C'était court, mais c'était suffisant pour bouleverser le reporter.
Jusqu'à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées
par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la
jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l'avait vue
plongée par la terrible fin de Kara-Selim.
N'avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement
absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché
vingt fois la mort?... Et voilà que, soudain, dans cet effondrement,
l'occasion s'était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays
avant de disparaître! Elle s'en était emparée avec empressement, peut-être
aussi pour se relever à ses propres yeux!
C'est bien ainsi que les choses se présentaient et s'expliquaient à
l'esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et
qu'il la lut!...
Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille!
Elle l'aimait et il en avait douté!...
Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans
le tombeau, c'est-à-dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-là ne
ment point! Elle l'aimait donc!
Et elle avait fait cela?... Pourquoi?... pourquoi?... pourquoi?...
Pourquoi ce désespoir? Et pourquoi cette folie... si c'était bien
Rouletabille qu'elle aimait?...
Car la nécessité d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au
général, n'était point démontrée... Et en tout cas, cette histoire
d'espions ne valait point qu'elle ruinât leur amour, si elle
l'aimait!...
Pour qu'elle eut imaginé d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de
son sacrifice qui n'était que la conclusion de son désespoir, _eût été
précédé d'un événement qui avait frappé leur amour sans qu'il s'en
doutât!_...
Toute la question était là! Comment et par quoi leur amour avait-il été
ruiné? Voilà ce qu'il fallait savoir!
Sûr d'être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, à ressaisir le bon
bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement
abandonner.
Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frappé au coeur, il n'avait
été ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres
hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se
détourner d'eux!
La certitude d'être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa
merveilleuse faculté de comprendre qui l'avait jadis illustré dans
l'univers?
Il le fallait.
Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus
logiquement dans cet imbroglio.
Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le
problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu'à la nuit tombante.
Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un
chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du
maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par
Rouletabille.
Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'était rendu auprès
du roi: il l'avait suivi d'un peu plus près lorsqu'il était revenu à
l'hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre
vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l'indifférence...
Rouletabille ne l'avait même pas vu!...
Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La
Candeur à la table d'hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on
ne sait quoi de désespéré.
Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur
le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé
à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds
glapissements qui n'avaient plus rien d'humain.
Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par
Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la
porte d'un coup d'épaule et se rua dans la chambre.
A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée,
qu'il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts,
comme habités par l'épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut
Rouletabille sur son coeur, en sanglotant:
--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?...
--_Il y a qu'elle m'aime!_ s'écria Rouletabille en pleurant lui aussi et
en rendant son étreinte au bon géant...
--Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?...
Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, épouse-la!...
--Elle m'aime, et nous sommes séparés pour toujours!... Comprends-tu?...
Séparés par une chose épouvantable... épouvantable!... épouvantable!...
Ah! la malheureuse!... la malheureuse!... Et malheureux que je suis! Tout
est fini!... Et moi qui l'accusais!... Je n'ai plus qu'à mourir!...
--Allons! allons! pas de bêtises! gronda le géant, pas de mots comme ça ou
je me fâche!... Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez
pas vous épouser, par exemple!... Ça n'est pourtant pas parce qu'elle a
fait ce mariage qui ne compte pas avec ce _Teur!_...
--Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La
Candeur!... C'est parce que... Oh! c'est épouvantable, je te dis!...
--Pourquoi?
--_Parce que son mari est mort!_...
--Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes _parce que
son mari est mort?_...
Il était au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il
laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer
silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canapé: «Mon pauvre
Rouletabille est devenu fou!...» En même temps, il sentait monter en lui
les affres du remords!
«Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou à
cause du départ de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie,
c'est à cause de moi, qui n'ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des
mauvaises intentions de ce Priski de malheur!... Il m'avait cependant bien
prévenu, lui; aussitôt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: «Vous
n'aurez plus à vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule!» Eh bien,
maintenant, je peux être content, elle est partie!...»
Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing...
--C'est ma faute! gémissait-il, c'est ma faute!...
Rouletabille lui-même dut l'apaiser.
--Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça!... Il faut tenter
quelque chose, proposa La Candeur.
--Rien du tout! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait
maintenant ici, tu entends!... que ça ne nous avancerait à rien!... Elle
m'embrasserait peut-être une dernière fois et je n'aurais qu'à la laisser
partir!...
--C'est affreux!...
--Oui, affreux!
--Mon pauvre Rouletabille!...
--Mon bon La Candeur!...
A ce moment, l'interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu'il y
avait là un moine qui demandait à parler à M. La Candeur.
--Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!...
--Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connaît!...
--Comment s'appelle-t-il, ce moine-là?...
--Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu textuellement qu'il n'avait
plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les
hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!...
--Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, déclara Rouletabille.
--Vous direz à votre capucin, émit d'une voix dolente La Candeur, qu'il
revienne quand il aura un nom!
Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina
la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de
bure, ceinturé de la corde et coiffé du capuchon; le capuchon tomba et La
Candeur s'écria:
--Monsieur Priski!...
--Lui-même, fit le moine en s'avançant, pour vous servir, en ce monde et
dans l'autre, autant qu'il me sera possible!
La Candeur «fumait» déjà. Il expédia l'interprète de l'hôtel, referma la
porte et dit en se croisant les bras:
--S'il ne tenait qu'à moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car
j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés!
--Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs
que je vous dois encore!
--Vous avez un fameux toupet! s'écria La Candeur, gêné tout à coup plus
qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai
jamais voulu recevoir votre argent!
--C'est comme vous voudrez! répliqua l'autre en rentrant dans sa poche une
liasse de billets qu'il en avait déjà sorti. Je les offrirai à mes
pauvres!
Ici, Rouletabille sortit de l'ombre.
--Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il.
--Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait
point à la présence de Rouletabille et n'était point venu pour le voir.
Oui, j'entre au couvent. Ç'a été le rêve de toute ma vie d'entrer dans un
bon couvent!...
--Et dans quel couvent, s'il vous plaît?...
--Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du
mont Athos!...
--On dit qu'ils sont fort beaux!
--Magnifiques! monsieur, magnifiques!...
--Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu à
Stara-Zagora?
--Hélas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!...
--Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski?
--Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire, et il recula
encore.
Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.
--Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir
dite; non point que je sois très curieux en ce moment et que j'attache une
grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que
nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens
en ce moment à savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre
voisinage...
--Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien «osé»!... Et
c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait
jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer
davantage!
--Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un
cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au
mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des
Turcs!
--Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l'exigez... Elle
est on ne peut plus simple...
«Je vous disais tout à l'heure que j'avais toujours désiré entrer dans un
couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre
d'interprète. Tout jeune que j'étais, je pus juger qu'il n'y avait
vraiment encore que là où l'on sût vivre, tout en se préparant une belle
mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup
d'argent. Dans ce but, je m'astreignis à en mettre de côté, mais il me fut
dérobé, à la Karakoulé pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon
corps défendant, dans la cave du donjon!
--Passons, monsieur Priski.
--N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hélas! espérer d'entrer au
couvent et j'en avais une grande désolation, quand il se trouva qu'au
milieu des derniers événements et comme je venais d'arriver à Kirk-Kilissé,
la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur
Kasbeck, lequel eut l'honneur naguère, je crois, de vous être présenté...
--Allez, monsieur Priski, allez!...
--Ce seigneur me dit:
«--Priski, veux-tu gagner quelque argent?
--Je voudrais en gagner beaucoup! lui répondis-je.
--Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te
charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant
si la commission réussit.»
--Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine,
l'addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j'avais
besoin pour entrer au couvent!... Je vis là comme le doigt de la
Providence et j'acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck...
C'est là, monsieur, que je commence à être embarrassé...
--Remettez-vous... et passons sur l'histoire de la lettre que je connais,
dit Rouletabille.
--Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la
lettre...
--Oui, mais tu savais qu'aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov
devait me quitter...
--Je savais cela, monsieur, mais je n'en étais point sûr. La chose était
si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous
a suivi à Stara-Zagora...
--Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!...
--Mon Dieu! monsieur, je croyais m'être assez fait comprendre... Je suis
venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point
quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora.
La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing.
--A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille.
Et, se tournant vers le moine:
--_Elle m'a laissé_, monsieur Priski! Vous pouvez être heureux!...
--Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski.
Mais d'autre part vous m'accorderez qu'après m'être chargé d'une
commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refusée, je ne pouvais
point m'en désintéresser et qu'il était bien naturel que je vinsse
m'enquérir jusqu'ici si elle avait réussi.
--Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est
nécessaire!... Oui, monsieur Priski, oui... je comprends cela... Vous
pouvez vous en aller!...
--Et je vais pouvoir entrer au couvent...
--Pas avant que vous n'ayez touché la seconde partie de la somme, monsieur
Priski!...
--Messieurs! je vais la toucher de ce pas.
--A Dédéagatch!... dit Rouletabille.
--Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous?...
--Que vous importe, monsieur Priski?... Allez-vous-en donc à Dédéagatch et
dépêchez-vous!... Si j'ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en
route, car j'ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à
Dédéagatch.
--Et pourquoi cela?...
--Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch
qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que
Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort
bien qu'ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous
attendre.
--Ah! mon Dieu!... s'écria le moine, et il courut à la porte.
--Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous
rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le
seigneur Kasbeck!...
--Et où donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous
pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine.
--Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de
mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre
tour, me rendre un petit service...
--Parlez, monsieur Rouletabille...
--Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres,
monsieur Priski...
--Mon Dieu! cela a toujours été un peu mon métier...
--Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une à Ivana Hanoum!
--Oh! monsieur, c'est comme si c'était déjà fait. Vous pouvez compter sur
moi, jura le moine.
--Alors, attendez!...
Rouletabille s'approcha de la table et écrivit:
«_J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu
pour toujours. Il ne te survivra pas._»
Il n'avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu'un gros
sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C'était La Candeur qui
avait lu la lettre par-dessus son épaule.
--Oh! Rouletabille! Rouletabille! gémit La Candeur, ça n'est pas vrai, dis,
que tu vas mourir?... Dis-moi que ça n'est pas vrai!...
Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la
sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant
la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l'on
voit si souvent aux enterrements, lui dit:
--On raconte que l'on ne meurt pas d'amour, _nous verrons bien_...
--Ah! mon Dieu! il va se laisser périr!... pleura La Candeur.
--Surtout, jeune homme, n'attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la
religion le défend!...
Et il ajouta avec une grande émotion:
--La religion, voyez-vous, il n'y a encore que ça!
--On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionna
Rouletabille.
--Bon! maintenant il va se faire moine! s'écria La Candeur.
--Si on est bien? s'écria M. Priski. C'est-à-dire que c'est le paradis sur
la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice,
simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent;
il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté.
Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui
attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon état!...
--Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai
certainement avec toi!
--Et il faut tant d'argent que ça pour être reçu dans ce monastère?
interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.
--Messieurs, ce monastère est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou
qui, dans ce pays, ne demandent qu'à se faire moines, non seulement c'en
serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous
dire qu'on vient le voir du bout du monde... Il a été placé sous la haute
protection d'un saint que l'on a déterré non loin de là et dont on a mis
les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires
du martyre, le coton se vend bien! J'ai assisté à l'une de ces fêtes,
monsieur; moi qui jusqu'alors étais un païen, j'en ai l'esprit tout
retourné. C'était magnifique. D'innombrables lampes suspendues à la voûte,
projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se
tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un
registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort
ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien
tenue!...
--Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoulé?
exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.
--Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah! il
est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui
l'a précipité. Il aurait dû se méfier. C'était prédit dans les
évangiles!... Lui, si fier, le voilà l'esclave de M. Athanase!...
--Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous
appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n'est plus ni le maître ni
l'esclave de personne. Il est mort!
--Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je
l'ai encore aperçu pas plus tard qu'avant-hier...
--Tu es fou ou tu rêves! protesta dans une grande agitation le reporter.
Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frappé d'un grand coup d'épée
par Athanase!... Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier!
--Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski.
--Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te
dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois
sur la place avant que d'être emporté par les Bulgares!...
--Eh bien! monsieur, c'est peut-être ce traînage-là qui l'a ressuscité,
car, je le répète, dans la matinée d'hier j'ai rencontré M. Athanase avec
sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de
Lüle-Bourgas...
--Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille,
de plus en plus oppressé... mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est
vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.
--J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrogé
par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle
Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand
je m'aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos
d'un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit
pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!...
--Mais il était mort! s'écria encore Rouletabille.
--Non! monsieur! _Il était vivant!_
Rouletabille bondit sur le moine.
--Es-tu sûr de ce que tu dis là?
--Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu'il m'a répondu!...
--Ah! fais bien attention à ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en
secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure... Sur ta
vie, ne me mens pas!... Dis-moi toute la vérité!...
--Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre... j'ai vu Kara-Selim
vivant, bien abîmé, mais vivant! Il m'a expliqué qu'il avait été surpris
par Athanase et frappé par derrière d'un grand coup d'épée qui l'avait
jeté par terre, étourdi, et qui l'aurait certainement tué s'il n'avait
toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles!... je n'eus
pas plutôt entendu cette confidence que je m'enfuis à toutes jambes,
redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon
tour!... Voilà toute la vérité, je vous le jure!...
M. Priski n'avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu'il était
serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau!
--Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!... et qui va au mont
Athos!... Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre!
--La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai
rencontrer le seigneur Kasbeck.
--A Salonique, mon cher monsieur Priski... Et sais-tu pourquoi je ne te
charge plus de cette lettre à destination de Salonique? Parce qu'elle n'a
plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller?
Parce que nous y allons avec toi... Allons, allons, en route! La Candeur,
Vladimir!... Nous partons... Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi
t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!...
--Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus? interrogea La Candeur, bouche
bée devant une aussi subite et joyeuse transformation.
--Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est
possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, _puisque son
mari est vivant!_
--Ah! oui... Eh bien, je suis content, mon petit!
Et La Candeur tourna la tête pour murmurer:
--Quel malheur! Une si belle intelligence!...