EN SUIVANT LES BORDS DE LA MARITZA

Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir.

Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite

de l'armée turque à un repos presque absolu. Leur front s'étendait de

Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà,

sans compter qu'elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la

situation occupée par l'ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la

direction de Baba-Eski, c'est-à-dire droit au Sud, n'avait point rencontré.

Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l'état de choses qui avait

nettoyé la contrée de tout l'élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à

la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la

petite bande parvint en quelques heures à Demotika. De là il ne pouvait

être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de

la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui,

accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses

de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de

Rodosto le gros de l'armée turque qui se reformait sur les lignes de

Tchorlu, Lülé-Bourgas et Seraï.

Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n'avait

pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s'en procurer

d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en

route!

Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur

refuserait point de subvenir aux frais du voyage.

A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux.

Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux

pour la bourse de M. Priski.

C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et

Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point

leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils

avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement

dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite

troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour

d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka.

Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters,

lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus

tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les

Turcs.

Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans

une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers

chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau.

Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.

En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.

Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.

Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique

habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur

l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un

bon article.

M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme,

si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait

auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait

conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute

épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par

lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et,

par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à

peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on

répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le

gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux

pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit

d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est

alors que Kasbeck intervenait et disait:

--Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!

--Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.

--Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du

seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le

récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être

arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une

de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et

froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt,

il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment,

avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se

possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il

l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce

genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M.

Priski.

--Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'écria Rouletabille qui

suait à grosses gouttes.

Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à

la hauteur de M. Priski.

--Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles

horreurs?

--Eh, monsieur, c'est une question bien délicate que celle du harem. Du

moment qu'on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours

faire dans ce harem ce qu'il lui plaît. Ça, c'est la loi du Prophète. Tout

fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem.

--Pressez un peu votre bête, monsieur Priski!... A ce train, nous

n'arriverons jamais à Dédéagatch!... Et dites-moi, présentement, il a

beaucoup de femmes avec lui?

--Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est guère.

--Et comment se conduit-il à Salonique?

--Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous

citais tout à l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est très

surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est

peut-être, à l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire

ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck:

«Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec

délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui.

Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure

lentement de multiples tasses d'un café exquis et parfumé. Nul autre souci

ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de céans.

«Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à

Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si

d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur

les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans

précision. Ordre est donné de se taire.

--Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu'il espérait encore revenir

sur le trône et qu'il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de

ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l'ombre, à la

faveur des événements actuels, une révolution?

--Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique

ne regarde point un pauvre moine comme moi!

--Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse

pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlevé

votre robe, il faut encore surveiller vos propos!... Tenez, voici

justement une patrouille turque à laquelle nous n'allons certainement

point échapper.

Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent

aussitôt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces:

--Francis! Francis!

Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille

qu'ils étaient des reporters français attachés à l'état-major de Mouktar

pacha et qu'ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de

Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires,

ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à

un kaïmakan, qui les renvoya à... Dédéagatch!...

Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l'endroit qu'ils

désiraient atteindre.

Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de

troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait

résolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un

échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l'on

envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à

Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par

Dédéagatch, les divisions du littoral.

Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas être coupé de Constantinople,

car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les

environs de Rodosto.

D'autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications

par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Egée.

Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se

séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent

bientôt la certitude qu'ils étaient partis la veille de l'hôtel de la

Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu'ils

avaient pris, à travers la campagne, le chemin de Salonique.

Le chemin de fer n'avait pas encore été coupé, mais il allait l'être et,

en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck

n'avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il

dut bientôt se rendre compte de l'impossibilité où il allait être lui-même

non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route

de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures

d'avance sur lui, des reporters français ne manqueraient point d'être

arrêtés à chaque instant et d'être retenus par tous les détachements

ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point

déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative

hélas!

Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana

vers le harem de la villa Allatini!

Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre

petit bateau qui consentît à tenter l'aventure du voyage de Salonique,

Rouletabille se rongeait les poings.

Tout à coup, il se tourna vers La Candeur:

--Vite, les chevaux!...

--Où allons-nous?...

--A Constantinople!...

--A Constantinople? Mais nous tournons le dos à Salonique! Et Ivana?...

--Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur,

puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra

au-devant de nous!

--A Constantinople?

--A Constantinople!

--Mais tu perds la tête!...

--Non! Écoute-moi bien et saisis... Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court

après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt

nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!... Qu'est-ce que tu dis de ça?...

--Épatant!... Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid à

Constantinople?...

--Eh! il y a un moyen sûr; le faire monter sur un navire étranger, anglais

ou allemand, qui n'aura rien à craindre des croiseurs grecs.

--Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intérêt du

gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a

conservé de nombreux partisans!

--C'est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être

proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y

opposer!...

--Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entêté

La Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le

Bosphore le sultan détrôné... Pour moi ils ne le feront point bouger de

Salonique tant qu'ils resteront maîtres de la ligne du Sud... Voilà mon

opinion...

--C'est la mienne aussi!... Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople

et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan là-bas; que

les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner mal et

qu'il est de l'intérêt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous

la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants!

--Ils t'écouteront ou ils ne t'écouteront pas, émit La Candeur dont la

simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de

Rouletabille.

--Ils m'écouteront!

--Bah! pourquoi ça?...

--Ils m'écouteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour

remettre Abdul-Hamid sur le trône!

--Ce n'est pas le tout de dire ça! Il faut le prouver!

--Je le prouverai!...

--En quoi faisant?

--En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer

Abdul-Hamid à Salonique même! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait

pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans

perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-être même avant que

Kasbeck ne soit arrivé à Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement,

tu vois, que de notre côté, il ne faut pas perdre une seconde!...

--Rouletabille, tu ne feras pas ça!...Tu ne dénonceras pas ces pauvres

gens!

--Ah! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille... Tondor où est M.

Priski?

--Il est à «la place», dit Vladimir, et distribue des pièces d'or pour

avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pièces, mais on

lui refuse le laissez-passer.

--Les chevaux?...

--Dans la cour de l'hôtel de la Mer-Egée.

--Celui de M. Priski aussi?

--Tous les cinq!...

--Amène-les tout de suite!... Toi, Vladimir, cours à la place faire viser

nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons

à Constantinople!

--Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps?

--Nullement! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n'avons pas

besoin de lui à Constantinople!

--Eh bien! et son cheval?

--Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courent

il vaut mieux en avoir cinq que quatre... Je le confie à Tondor... Courez,

Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quitté

Dédéagatch!...

Vladimir courut à «la place», Tondor s'en fut chercher les chevaux,

Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et

l'air sournois.

--Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris

disant que nous partons pour Constantinople... mais qu'est-ce que tu

as?... Tu en fais, une tête!

--Écoute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre

une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom

de ces conjurés...

--Si, mon petit, et leur adresse!

--Qui est-ce qui te les a donnés?

--Gaulow lui-même qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire

avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit

calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est

venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov!... Eh bien! es-tu au courant,

maintenant?... Trouves-tu toujours que c'est de la blague?...

--Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés!

--Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur

conspiration!...

--Mais les malheureux seront pendus!...

--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauvée!...

La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama:

--Évidemment! évidemment! évidemment!...

--Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu'Ivana soit perdue et que je me

fasse moine comme M. Priski?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien! mets un

frein à tes salamalecs et cours au télégraphe!

La Candeur s'éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires

et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune

homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.

Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la

route de Constantinople... Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière,

conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent

sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayèrent en vain

d'éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser

emmener au poste d'avant-garde d'Haïjarboli, où Rouletabille trouva un

officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement,

et la lettre du général Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie.

Les etranges noces de Rouletabille · 第 29 / 62 题