Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s'accroître chez Ivana, et
nous pouvons dire qu'elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette
journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant
resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu'à
Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de
la nuit.
Nos jeunes gens se trouvaient à l'extrême gauche bulgare et purent, dans
l'après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent
jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.
Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en
particulier d'un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif
n'avait été encore remporté à l'heure où nous nous retrouvons avec les
reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade
avait cessé peu après que l'obscurité était tombée, cependant que les deux
infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au
milieu de la nuit noire, d'échanger une vive fusillade.
S'étant glissés le long d'une arête rocheuse qui les masquait sur leur
droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce
village d'Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le
lendemain pour l'expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha
était aux mains des Turcs et il s'agissait de les en déloger. C'est alors
que l'état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit,
autant peut-être parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que
parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amènerait celui-ci à se
retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux
bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le
dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha.
Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d'une pluie de tempête dont
la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième
colonne de s'ébranler. Les reporters achevaient, à l'abri d'une cabane de
branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu'ils devaient à la
générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d'eux,
courant à l'assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la
cinquième division.
Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe.
Elle avait arraché, dans l'après-midi, un fusil aux mains crispées d'un
mort, s'était ceinturée d'une cartouchière, et avait déclaré qu'à la
première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de
Rouletabille, elle n'avait pas hésité à rejeter l'insigne de la
Croix-Rouge.
Cependant, si elle s'était exposée volontairement aux balles turques, dans
le courant de l'après-midi, elle n'avait encore pris part à aucune mêlée.
Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part.
Elle s'était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters.
Rouletabille aussitôt s'était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le
bras.
--Minute!... Que vas-tu faire? lui demanda-t-il.
--Empêcher cette folle de se faire tuer!
--Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se
faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même!...
--Possible! répliqua l'autre.
--C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te préviens
également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me
faire tuer aussi!
--Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.
--La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu'à la
fin de l'action... dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez
au bureau de poste, vous m'y trouverez!
--Ou nous ne t'y trouverons pas!
--Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras
toi-même au général en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier
voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au «canard»!... C'est
entendu!... Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite
dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop!... Tu lui diras que les
généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi!...
--Rouletabille! je vois de quoi il retourne... Tu ne vas pas empêcher
cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!...
--Tu es fou!... s'écria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie
de mourir... Restez ici! et quant à moi, je vous promets d'être
prudent!... Au revoir La Candeur!... au revoir Vladimir!...
Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant
d'une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les
revoir, de ses camarades... et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana.
--Ah! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut
seulement pas dîner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!... Si une
bonne balle pouvait l'en débarrasser! C'est tout le bien que je lui
souhaite, à cette Ivana de malheur!
--Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui écopera! émit
Vladimir.
--Tais-toi, idiot!... grogna La Candeur. As-tu bientôt fini? Il ne s'agit
pas de se les caler jusqu'à demain matin... Tiens, écoute, v'là que ça
recrache!... Ah! mince alors, ça chauffe! Faut pas laisser Rouletabille
tout seul...
Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l'aiguille
rocheuse qui les abritait, éclairée d'une façon intermittente par un feu
d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un
mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de
pas.
La chevelure de la jeune fille était enveloppée d'un voile qui flottait
derrière elle comme un petit fanion.
Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent:
--Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas blessé?...
--Non! Non!... c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!...
Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus
d'eux que ses appels furent perdus...
Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient à la
mort et elle était partie avec eux, s'était laissé emporter par eux vers
la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des
cris atroces de la lutte à la baïonnette: _Na noje! Na noje!_ «Au
couteau»!
Les Turcs se défendaient avec vaillance.
Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de
réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à
chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amené une
artillerie qui répondait coup pour coup à l'artillerie bulgare.
Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort,
c'était un tumulte sans nom.
L'air était déchiré de cent tonnerres; des monceaux de rocs étaient
projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des
tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l'abri; mais rien ne
résistait à la «mitraille humaine»! C'était encore la plus forte, elle qui
allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n'avait pu les
atteindre, les soldats de Mouktar pacha!
Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat,
près d'Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant?
Il n'eût pu le dire... et il n'eût surtout pas pu dire comment ils se
trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.
Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus
étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs
pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants
avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les
entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de
réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort... Et
maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner.
--En avant, les amis, à l'assaut!
C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs
dans la langue farouche du Balkan._ Na noje! Na noje!_
Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et,
semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant
ni des officiers ni des camarades qui tombent!
Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à
une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à
pic ici et les arrête un instant... et une flamme terrible les couche sur
le sol par centaines! En avant!... Voilà le marchepied qu'il faut aux
survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des
démons!
C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés
et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de
résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de
l'Istrandja...
Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour
Ivana.
Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.
Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle.
Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée,
l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à
qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il
venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette...
Il lui parlait, elle ne lui répondait pas.
Elle se débattait pour qu'il la lâchât.
--Mais tu veux donc mourir?... s'écria-t-il avec des sanglots.
Et elle clama désespérément:
--Oui! oui! oui!
Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore à sa furieuse
besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de
reine des batailles.
Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les
troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l'aurore, sur leurs
positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de
dépasser la ligne des avant-postes.
Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la
fuyait.
Elle avait une blessure à l'épaule droite qui saignait abondamment. Elle
se défendit d'être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré
elle. Enfin elle s'allongea dans une tranchée et s'endormit, accablée.
Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour.
Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut
la prise de Kirk-Kilissé.