Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit
sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se
mouvoir avec plus de facilité.
Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement
lacté... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue
les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.
Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un
énorme casque, une exclamation... Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait
dans la muraille circulaire un corridor!
L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la
pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui
avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à
cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce
moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central
autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte
d'écluse.
Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à
gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont
elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau,
mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de
l'extérieur et hors de l'eau.
Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il
pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du
souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à
la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu
le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le
système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue
reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.
Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui
apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur
l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.
Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il
avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait
bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la
porte et avança dans le couloir.
L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une
canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa
marche.
Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé
approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en
échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne
atmosphère, en mettant les choses au pis.
Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était
point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait
enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu
près désespéré d'atteindre...
Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de
l'eau... de l'eau... de tous côtés... Il était au centre de ce reflet
glauque; l'eau... et c'était tout...
Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrêta... Il ne voyait toujours
que de l'eau. Il commença de s'effrayer... Où était-il donc?...
Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle
dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il
modifia sa marche.
Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait
suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas...
Toujours rien!... Cette salle souterraine devait être immense!
Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de
marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin
des joints...
C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de
Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple
du Soleil à Héliopolis.
La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il
marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.
Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles,
et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle
n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou
celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.
Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut
dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur
la voie...
Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic
qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité...
Rouletabille commençait à désespérer...
Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement
aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains
vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse
cachette?
Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau
opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère...
Il hésita devant ce nouveau problème... et puis il se résolut, pour cette
fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement...
qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de
frapper ses murailles.
Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et
puis un angle.
Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle... et la paroi continua,
dans son uniformité...
La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace
sous-marine... non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à
cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son
coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il
devrait la quitter sans avoir rien découvert.
Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte
et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture,
qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque
preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert.
Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels
murs verts...
Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?...
N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir
dans la pièce qu'il traversait?
Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il
lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste
rectangle...
Tout à coup, il crie dans son casque!...
Sur sa droite, là, là!...
Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous
la clarté de sa lampe... un foyer de radieuse lumière, un scintillement
éblouissant dans l'éventrement de la muraille...
Fasciné, Rouletabille s'avance.
Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!
Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que
ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!...
Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre
la muraille et voilà le coffre magique.
Il avance la main... Il laisse glisser son pic à ses pieds... et des deux
mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des
colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!...
Et il les remue, les remue... les soulève, les laisse retomber!... enfonce
le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et
de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des
millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il étouffe!...il
délire!... «Ivana!... Ivana!...» soupire-t-il. Et il s'appuie à la
muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes
flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans
l'élément liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte
de marbre vert... Oh! miracle!... derrière cette porte... une autre est
ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur,
les plaques de marbre n'ont pas été refermées... Le maître, dans sa fuite
épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que
les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des
millions!... des millions!...
Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême
où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et
peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de
partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant
d'années... Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il
ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le
couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre
des trésors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a
pas eu le temps de les refermer toutes...
Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonné par la peur... il
s'est enfui!... il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous
ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux
qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de
pièces d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les
crimes!... de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!...
Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour
laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis,
et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait
tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!...
--La rançon! la rançon!...
Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque,
car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna
et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa
petite lampe électrique.
Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au
sein des plus profondes ténèbres.