A CONSTANTINOPLE

Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des

Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec

leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient

quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se

communiquait les dernières nouvelles de la journée.

Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était

arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours

auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au

gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il

racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha,

qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une

petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est

là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général

mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en

train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en

extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu

de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une

armée de 175.000 hommes!

Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves

qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le

reporter, qui avait nourri le général en chef.

--Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui

fit remarquer le premier secrétaire.

--Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était

toujours le dernier à apprendre quelque chose... Il n'avait ni télégraphe,

ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien... Les routes étaient si

mauvaises qu'il ne pouvait même pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au

prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour

de Turkbey!

--Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie, dit un confrère.

--Oh! la ruine? C'est bientôt dit!... Si on voulait défendre Tchataldja...

fit Rouletabille.

--Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le

journaliste.

--Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône,

avança un autre.

L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit:

--Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question

de vos intéressantes correspondances.

Rouletabille rougit de plaisir.

--Mais comment les expédiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser

une pareille question, demanda un correspondant.

--Nullement. J'ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon

fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie... J'évite ainsi bien des

retards et bien des ennuis.

A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit

tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il

avait vu faire à Rouletabille; il se raccrocha heureusement à celle de

l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son

reporter en chef et lui tendit un pli.

--Tondor est revenu?

--Oui!...

--Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris.

C'était une lettre de son directeur.

Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle

était pleine. _L'Époque_ avait triomphé avec cette histoire de Marko Le

Valaque... et tous les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ qui s'étaient

intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient

allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de

Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé,

et le directeur de _l'Époque_ écrivait au reporter: «Continuez, mon ami,

et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et

à Marko Le Valaque!»

--Eh bien, qu'est-ce qu'on dit à Paris? demanda le drogman.

--On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils

célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie.

--Voilà l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un.

--Et des Allemands! ajouta un autre.

--Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!... dit

un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du

_Léon-Gambetta_ un télégramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et

son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand

_Loreleï_... et le _Loreleï_ a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles.

Rouletabille prit à part La Candeur:

--Vladimir est à son poste?

--Je viens de le voir... Rien de nouveau...

Un journaliste dit:

--Le gouvernement s'y est pris juste à temps.

Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le

Bosphore... mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près

d'éclater à Salonique... C'est alors seulement qu'il a donné des

ordres...

--On a arrêté les conjurés? demanda un secrétaire.

--Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire... fit un

jeune attaché encore imberbe.

--L'horreur! exprima l'ambassadrice.

La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne

semblait nullement gêné par le remords...

Mais l'officier de marine dit:

--Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois... Le

gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration chez les

conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis!...

--Vous en êtes sûr?

--Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d'où ils

ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps

qu'on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu'ils étaient dénoncés!

La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.

--Je suis sûr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit guère tenir à

remonter en ce moment sur le trône, s'il sait ce qui se passe.

--Oui, mais il ne le sait pas!

--Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait

qu'il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk...

--Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman.

--Ah! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en choeur tous ceux qui

étaient là.

--Enfin a-t-elle véritablement existé? demanda l'ambassadrice.

--Elle existe! répondit le drogman... Pour cela, il n'y a pas de doute...

Et il n'y a pas que moi qui y croie!

--Qui donc encore?

--Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la

découvrir et qui n'y a point réussi encore!...

--Pas possible!

--Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution,

ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk...

--Oui, et on n'a rien trouvé!...

--On n'a rien trouvé... on n'a rien trouvé... Ce n'est pas fini... On a

tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire

de l'intérieur qui n'y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor!

--Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette

conversation semblait intéresser au plus haut point.

--On a appris, grâce à l'espionnage auquel on s'est livré autour d'une

ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk...

--Je parie qu'il s'agit de Canendé hanoum, fit le jeune attaché... Ah! on

lui en fait raconter à celle-là!... On lui fait dire tant de bêtises sur

l'ancienne cour du sultan déchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle

et qu'elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies...

--Il s'agit en effet de Canendé hanoum... On lui fait dire beaucoup de

choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est très renseignée. Elle a eu

l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes

grâces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous

raconte ce que l'on m'a dit. Canendé hanoum est sûre qu'il y a une chambre

du trésor!

--Est-ce qu'elle l'a vue?

--Non, elle ne l'a pas vue!

--Ah! bien, c'est toujours la même chose...

--Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait... et pour s'y

rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c'était

encore par là qu'il repassait quand il en revenait...

--Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice.

--Et alors on a cherché tout autour de ce couloir et l'on n'a rien

trouvé... voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique.

--Où aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrétaire.

--A un kiosque fermé, aménagé en jardin d'hiver et que l'on a mis sens

dessus dessous... on n'a rien trouvé, mais on cherche encore...

--Moi, dit l'officier de marine, on m'a raconté autre chose... un jour que

je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de

Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté

de la station des bateaux à vapeur... Sur ce ponton il y avait une cabane

d'où sortaient des scaphandriers... je demandai à quel travail ces hommes

se livraient et l'un des caïdgis me dit que c'était le gouvernement qui

faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l'édification

d'une «échelle» destinée à servir de station modèle pour le service des

bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du

sultan et que l'on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse «chambre du

trésor», je dis en riant:

«--Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore!...

J'avais lancé cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance

quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma

promenade fit: «Eh! eh!» et se mit à regarder attentivement ce qui se

passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s'arrêter, mais

aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire

qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me

dit:

«--Tiens! tiens! voilà qui est bizarre!... est-ce que Canendé hanoum

aurait dit vrai?

«--Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canendé hanoum? lui demandai-je.

«--Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trésor, il

fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait

point caché qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il

pourrait la noyer d'un seul coup; d'où Canendé hanoum tirait cette

conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.»

--En voilà une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille.

--Vous les avez comptés? demanda en souriant l'officier.

Rouletabille rougit.

--Mon Dieu, oui!... Je les ai vus comme tout le monde... ça m'amuse

toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau... je vous

avouerai même que j'aurais bien donné quelques piastres pour être à la

place de l'un d'eux...

--Ah! ah! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor?

--Moi! nullement!... mais je pense que ce doit être une chose bien

curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore... Que de souvenirs

on doit y heurter à chaque pas!... Songez donc aux peuples innombrables

qui, depuis le commencement de l'histoire ont passé et repassé ce détroit

et ce qu'ils ont dû y laisser tomber au passage!

--Oui, déclara d'un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures!

--Quelle tombe plutôt... rectifia le drogman. Ça doit être plein de

cadavres là-dedans!... mais ces scaphandriers ne doivent pas voir

grand'chose...

--C'est ce qui vous trompe... fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai

assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement équipés et qu'ils

jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela

ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis,

par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des

prisonniers...

--Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le

premier secrétaire.

--Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a

emmagasiné l'air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur

le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l'air maintenu par un

mécanisme à soufflet ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Deux

tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du réservoir et

aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre

qui est vissée sur le col du scaphandrier... Celui-ci porte en outre à sa

ceinture un petit appareil d'éclairage électrique qui est des plus simples

et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumière blanchâtre très

suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres.

--Ah! ce doit être merveilleux! exprima Rouletabille d'un air à la fois

enthousiaste et candide.

--Ce doit être épouvantable! fit le jeune attaché. Qu'est-ce qu'on doit

voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les

malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au

pied, au fond d'un sac de cuir!

--Voulez-vous bien vous taire!

--Bah! c'est de l'histoire... Maintenant, les sacs doivent être pourris et

il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre

deux eaux, retenus par les pieds... quelle armée de spectres

sous-marins...Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage... ça ne doit pas

être assez gai!...

A ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s'exclamèrent:

--Kermorec! Mais on vous croyait à Salonique!...

--J'en arrive, et comment!... Avec Abdul-Hamid!...

--Hein?...

--Ma foi je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de

prendre passage sur le _Loreleï_, le stationnaire allemand qui vous ramène

Abdul-Hamid!...

--Abdul-Hamid est à Constantinople! s'écria Rouletabille. Madame, monsieur

l'ambassadeur, excusez-moi: la nécessité du reportage... une dépêche à

envoyer...

Les etranges noces de Rouletabille · 第 37 / 62 题