LE BOSPHORE, LA NUIT...

Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et

longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.

Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans

la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient

abandonnées.

Là, ils attendirent.

Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout

mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des

navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de

la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son

lugubre ululement.

En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il

fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une

demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart

d'heure se passa ainsi.

--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur.

L'autre répondit par un signe de tête négatif.

--C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.

--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.

--Eh bien! allons!

Et Rouletabille reprit ses rames.

Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui

eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.

Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton,

La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton

était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé

à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand

étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte.

La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un

même mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et,

se soulevant doucement, regarda dans la cabane.

Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un

soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.

--Oh!... fit-il. Gaulow!...

--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.

--Oh! il n'y a pas d'erreur...

Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre

Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow

qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de

Tcheragan... et Gaulow avait nié [Voir _Le Château Noir._]... Rouletabille

avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais

que Gaulow cherchait encore...

Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les

scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau

même des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une

des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces

ouvriers sous-marins!

Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore...

Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant

comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de

la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues

au ponton.

Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui

s'enfonçait dans le Bosphore.

L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il

avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait...

Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme

boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut...

Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le

monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de

l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son

immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son

oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.

--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde.

--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons

jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il

pouvait se défendre avec sa pioche.

Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et

quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt

qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla,

suivant le courant...

--Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une

tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!... Encore un dont on

n'entendra plus parler!

--Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille.

--Qu'est-ce qu'il faut faire?

--Suis-moi...

Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la

porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes,

de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels

que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de

France.

Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des

sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil

nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le

Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les

travaux du jour.

Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs

étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur

deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même

de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les

reporters regagnèrent la barque.

--Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une

histoire!

--Attends, viens vite.

--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?

--Penses-tu?... Voilà beau temps que les autres cherchent dans le

Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... Ça ne leur a pas

réussi plus à l'un qu'à l'autre... comme tu vois! C'est grand le

Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!...

--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir

que tu emportes ces trucs-là?

--Je te dis de te taire...

Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent,

chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan.

Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans

les jardins abandonnés à cette heure de la nuit.

Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien

qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages

accourus du Nord vers la Marmara.

Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans

doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes.

La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais

ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant

de choses... tant d'horribles choses...

Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les

pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées

intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire,

Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans,

d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit,

partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.

C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres

arméniennes... c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril

1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant,

des trésors qui n'ont point tous été retrouvés... et que l'on cherche

encore...

Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des

déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes,

Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle»,

dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle

Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses

sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes,

maintenant profanées, même par le giaour!

Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il

s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!

Les etranges noces de Rouletabille · 第 41 / 62 题