Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand
éloge de Constantinople, qu'il connaissait à fond et dont il vanta
l'aspect enchanteur.
--Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur.
--Oh! excellente!... A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!...
--Je n'en demande pas tant, répliqua La Candeur; si je pouvais avoir
seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!...
--Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se
rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus
le sou.
--Ah! ça n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez
dégagé.
--Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en
envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout
de suite, pour les dépêches!...
--T'occupe pas de ça! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs.
--Tu as deux mille francs?...
--Je comprends... s'écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans
les poches d'Athanase.
--Oh! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n'est pas possible!...
--Ce jeune Slave me dégoûte! fit La Candeur en se détournant de Vladimir.
--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-là? demanda
Rouletabille.
--Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.
--Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore
là?
--L'exacte vérité... Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné
mille francs à Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?...
--Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli!
--Attends. Tu te rappelles aussi qu'à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me
donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?...
--Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés.
--Certes!... Et M. Priski n'a du reste pas insisté, mais quand je le revis
le lendemain, je lui dis:
«--Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu'il a
toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi!... Mais Vladimir y
compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces
mille francs, moi-même, à Vladimir.»
M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa
parole à la veille d'entrer au couvent, m'a répondu:
«--Chose promise, chose due: les voilà!»
Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu'à la première occasion, je
donnerais cet argent à Vladimir; mais de cela je ne me pressai point,
sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort
dépensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu
avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout désolé, je sortis
l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment,
Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!... Vladimir le suivit
hors de la cour... Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que
l'officier venait de me crier: «Prenez donc la banque, vous!»... Ce défi
arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la
nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans
notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout: et c'est
ce qui arriva... L'officier revint, après votre départ, et la partie
reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagné les mille
francs que nous avions perdus!
--Hourra! s'écria Vladimir.
--C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille,
qui était lui-même enchanté.
--Justement!...
--Tu n'as pas été long à regagner cet argent!...
--Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!... Or, avec cette
montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir
les carrés du 22...
--Les deux cocottes! dit Vladimir.
--C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La
Candeur.