Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments
communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long
souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir
appelé le «couloir de Durdané».
Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui
était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de
longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi
la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers
qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.
Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de
Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à
tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de
lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste
pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et
par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit... Des arbres,
des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes
menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne
semblaient impressionnés.
Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce
d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars.
--Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?
Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les
méandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visité tous les coins, palpé
tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre.
--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché!
--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée!
--Laquelle?
Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.
--Mais quoi?...
--Ça!...
--L'eau!...
--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du
trésor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout
visité... excepté la pièce d'eau!...
--Ah! je comprends! fit La Candeur...
--Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit
Rouletabille... Mais «habillons-nous»!
--Nous allons descendre dans la pièce d'eau?
--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?
--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors,
il se déguisait en scaphandrier?
--Idiot!...
--Bien aimable!...
--Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor,
la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs,
doit-être là!... Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit
le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la
pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au
fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce
d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?... je
n'en sais rien!... Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps
que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser.
--Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur.
--Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!... Je descends dans l'eau,
moi! j'ai un scaphandre, moi!
--Et moi aussi!
--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le
dos avec les bretelles, solidement hein?
--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir
sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?
--Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!...
--Ça ne sera peut-être pas très commode.
--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère
beaucoup de notre expédition!... Le système de la rivière artificielle, de
la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du
trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!... S'il a
noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec
de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond.
Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce
kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore
ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le
manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les
maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!...
Eh bien! es-tu prêt?
--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque!
C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que
l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable.
--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.
La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras,
mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de
savoir si son hypothèse allait se réaliser.
Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air...
Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle
électrique de sa petite lanterne.
Il était prêt.
Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses
semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre
du jardin d'hiver.
--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.
Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce
d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied,
lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous
l'eau.
Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.
Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de
l'immense vasque. Alors il descendit, descendit...
Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau...
puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans
l'onde remuée.
Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.
La Candeur tomba à genoux en gémissant.