--Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille.
Mais l'autre leur jeta:
--J'ai revu Kara-Selim!...
Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés...
La Candeur tourna enfin la tête et dit:
--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!...
Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança,
la mine rayonnante:
--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien
portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que
vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui
l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en
était encore tout surpris!...
--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus
pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le
départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que
lorsque nous en étions partis...
--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son
service... il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de
tous ses serviteurs... Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le
Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le
perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me
faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez
lui... Il s'agissait de certaines recherches à faire sous le _Bosphore_...
dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain
appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de
Londres... une espèce de scaphandre... vous voyez d'ici quel métier on me
proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je
descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te défends même d'y aller
sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le
Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais
revu...»
M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était
devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se
trouver mal!...
--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.
--Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te
voit comme ça, elle sera effrayée...
--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.
--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour
nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!...
--Non! non! il dit vrai... tous les détails sont précis!... Et puis,
comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait
racontée lui-même?...
--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?...
--J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était
Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre
quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui,
que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même
tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai
rencontré...
--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur.
--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout
cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout...
A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra
dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans
lequel il se trouvait.
La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout,
qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à
la Karakoulé...
--Tais-toi donc!...
--Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!...
surtout un mariage musulman!...
--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète.
--Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans
cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi.
--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petit
Zo.
--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est ça?...
demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans
une attitude assez mystérieuse...
Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour
lui l'occasion d'un émoi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une
dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit
courait de bouche en bouche: «Une surprise!... Une surprise!...»
--Quelle surprise?...
Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre
compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en
levant les bras:
--Ça c'est épatant!... s'écriait-il, _le coffret byzantin!_...
--Le coffret byzantin! s'écria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle
claqua joyeusement des mains:
--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me
l'as faite, petit Zo?...
--Non! répondit Rouletabille... dont la vie sembla à nouveau suspendue,
non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là...
Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui,
sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une
catastrophe...
La Candeur s'aperçut de ce trouble.
--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a
voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions
laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!... Il
n'y a pas de quoi s'épouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein
de fleurs...
--Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer... oui, ce doit
être Priski... suis-je bête?...
--Sûr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entraînant
Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret
byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!...
Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on
avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les
magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la
salle.
--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!...
--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en
plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée...
--Tiens!... fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y
a là?
Et elle retira vivement sa main.
--Quoi? demanda Rouletabille, quoi?
Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un
sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux
temps de Noël et des fêtes...
--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!...
Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il
le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un
cri affreux...
Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle...
Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure... et elle secouait cette
chevelure sans pouvoir s'en défaire!... Et la chevelure sortit tout
entière du sac avec la tête!... une tête hideuse, sanglante, au cou en
lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante
universelle...
--La tête de Gaulow! hurla La Candeur.
--La tête de Gaulow! soupira Vladimir...
--La tête de Gaulow! râla Rouletabille...
--La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana...
Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que
les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient...