C'EST AU TOUR DE LA CANDEUR DE RACONTER UNE ÉTRANGE HISTOIRE A
ROULETABILLE
Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, où ils
trouvèrent l'état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même
qui les reçut avec une véritable joie.
C'est à lui qu'Athanase s'était adressé après l'accompagnement de sa
mission pour obtenir le commandement d'un petit détachement de cavalerie
qui avait pris les devants et s'était porté sur le Château Noir, dans le
but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français.
Bien qu'alors il ne l'eût point renseigné exactement sur la nature des
services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit,
avant son départ, au général pour que celui-ci n'ignorât point que le
général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d'armes de bien
traiter les jeunes gens.
Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur
fuite de la Karakoulé, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase
Khetew, leurs démêlés avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient
assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa
victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew.
Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout
ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes
paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu'ils
touchaient à la fin de leur mauvaise fortune.
Il trouvait, quant à lui, qu'il était grand temps qu'ils prissent quelque
repos et goûtassent à quelques douceurs.
Rouletabille accepta de grand coeur les offres du général, mais il lui fit
entendre qu'il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter
sa tâche de reporter. Il s'estimerait amplement payé de tous les maux
soufferts au fond de la Karakoulé s'il pouvait faire parvenir à son
journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait écrits depuis
son entrée dans l'Istrandja-Dagh.
Le général lui répondit qu'il avait tout à fait confiance en lui et qu'il
lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire
pourvu qu'il prît, bien entendu, l'engagement de ne rien télégraphier ni
écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée.
Sur quoi il lui remit une _lettre blanche_ qui lui permettait, à lui et à
ses compagnons, d'aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient
bon pour l'accomplissement de leur tâche.
Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur
serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l'armée
eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c'est-à-dire avant qu'elle
ne fût sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la région avaient
été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne
prenaient même point le temps de les rétablir.
--Ce n'est ni à Almadjik où nous sommes, aujourd'hui, dit le général, ni à
Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons
demain soir, que vous pourrez télégraphier... dit-il, mais je vous donne
rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications
avec l'armée jusqu'à Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier général, avant de
tenter l'assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là,
dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes,
s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai
plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront
commencé.
--Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille.
Comme cela, nous serons à peu près sûrs d'arriver à temps et de tout
voir...
--Comme vous voudrez! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous
dissimuler les dangers d'une telle marche!
--Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison; nous allons nous
faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce
pays si triste, où il pleut toujours!... Songe donc, Rouletabille, la
guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le
carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi!
--Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avec
Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos!...
Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment
à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général,
qu'elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les
chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.
Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains
pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excès et aux
vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles
trouvaient toute la population bulgare massacrée.
Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à
lui dire qu'il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire...
--Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille.
--Elle sera victorieuse, lui répondit-il.
Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade
de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n'était
pas avec eux!...
Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand
Tondor l'avait éveillé, La Candeur s'était mis dans un état de rage
terrible, menaçant d'étrangler le domestique de Vladimir s'il se
permettait de troubler encore son sommeil.
Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus
s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous
la tête du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui, à travers
toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait
d'oreiller.
Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent sur
Demir-Kapou.
La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file.
D'abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille.
Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimir
était triste parce que La Candeur lui manquait.
Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'étroites
vallées, les éclaireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur
faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un
coup de fusil... puis tout retombait à son morne silence. On traversait un
désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares,
avaient fui, instruits par les premières expériences.
Des colonnes de fumée montaient ça et là de chaumières en ruines.
Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir
poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur
avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouvée parmi le bagage
rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La
Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit
encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et
puis s'abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se
précipitait vers son chef de reportage.
--Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette!
Et il poussa un soupir de soulagement...
Ayant soufflé un peu, il reprit:
--Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon
sommeil, me dérober ma serviette!... alors je me suis réveillé... je tâte
sous ma tête!... Rien!... je bondis. Il n'y avait plus de serviette!... et
vous étiez tous partis!... Alors, Rouletabille, j'ai pensé que tu pouvais
très bien m'abandonner dans ce pays de sauvages...
--Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!... dit
Rouletabille très froid.
--Tu pouvais très bien m'abandonner, moi, mais j'ai pensé que tu étais
incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai
pas perdu de temps pour venir la rattraper... rends-moi la serviette!
--Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne
l'auras plus.
--Je n'aurai plus la serviette, moi!...
--Non!... tu ne l'auras plus!...
--Et qui est-ce qui l'aura, alors?...
--Quelqu'un qui en est digne!... et ce n'est pas toi!... Tu as cessé
d'être mon secrétaire, La Candeur! Tu as cessé d'être mon second! Tu
pourras dormir tout ton saoul!... partir, rester, retourner à Paris...
faire tout ce que tu voudras!... ça m'est parfaitement égal! Tenez,
Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan!... mon
khalifat!...
Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La
Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l'instant
plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement
humilié...
On ne l'entendit plus.
Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à
autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête
sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas.
C'était à la fois trop de mépris et trop d'injustice! Rouletabille avait
eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce
que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n'en était
pas moins horriblement vexé de l'absolue indifférence avec laquelle elle
le traitait...
Il sentait monter en lui une sourde colère contre l'ingrate et, comme il
arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet même de cette colère que
celle-ci retomba...
Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris
tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques
instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant,
manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l'heure.
Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La
Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l'occasion de lui
dire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s'aperçut que La
Candeur portait la serviette!...
--La Candeur!...
--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?...
--Viens ici!...
--Qu'est-ce que tu veux?
--Je te dis de venir ici!
La Candeur s'en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche
ouverte, avec de grands yeux naïfs:
--Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal?
--Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, là, sous ton bras?
--Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!...
--Tu l'as chipée à Vladimir!
--Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur?
--Comment se fait-il que Vladimir, à qui j'avais confié cette serviette,
te l'ait rendue?
--C'est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop
chargé.
--Trop chargé avec une serviette?
--Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu pitié de moi en me
voyant à pied, portant ma cantine: alors, comme il était à mule, il a eu
la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine,
je l'ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette; alors je
lui ai repris la serviette!...
--C'est bien, envoie-moi Vladimir!...
Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus
embarrassé que s'il avait conservé la serviette. Même air naïf que La
Candeur:
--Monsieur?
--Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrétaire. C'était
un honneur!
--Oui, m'sieur...
--Je vous avais donné ma serviette!
--Oui, m'sieur!
--Vous saviez que ce que j'en faisais était pour punir La Candeur, qui
tenait beaucoup à cette serviette?...
--Oui, m'sieur!...
--Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que
je vous avais confiée?
--Monsieur, il me l'a achetée!
--Ah! ah!... Il vous l'a achetée!... Et vous trouvez tout naturel de
vendre une serviette qui ne vous appartient pas... de la céder pour
quelques sous, au premier venu!...
--Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!...
--Allons donc! Il n'aurait eu qu'à y mettre le prix! Je vous connais
maintenant, beau masque!...
--Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de
moi!... Je vous répète que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce
que le premier venu ne me l'aurait jamais payée aussi cher que La
Candeur!... et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est à cause de
l'importance de la somme que j'ai cédé votre serviette...
--Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!...
--La Candeur, monsieur, est très riche... ou du moins il l'était!...
--Enfin! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs!...
Il est trop tard!...
--Monsieur, il me l'a achetée cent mille!...
--Cent mille francs!...
Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute
sa taille, qui était haute, et il dit:
--Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur
de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de
l'_Époque_?
--Tu te fiches de moi, dit Rouletabille...
--Je ne me fiche de personne!... Sans compter qu'en donnant ces cent mille
francs à Vladimir, j'ai fait une excellente opération, se glorifia La
Candeur.
--Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.
--Voilà... Tu vas voir comme c'est simple. Après que tu nous eus confisqué
mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu!
--Ah! Ah!...
--Quand le service nous le permettait...
--Oui, oui!...
--Et sans que tu t'aperçoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te
faire de la peine...
--Va donc!
--Cette fois, j'ai commencé par perdre!
--C'était bien fait!
--Attends donc!... comme je n'avais plus d'argent, j'ai signé des billets
à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à
échéance assez rapprochée, m'empêchaient de dormir. Je suis un peu comme
ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j'ai
tout fait pour regagner mes billets.
--Tu as triché! dit Vladimir.
--Je l'avoue... J'ai si bien triché que j'ai gagné presque tout le temps,
et qu'après avoir regagné mes billets, j'en ai gagné d'autres que j'ai
fait, cette fois, signer à Vladimir... Je lui en ai fait signer pour cent
mille francs... Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, même
quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew.
--Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le même
effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir?
--Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, répondit Vladimir,
et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient
une mine fort renfrognée pendant le jour.
--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit Rouletabille.
--Parce que c'est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu'il sait
dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c'était
incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout à l'heure, je l'ai vu si
triste que je lui ai dit: «Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent
mille francs!» Il m'a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets...
et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!... Je les
aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satané pays de
misère! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai
autrefois!...
Rouletabille coupa aussitôt la parole à l'indiscret La Candeur.
--Tu n'as pas besoin d'être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une
serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait
jamais payés!...
--Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération!
répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amitié à la
serviette.
--Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours à
Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!...
--Jamais de la vie!... Et pourquoi donc la lui rendrais-je?...
--Parce que tu ne l'as gagnée qu'en trichant, et cela de ton propre
aveu...
--Oh! de ce côté, je suis bien tranquille... dit La Candeur en regardant
Vladimir du coin de l'oeil.
--De fait, monsieur... dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!...
--Parbleu! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis...
--Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; ça n'est pas de jeu, dit
Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons
plus!...
--Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni dés?
--Ah! ça, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa
mule au trot... Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui
regagner la serviette!...
Rouletabille et La Candeur restèrent seuls.
--Tu n'as pas honte, La Candeur, d'être joueur à ce point? gronda
Rouletabille qui adorait La Candeur.
--Rouletabille, ne me méprise pas trop!... c'est le seul vice qui me reste
des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!...
--Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur?
--Le vin et les femmes!
--Pas possible! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois
guère!...
--Je m'étais mis à boire par désespoir! Tu saisis!...
--Parfaitement!... Tu aimais et tu n'étais pas aimé?...
--Ce n'est pas ça du tout... Chaque fois que j'ai voulu être aimé d'une
femme, ça n'a pas été long, dit La Candeur; je n'avais qu'à me montrer, et,
comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite...
--Alors?...
--Alors, j'avais tant de succès près des femmes que c'est ce qui m'a porté
malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je désirais... mais il
s'est trouvé une femme qui a voulu m'avoir et que je ne désirais
pas...
--Oui-da!... Elle n'était point jolie?...
--Ce n'était point qu'elle fût laide, mais elle était toute petite... Oh!
j'ai rarement vu une aussi petite femme... Elle aurait eu du succès dans
les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle était
comtesse...
--Mâtin, tu te mets bien, La Candeur...
--Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux
plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il
m'est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse...
--Que t'est-il donc arrivé, grands dieux?
--Je me suis marié avec elle!...
--C'est vrai?... Je ne t'appellerai plus que M. le comte!...
--Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête!
--Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es marié, toi si
grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne
désirais pas!... Mais sans doute désirais-tu devenir comte?...
--Pas du tout! voici comment les choses se sont passées: je monte en wagon;
la petite femme en question est si petite que je ne l'aperçois même
pas!... je m'endors... mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants
et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les
vêtements étaient dans le plus grand désordre... en même temps le train
s'arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait... La poupée
déclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!... je proteste
de toutes mes forces!... on ne me croit pas!...
--Pauvre La Candeur!...
--J'ai oublié de te dire que cette chose se passa en Angleterre...
--Aïe!...
--Ça n'a pas traîné... On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas
aller en prison, j'ai dû «épouser»!...
--On m'a toujours dit, en effet, que c'était très dangereux de voyager en
chemin de fer, de l'autre côté du détroit!
--Très dangereux!... mais qui est-ce qui aurait pu se douter?
--Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre?
--Ces événements se déroulaient avant mon entrée à _l'Époque_. Je venais
de donner ma démission d'instituteur-adjoint, pour faire de la
littérature... Me trouvant à Boulogne un jour d'été où il faisait très
chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de
goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet
d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes.
Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui
m'engagea à partir aussitôt pour Londres où l'on attendait un professeur
de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la
littérature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva,
ainsi que je viens de te le narrer.
--Un malheur! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si
grand malheur d'épouser une comtesse!... Tu aurais dû être enchanté, au
contraire... Songe donc, dans ta situation...
--D'autant plus que la comtesse était riche.
--Voyez-vous cela!
--Mais vraiment elle était trop petite... Tu ne peux pas t'imaginer ce
qu'elle était petite... A l'église (car elle était catholique et a tenu à
se marier en grande pompe), à l'église, elle ne pouvait pas me donner le
bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai
souffert... Ce géant et cette naine! On se bousculait partout pour nous
voir passer car elle me traînait partout, partout... dans les magasins, au
théâtre, dans tous les endroits où je n'aurais pas voulu mettre le pied
avec elle... Elle ne me lâchait pas d'un instant, car elle était fort
jalouse... Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon
chapeau, elle me disait: «Je vais sortir avec vous, _my love_», et en
effet elle sortait avec moi! Je dus bientôt prendre la résolution de ne
plus sortir que lorsqu'elle m'y forçait.
--Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à
faire quelque chose qui te déplût?
--Elle me battait.
--Elle est bien bonne!
--Ah! tu ris... tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai
vu rire!... Cela me fait plaisir de te voir un peu gai... Rien que pour
cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confié le grand secret de
ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.
--Alors, elle te battait?
--Comme plâtre!...
--Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!...
--Je ne le pouvais pas!... Si je lui avais donné une gifle ou un coup de
poing, elle en serait morte et j'aurais été pendu, bien sûr!...
--Et je ne t'aurais pas connu!... Tu as bien fait de ne pas la battre, La
Candeur... Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si
petite!...
--C'est ce qui te trompe!... Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me
tirait les cheveux à me les arracher!...
--Tu te mettais donc à genoux!
--Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans
une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme
n'y était pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit démon pendu
à ma chevelure! Elle m'avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur
une console... Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait
impossible!...
--Je l'avoue!...
--Et elle me trompait!...
--Ah bien!...
--Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders
avec lequel elle gaspillait notre fortune... Que veux-tu, cette naine
n'adorait que les beaux hommes!... C'est une loi de la nature... Combien
de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes!
--Si c'est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était
petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille.
--Eh bien, je fais sans doute exception à la règle... car cette petite
femme, je la détestais et elle m'a dégoûté à jamais de toutes les femmes,
petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure,
vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher... et je connais quelqu'un qui
devrait tirer parti de ma triste expérience!...
Rouletabille, comprenant l'allusion, fronça le sourcil. S'il plaisait à La
Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son
histoire à personne!
--Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te
trompait et que tu aurais voulu t'en débarrasser, tu n'avais qu'à la faire
prendre avec son highlander.
--J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'était
facile!
--Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n'était point
difficile de le faire surveiller!...
--Certes, il n'échappait point aux regards... et lui, on le trouvait
toujours!... Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais à la
surprendre... Oh! il y avait de quoi devenir enragé!...
--Mon pauvre ami!...
--Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'étais sûr
qu'il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi... Nous
arrivions, certains de la pincer au nid... Je faisais garder toutes les
issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la
maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au faîte des
cheminées... Et l'on entrait!... On trouvait bien notre highlander, qui le
plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et
déclarant qu'il aimait se mettre à son aise... Mais elle, elle... on n'a
jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par où elle passait!... On
fouillait tout! On bousculait tout!... Pas de comtesse!... Elle nous avait
passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un
oiseau... et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement
installée devant son _tea and toasts_ et me disant: _How do you do, my
love?_... (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!...
--Oui, approuva Rouletabille... Oh! oh!... Et combien de temps cette
petite aventure a-t-elle duré?
--Deux ans, Rouletabille!... Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore
malade!
--Et comment a-t-elle fini?...
--Eh bien! voilà! j'avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander;
j'avais renoncé à tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à
relire _les Trois Mousquetaires_, suprême consolation, même en anglais.
C'est là que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible
aventure d'amour, s'en était consolé en buvant plus qu'à sa soif!... Nous
avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme
Athos!... J'étais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a
sauvé!...
--Comment cela?...
--Oh! c'est très simple: un soir, j'étais tellement ivre que je me suis
assis sur elle sans m'en apercevoir!...
--La pauvre petite!...
--Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la
plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il
n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la
rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m'empressai de
repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur
le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le
détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud
qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je
trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France,
m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n'ayant
plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de
faire de la littérature...
--Et tu n'as plus eu d'ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon
pauvre La Candeur?
--Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte.
On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai dû certainement
être condamné à quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir.
Et j'ai changé de nom! Le mari de la comtesse est mort!
--En réalité, comment t'appelles-tu?... demanda Rouletabille curieux.
--Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d'un pauvre
homme qui a peut-être été condamné à mort?
--Non! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir
fait revivre cette épouvantable histoire!...
--Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l'ai racontée!...
Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta:
--Tu connais les femmes, maintenant!... Méfie-toi!...
Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu.
--Tiens! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi
je vais me délier les jambes...
--Ça n'est pas de refus, dit La Candeur.
Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement
en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui,
immédiatement, courba les reins.
--Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui
avait jamais vu, tant il était désabusé... Juge un peu, mon vieux, si
c'était une comtesse!... Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je
m'assieds dessus!...
Rouletabille pressa un peu le pas... Mais La Candeur le rejoignit en
poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce.
--Ne marche donc pas si vite!... Et laisse-moi te dire des choses pour ton
bien!... Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-être, en
t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colère... Mais tant pis,
c'est mon amitié pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!...
Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant
eux...
Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche...
--Écoute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime
pas... qu'elle ne t'a jamais aimé... et qu'elle ne t'aimera jamais...
Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh
bien! on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure
pareille!... Ah! mon petit!... Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des
yeux pour voir... Voilà une petite femme qui avait été enlevée par un
_Teur_... Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses
noces! Et le _Teur_ est mort!... Eh bien! elle devrait être dans la
joie!... Elle devrait t'embrasser!... Puisque nous sommes sauvés, et
puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant au _Teur_, rendre un
grand service à son pays!... Elle devrait te couvrir de remerciements et
de baisers!... Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite
qu'une morte!... M'est avis que cette femme-là regrette son _Teur_ et
qu'elle ne te pardonne pas d'être venu déranger sa nuit de noces!...
Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui
tombaient comme du plomb fondu sur le crâne...
--Tu ne dis rien!... C'est que tu n'as pas une bonne raison à me
renvoyer!... Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme
ça?
--Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.
--Si tu ne le lui a pas demandé, c'est que tu es de mon avis et que tu
sais à quoi t'en tenir!... As-tu vu comme elle a couru après son _Teur_?
Elle voulait le tuer, qu'elle disait!... Quand on le lui a tué devant elle,
son _Teur_, elle a failli se trouver mal!...
--Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperçu?...
--Penses-tu!... Et Vladimir aussi s'en est aperçu!... Et il pense comme
moi!... Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui
ne vit plus depuis la mort de son _Teur_!
--Tu dis des bêtises, répliqua d'une voix sourde Rouletabille qui
souffrait mille supplices... S'il en était ainsi rien ne la forçait à me
suivre quand je suis allé la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'à
rester avec son _Teur_, comme tu dis!...
--Mon Dieu! répliqua l'entêté La Candeur, je n'étais pas là quand tu l'as
ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t'avait renvoyé
bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu,
elle avait eu le temps de se fâcher avec son _Teur_... Dans tous les
ménages, il y a des quarts d'heure de fâcherie... et puis on se
raccommode!... En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son
_Teur_, dans le cachot du souterrain!...
--Tu mens! gronda Rouletabille, furieux.
--Je mens! Demande à Vladimir si je mens! Et à Tondor! Tu pourrais le
demander aussi à Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'étaient pas
morts!... Mais c'était devenu la fable de tout le monde à l'hôtel des
Étrangers!...
--Tu mens! tu mens! tu mens! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge
était pleine de sanglots!... Tais-toi!... Je ne veux plus t'entendre... ni
toi, ni Vladimir, ni personne!... Vous m'êtes tous odieux!... Tiens!
rends-moi cette pauvre bête! Tu vois bien que tu l'écrases!...
Et il n'attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle;
il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfonça ses talons dans les
flancs de la bête et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le
monde... pour rester tout seul, tout seul avec sa peine...
Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus déchiré qu'elles étaient
le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son coeur douloureux...
Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en
train de faire évader Gaulow!... Alors, alors il l'eût méprisé, c'était
sûr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une
chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être
lâche!...
Et c'est vrai qu'il était lâche!... Il se le répétait à lui-même dans sa
solitude, espérant vraiment qu'Ivana reviendrait à lui dans un de ces
mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il eût pu
jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d'hostilité...