Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur. Et tous deux
se mirent à courir du côté du grand pont, qu'ils traversèrent. La Corne
d'Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils
étaient arrêtés à chaque instant par des flots d'émigrants. La circulation
devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des
boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes,
couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau,
avaient quitté leurs villages et s'étaient rabattus sur Constantinople.
Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des
mosquées. Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du
Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et là, pénétrèrent dans une
bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.
--Vladimir? demanda Rouletabille.
--Parti, répondit Tondor... parti dans son caïque aussitôt que le
stationnaire allemand a été en vue... Il l'a suivi... Il vous donne
rendez-vous à l'échelle de Dolma-Bagtché...
--Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et après un coup d'oeil
sur la vie nocturne du Bosphore, où s'allumaient les feux réglementaires
du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant
et venant de la côte d'Asie à celle d'Europe, il dit à La Candeur et à
Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.
Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se
passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s'offusqua même
point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des
lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques
illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de
cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'être
frappé au coeur. Il ne pensait qu'à une chose, ne se répétait qu'une
chose: «Est-ce qu'Ivana serait déjà la proie d'Abdul-Hamid?» Il ne le
croyait pas; il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de
dénoncer la conspiration et il espérait bien qu'Abdul-Hamid avait dû
quitter Salonique avant d'avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana.
Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrêter dans une
brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la
caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait
à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l'échelle ils s'entendirent héler
du fond d'un caïque. C'était Vladimir.
--Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caïque.
Vladimir désigna la grande ombre d'un vaisseau en rade.
--Le _Loreleï_, fit-il.
--Alors, y a-t-il...
Il était haletant, ne cachant pas son angoisse.
--Oui, dit Vladimir, je l'ai vu...
--Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque.
--Oui, il est descendu du _Loreleï_...
--Tout seul?...
--Tout seul...
--Mon Dieu! gémit le reporter, et il se prit la tête dans ses mains.
Pour lui, c'était le pire, la catastrophe... et pour elle... «La pauvre
enfant!... La pauvre enfant!...» D'abord il ne sut dire que cela et il
pleura. Il n'y avait plus aucun doute à avoir: Kasbeck était arrivé à
temps à Salonique pour «apporter» Ivana à Abdul Hamid... et, après avoir
fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du
_Loreleï_, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître.
Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.
Enfin Rouletabille releva la tête.
--Où est Kasbeck? demanda-t-il.
Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand.
--Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre.
--Oui, tout seul, dans un caïque mais il est revenu à bord.
--Ah!... t'a-t-il vu, lui?
--Non!
--Enfin, as-tu appris quelque chose?
--Ce que tout le monde sait: que l'on va débarquer dans quelques heures
Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de
Beylerbey sur la côte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.
--C'est bien cela! c'est bien cela!... Il n'en avait que dix... Nous
connaissons la onzième!
--Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né.
--Ah! il faut voir Kasbeck!... Il faut que je parle à Kasbeck, déclara
Rouletabille avec une nouvelle énergie.
--Un quart d'heure plus tôt, vous l'auriez vu descendre à cette échelle.
--Qu'est-il venu faire à Péra?... Tu l'as suivi?...
--Vous pensez!... Il s'est dirigé, sitôt à terre, vers la place de
Top-Hané. Avant d'y arriver il s'est arrêté dans une petite rue et a
pénétré dans une vieille maison plus fermée qu'une forteresse... Il est
resté là cinq minutes au plus... Et puis il est revenu et a donné l'ordre
à ses caïdgis de le reconduire au _Loreleï!_...
--Tu retrouverais cette maison où il est allé?
--Certes!... Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue...
J'ai eu le temps de me renseigner.
--Par qui?... Parle!
--Par Canendé hanoum...
--Par Canendé hanoum... Merci! fit Rouletabille en serrant la main de
Vladimir; tout n'est peut-être pas perdu! Dans tous les cas il faut agir
comme si nous pouvions encore la sauver!... Et même en dépit du sort qui a
pu être réservé à la malheureuse, il faut l'arracher de là... N'est-ce pas,
mes amis?... Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort?
--Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à
la mort.
--Ah! nous la sauverons!... nous la sauverons!... Peut-être que cette nuit
il n'est pas encore trop tard!... Et moi je veux réussir cette nuit!...
--Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk?
protesta La Candeur.
--La dernière, La Candeur... Et cette nuit je te jure bien que nous
réussirons!...
La Candeur secoua la tête.
--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!... A quoi
bon?... Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!...
Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un
coup du côté du _Loreleï_ ou du palais de Beylerbey!
--Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont
manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!...
Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter
dessus par tous les caïdgis en rade... De la folie!... Oui, oui,
retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!...Que
j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne
nous rendra pas Ivana!
Vladimir hocha la tête à son tour:
--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, là-bas, tout
touché!...
--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas
tout touché!...
Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur
descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre.
--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutôt non, vous
allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum... Surveillez-la,
Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par
cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici...
Pistez-le, ne le quittez plus...
Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles
obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné
de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des
ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux.
La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds.
Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit
que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et
l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir
détaché l'amarre.