LE TEMPS DES LYS

_ARGVMENT._--MAXENCE RETROVVE LES MAVRES.--TABLEAV DE SA VIE A

OVADDAN.--LES VAINQVEVRS ET LES VAINCVS.--«NOTRE PÈRE.»--VERS LE

SACRÉ-CŒVR DE JÉSVS.--LE DÉSIR D’VNE NOVRRITVRE SVBSTANTIELLE.--LA FOI

ET LES ŒVVRES.--LE SOLDAT S’AGENOVILLE.

Cependant, les courriers ne cessaient pas d’annoncer que d’importantes

opérations de guerre auraient lieu vers la fin de l’année. «Mettez vos

animaux en état, écrivait à Maxence le gouverneur de l’Adrar. La rentrée

de l’impôt s’est normalement effectuée, mais après les fatigues qu’ont

imposées à votre troupe la mauvaise volonté de Sidina et la recherche

des pâturages dans la zone désertique, où il vous avait entraîné,

j’estime que votre unique préoccupation doit être de donner à vos

chameaux le maximum de repos et le maximum de nourriture. D’ailleurs, la

saison est trop avancée pour que vous puissiez songer...» Un jour,

Maxence fit appeler les guides et ceux des chefs de goums qui

connaissaient le mieux la région. On causa. Sur la natte s’étalaient les

grandes feuilles blanches où étaient inscrits au crayon les noms des

puits et les lignes rouges des itinéraires... «J’irai à Ouaddan», dit

Maxence, et il donna les ordres pour le départ du lendemain...

* * * * *

La distance n’est pas grande de Douerat à Ouaddan. Maxence met cinq

jours à la franchir. Le sixième jour, il fait installer son camp, il

jette l’ancre pour deux mois. Le voici parvenu à l’une des bornes du

désert. Ici, il y a encore les immenses champs de hâd où les chameaux

boivent le soleil. Au delà, les sables vierges, les immensités sans eau,

les plaines de l’interdiction, la mort. «Cet endroit me plaît, dit le

chef, c’est la terre de midi, c’est la terre qui convient à l’août

altéré. Elle est conservée sous sa cloche de verre. Et certes, rien

n’est plus desséché que ces curieuses fleurs du désert. Mais on sent

qu’un peu d’eau les tuerait. Il faut qu’elles craquent sous la poussière

du jour... Salut, ô terre de ma maturité, terre de l’été et de la

plénitude intérieure! Salut, herbes du promontoire le plus extrême de la

vie! Salut, derniers témoins de la respiration de la terre! Salut,

sables de l’Occident que nous ne connaîtrons jamais!...»

* * * * *

De longues journées de paix commencèrent pour Maxence. Depuis qu’à

Douerat il avait entrevu la loi de son progrès intérieur, une confiance

sereine était en lui, une surabondance de joie mystérieuse gonflait son

cœur. Le matin, de bonne heure, il quittait sa tente, il marchait

longtemps dans l’espace libre, ne ressentant que la force de sa jeunesse

et la pleine possession de lui-même. Et parfois, avant de regagner le

camp, il s’arrêtait auprès des puits. Trois ou quatre Maures tiraient de

l’eau en poussant des cris rauques. Des chameaux étaient là, qui

buvaient, et l’on n’entendait plus que les appels des bergers. Maxence

fermait les yeux, étourdi par la marche et le soleil, par toute la vie

profonde et pure et sérieuse qui le ceignait. Il oubliait en un instant

toute la laideur du monde qu’il avait connu. Rien n’était plus autour de

lui que la noble simplicité des nomades, une parfaite distinction, une

douceur pastorale, ce jaillissement original de la vie que tous les

intimes de l’Afrique ont connu...

Rentré sous sa tente, le jeune chef se livrait aux travaux de son

commandement, soit qu’il rédigeât quelque rapport, soit qu’il tînt

audience, soit qu’il administrât en quelque manière le territoire sur

lequel il avait délégation de l’autorité. Mais les heures de

l’après-midi étaient les plus douces! Alors il buvait le long silence

des siestes, et la Parole de Dieu inscrite dans l’ostensoir du ciel.

Quelle force pourrait donc empêcher la réalisation de la promesse?

Pauvre de toute pauvreté, plus nu qu’un ver, Maxence ressentait

pourtant, il ressentait déjà le riche plaisir de la possession, dans la

mesure, par exemple, où les âmes du purgatoire possèdent Dieu, par le

désir torride qu’elles en ont. Et certes toutes les peines et toutes les

joies du Purgatoire étaient celles de cette âme consumée dans le

bienheureux tourment de Dieu. Tout le feu qu’elle endurait, ce mal

horrible de la terre qui seul la séparait du Ciel, et tout le poids de

son exil, et toutes les flammes de l’Afrique, c’était le lieu de son

attente et de sa purification. Mais déjà un certain bonheur était en

lui, parce qu’il s’était détourné des voies communes, des voies sans nul

espoir où gémissent les lâches et les médiocres, et qu’il voyait JÉSUS

du fond de ses ténèbres, JÉSUS non possédé, mais désiré.

Et parfois, il prenait dans ses mains de fièvre les Évangiles. Alors

cette clarté de JÉSUS se rapprochait. Il lisait, il ne voyait que le

doute et la contradiction. Et puis, à point nommé, le mot divin

éclatait, si fort, si serré, si net que Maxence en tremblait de tous ses

membres,--si _dur_ parfois aussi, ô mon Dieu, puisqu’il faut bien redire

encore le mot de Vos disciples, oui, si dur et si dru, si vrai et si

profond, qu’il emporte à tout jamais la misérable discussion

humaine,--si dur, parce qu’un Dieu parle, si doux, parce qu’un Homme

parle, si dur et si doux, d’un si ferme et flexible acier, d’une matière

si forte et si simple, que rien ne peut plus satisfaire après lui...

«Ah! la beauté n’est rien, disait Maxence, mais qu’elle vienne de si

loin, qu’elle soit si étonnante, qu’elle porte à tel point en elle

l’empire des choses célestes, c’est cela qui est tout. Je crois que

c’est mon frère qui me parle, et c’est JÉSUS transfiguré qui vient de

quitter Élie sur le Thabor. Je crois que c’est un pauvre, couvert de

boue et de crachats, qui paraît, et c’est le Roi du Ciel dans toute sa

pompe incomparable; que c’est mon ami qui est là, qu’il est semblable à

moi,--et c’est Celui qui a fait les mondes et tous les Anges du Ciel

viennent Le servir.»

Cette histoire incomparable qu’il lisait, Maxence comprenait qu’elle

achevait toute l’histoire humaine, qu’elle fermait le cycle, qu’elle

disait tout, depuis la naissance de l’homme jusqu’à sa mort et jusqu’à

l’avènement définitif de JÉSUS dans la gloire,--histoire qui a été dans

le temps par l’humanité de JÉSUS et qui est en dehors de tous les temps

par sa divinité. Là il se sentait dans le centre, dans l’unique

articulation du monde, au nœud même du drame, entre la chute et le

Jugement. Tout est arrêté, tout est clos, les comptes sont faits et bien

faits. La justice s’achève dans la miséricorde. A l’homme, il faut Dieu:

JÉSUS le donne en se donnant. A l’humanité sainte, il faut la sainteté:

JÉSUS la donne en paraissant. Toute continuité est rétablie. JÉSUS est

l’équilibre du monde, Il est l’accomplissement de tout ce qui est humain

et de tout ce qui est divin, Il est l’anneau qui manquait, l’anneau de

l’ancienne et de la nouvelle alliance, Il est la rencontre de l’homme

avec Dieu, la rencontre unique d’où a jailli l’étincelle de la charité.

Car sans JÉSUS, c’est-à-dire sans médiateur, il n’y a pas de mouvement

de l’homme à Dieu, donc pas de charité. Et avant JÉSUS, il y a les corps

et il y a les esprits, mais il n’y a pas la charité. Et depuis JÉSUS, il

y a les corps et il y a les esprits qui sont infiniment loin des corps,

et il y a la charité qui est infiniment loin des esprits. JÉSUS, étant

la possibilité de Dieu pour l’homme, a donné tout ce qui était

nécessaire. Il a été la satisfaction totale, parce qu’Il a satisfait à

Dieu et qu’Il a satisfait à l’homme. JÉSUS est tout ce qui manquait.

Parvenu en ce point, Maxence laissait retomber le livre. «Ah! qu’il doit

être doux, s’écriait-il, de lire l’Évangile en chrétien!» Cri profond,

le plus sincère, le plus douloureux qu’il ait poussé! Lire en chrétien,

c’est-à-dire tout autrement qu’il ne lit, connaître en chrétien,

c’est-à-dire connaître tout autrement qu’il ne connaît. Il est passé de

l’ordre du corps à l’ordre de l’esprit, il reste encore l’ordre de la

charité,--mais là il faut JÉSUS lui-même, non plus dans Sa Parole, mais

dans Sa Chair, non plus dans Son Souvenir, mais dans Sa Présence. Il est

passé de l’obscurité de la matière à la clarté de l’esprit, clarté

grande et magnifique, assurément. Mais il est une clarté d’une autre

sorte, bien que le langage humain ne puisse la distinguer, et c’est la

clarté de la charité. Maxence voit des choses saintes dans l’esprit,

mais dans la charité, on voit tout autrement. Alors il n’y a plus la

moindre petite arrière-pensée, la moindre inquiétude, ni cette sournoise

hésitation de l’homme inquiet, mais seulement la pleine connaissance

pacifique, la possession sereine, la certitude béatifique. La

connaissance dans l’esprit n’est pas réservée, elle est la lumière qui

«éclaire tout homme venant en ce monde». Mais la connaissance dans la

charité est infiniment réservée, ce qui la met infiniment plus loin de

l’esprit que l’esprit n’est loin du corps. Et Maxence lui-même était

infiniment plus loin de la charité que du corps et toutes les clartés de

son esprit ne valaient pas le plus petit mouvement de charité... Ah!

heureux et bienheureux ceux qui, par la grâce des sacrements, ont

pénétré dans les jardins de l’intelligence surnaturelle, heureux et

bienheureux ceux qui reposent dans le cœur de leur Dieu et qui se

réchauffent à sa vivante chaleur, heureux, à jamais heureux ceux pour

qui tout le ciel est dans la petite hostie, à la contenance exacte de

JÉSUS-CHRIST!...

* * * * *

Un matin, avec quelques compagnons, Maxence s’aventura dans ces dunes du

Ouaran qui sont au seuil du grand désert. Les pieds des chameaux

enfonçaient dans le sol mouvant. Une imperceptible couronne de sable que

soulevait, en caressant la dune, le vent d’est flottait sur l’horizon

vague. Maxence se sentait loin, très loin, dans un endroit qui ne

pouvait pas être et qui était pourtant. Ils marchèrent une heure. Des

têtes chevelues de palmiers apparurent au-dessus d’une coupole de sable.

C’était une très petite palmeraie, étrangement blottie entre des

murailles croulantes...

--El Hassen! dit le guide.

Surprise! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers inattendus. Ce

vieux captif, complètement sourd et très impotent, apporta aux voyageurs

des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Maxence, ayant

mangé et bu, s’élança sur sa selle et partit droit dans l’espace déchiré

devant lui. Comme un enfant qui s’aventurerait, sur une coque de noix,

au bord d’une mer dangereuse, ainsi il flaire l’étendue dangereuse, fait

un bond, puis, dans le vent brûlant, s’arrête. Devant lui se déploie un

immense tableau d’Afrique. Vers le nord-est, le guide nomme encore

Touijinit. Mais vers l’ouest, c’est l’immense déroulement sans nom,

c’est la portion blanche des cartes, c’est la géographie impossible du

Sahara! L’imagination bondit de dune en dune. Elle vole, sur de rapides

dromadaires, pendant des jours et des nuits sans fin, et toujours c’est

pareil, et c’est le même sable et le même ciel... La gorge est altérée,

on défaille de soif... Marche encore, le puits est là-bas, là-bas... de

l’autre côté de l’Afrique.--Mais du moins, ô Maxence, rien n’est capable

ici de détourner ton cœur de sa patrie, et rien n’arrête ce céleste

regard qui se repose amoureusement au delà des mondes...

Le guide montrait une ligne de rochers noirs:

«C’est là, dit-il, que se trouve la maison du cheikh Mohammed Fadel.

Elle est abandonnée aujourd’hui, à cause des guerriers du Nord qui

venaient la piller.»

Pauvre retraite de philosophes inoffensifs! Maxence y court, il s’arrête

avec ivresse dans la demeure des hommes, il prend pied sur le rivage de

la terre. Une aire abandonnée, que protège mal une muraille basse. Au

fond, dans l’angle du mur, la maison ruinée, très basse et très

large,--et c’est là où des hommes ont rêvé de leur Dieu intensément!

Maxence, sur les ruines, s’asseoit. Mais soudain une étrange oppression

l’accable. Tout l’ennui de l’Islam est devant lui, et la servitude, et

l’immense découragement, et le morne «A quoi bon?» de ces esclaves! Il

pense:

«Je sens mieux que nous sommes les vainqueurs et qu’ils sont les

vaincus. Qu’avons-nous donc de plus? Je ne sais... Quelque chose de plus

riche et de plus vrai,--la conscience de notre dignité et de notre

indignité. Ces deux sentiments sont en nous, ils ne peuvent pas nous

tromper et ils ne s’accordent que dans le mystère chrétien. La

connaissance du prix que nous valons et de l’ordure que nous sommes,

deux certitudes égales et contraires qui ne s’accordent que par JÉSUS.

Le sentiment de notre puissance et celui de notre impuissance,

l’expérience intérieure de notre force et de notre faiblesse, de notre

dépendance et de notre indépendance, mais tout s’accorde dans la Grâce.

Le sentiment de notre liberté et celui de notre servitude,--deux joies

infinies, deux pôles de béatitude infinie entre lesquels oscille toute

notre action. D’où la force du chrétien: tout compte en lui. Tous les

éléments qui composent son âme s’orientent dans le sens de l’action

victorieuse.--Qu’ai-je donc de commun avec vous, pauvres gens? Que me

fait votre foi, puisque vous n’avez pas la charité? Puisque la libre

explosion de l’amour n’est pas en vous et que vous n’êtes que de pauvres

esclaves tremblants. Et certes vous connaissez Dieu, le Tout-Puissant et

l’Unique, mais vous ne le connaissez pas dans la charité. Vous êtes dans

le monde des pures idées, vous n’êtes pas dans l’esclavage de la chair,

mais vous êtes dans l’esclavage de l’esprit. Que me fait donc votre

louange, puisque ce vrai Dieu que vous servez n’est pas votre Père,

puisque votre monde est ouvert à l’image de ce désert, et que chaque

homme y est seul et désert, et que les hommes ne sont pas vos frères.

Mais voici que vous faites éclater votre grandeur. Car nous, nous sommes

dans la douce amitié catholique, et nous sommes dans le monde comme dans

un monde fermé, parce que tous les hommes sont nos frères bien-aimés et

qu’ils sont avec nous une même famille. Et lorsque nous prions, nous

prions Notre Père, parce qu’il est vrai que nous sommes les enfants du

même Père... O joie, ô grandeur infinie!... Dieu tout-puissant, Dieu

saint, Dieu juste,--mais il est aussi le Père, il est Notre Père, il est

le Père qui nous aime, qui a confiance en nous, qui nous veut libres et

joyeux. Qui n’est pas seulement un principe, ou une idée, ou un dogme,

mais qui est notre Père et notre Ami, que nous voyons et qui nous est

familier, qui est Notre Père et Notre Ami et Notre Frère tout ensemble.

Qui n’est pas un mot, ou une chimère, mais qui est une nourriture. Qui

n’est pas le Bien, ou la Raison, ou l’Idéal, mais qui est une Personne,

c’est-à-dire JÉSUS-CHRIST, le médiateur, JÉSUS-CHRIST, la Deuxième

Personne, mais Dieu tout entier, JÉSUS-CHRIST, vrai homme et vrai Dieu,

JÉSUS-CHRIST, Dieu de miséricorde et d’amour!...»

* * * * *

Cris de victoire, où se mêle, au dedans de Maxence, une secrète

mélancolie. Jamais le solitaire n’a mieux connu les frères de sa pensée,

et jamais il n’a plus souffert d’être séparé d’eux. Il est abandonné et

il les voit dans l’humble amitié de leur Dieu. Il est au plus profond de

la terre réprouvée, et il songe à l’heureuse contrée où est la

bénédiction du Seigneur. Il connaît le vrai temple et il ne peut pas y

rentrer; la vraie loi, et il ne peut s’y soumettre; le vrai sacrifice,

et il ne peut y participer.

Maxence est triste de n’être pas avec ses frères, et il les considère

avec amour. Voici qu’ils entrent dans l’Église et qu’ils se signent, et

qu’ils s’avancent avec franchise jusqu’au plus profond de la nef, car

ils ont vu dans l’ombre trembler la petite lampe qui ne s’éteindra pas.

O mystère! Ils ne sont pas seuls, le bien-aimé est là, au milieu d’eux,

JÉSUS est là, non point en image ou en symbole, mais dans son corps et

dans sa chair, le Maître est là, réellement présent, qui les a reconnus

et qu’ils ont reconnu. Il est là, dans l’hostie vivante, le même qui est

ressuscité le troisième jour et qui est monté aux cieux où Il est assis

à la droite du Père. C’est le Dieu vivant que Maxence adorera, c’est le

Dieu de sa délivrance et de son amour, c’est le Dieu de son introduction

dans la vie.

* * * * *

Maxence a le désir d’une nourriture substantielle. C’est ce pain qu’il

demande. C’est de cette vérité qu’il veut se saoûler. Car pour lui, il

n’est pas d’autre chemin pour aller à Dieu que JÉSUS. Il dit que Dieu

n’est pas, ou qu’Il est JÉSUS. Il dit que Dieu n’est rien, ou qu’il est

le Dieu des chrétiens,--parce que beaucoup ont porté témoignage de Lui,

mais qu’il n’y a pas témoignage des philosophes et des savants.--Mais

quel est-il, ce Dieu des chrétiens? C’est JÉSUS, qui s’est fait

connaître à nous, qui nous a tant aimés et qui a souffert pour nous

jusqu’à la Croix, JÉSUS, fournaise ardente de charité, JÉSUS, qui nous a

dévoilé avec amour tous les secrets de son cœur, qui est notre

réconciliation avec le ciel, qui est la Preuve unique du Très-Haut,

JÉSUS, qui est la source vraie des vertus et l’objet de la dilection de

tous les saints, JÉSUS, qui s’est donné à nous depuis l’origine du monde

et qui ne cesse pas de s’offrir en victime pour nos péchés, qui est

notre raison d’être bons et d’être purs, JÉSUS, qui a créé le ciel et la

terre et qui nous a livré son corps, JÉSUS, porte du ciel et désir des

collines éternelles.

* * * * *

Maxence n’a pas d’autre raison pour aller à Dieu que JÉSUS,--ni d’autre

raison, ni d’autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude en dehors de

JÉSUS, ni d’autre désir que de JÉSUS. Et il ne peut avoir d’autre accès

à Dieu que JÉSUS, Dieu lui-même, et Homme en même temps... Que

cherche-t-il donc, les yeux au ciel, ce voyageur? De belles

idées?--Toute sa vie, on lui en a servi à profusion. C’est un Maître

qu’il cherche, un Maître de vérité, et pour ce Maître il changera sa

vie, mais non pas pour un système ni pour l’airain retentissant des

paroles. Si donc il rejette le témoignage de l’ancienne loi, le

témoignage de l’Évangile, le témoignage de Paul et celui de Pierre, le

témoignage des confesseurs et des martyrs, il renoncera du même coup à

la possession de Dieu et il se donnera aux bavardages du monde. Mais

s’il ne rejette pas le témoignage et qu’il reçoive la Parole, c’est donc

à JÉSUS qu’il ira, c’est donc à JÉSUS qu’il se donnera...

* * * * *

O Dieu, ayez pitié de ce cœur encore fragile! Seigneur, ayez miséricorde

de ce pauvre! Et certes ce n’est pas Vous qui le détournerez de la

lumière.--Non! ce n’est pas JÉSUS qui détourne de JÉSUS, mais c’est le

mal, mais c’est la chair, mais c’est la misérable attache avec le monde,

mais c’est tout ce qui n’est pas JÉSUS. C’est tout ce qui n’est pas

Vous, ô mon Dieu, qui pourra le détourner. Voyez! Nous avons peur, parce

que l’esprit est faible, parce que Vous êtes difficile, parce que les

yeux mortels ont peine à soutenir Votre lumière.--Mais c’est Vous qui

aurez pitié de cet errant, et c’est Vous qui le conduirez dans le sein

bienheureux de l’éternelle béatitude!...

* * * * *

La nuit est tombée sur l’Afrique,--nuit légère, nuit sans rêves. Des

hommes sont dans la nuit, qui se serrent au trot puissant des chameaux.

Nul bruit, car les pieds enfoncent sourdement dans la matière ouatée du

sable. Nulle parole, car la fatigue se tait avec délices. Le chef est

devant, il se penche sur le cou de sa bête dont il aspire avec

contentement la fauve odeur... La journée a été bonne, il a fait chaud,

on a marché, on a rêvé... Mais quoi! Cette douceur terrible, qui est

venue, ce Nom béni qu’il a redit, cette bonté en lui, ce cœur nouveau

qu’il a senti battre dans sa poitrine,--ce n’est pas vrai, c’est un

mirage qui tente et qui fait peur! Et voici que Maxence ne sait plus; il

est là comme un pauvre homme tremblant; il est là comme un mendiant qui

a longtemps prié et qui n’espère plus... Cet homme ne croit pas. C’est

dur de ne pas croire, quand on a tout appris. C’est dur, Seigneur, quand

Vous avez parlé, de ne pas croire. Mais c’est ainsi: cet homme ne croit

pas, il a lassé Dieu, il n’y a rien à faire avec lui. C’est en vain

qu’il élève ses yeux vers la montagne, puisqu’il ne sait ce qu’est la

belle audace d’un don généreux de soi-même. Il n’y a rien à faire avec

ce lâche!

La veille s’achève, et Maxence tremble...

* * * * *

Il advint que, vers le même temps, ce soldat eut fantaisie de visiter le

puits de Meïateg, car nul Français n’avait poussé jusque-là et le nom

même manquait sur les cartes. Un matin donc, vers dix heures, il

arrivait dans un vaste espace dépouillé, et une sorte de pellicule sur

le sol craquait sous les pas des chameaux. Sur la gauche était une dune,

un vague buisson. Lieu tragique, nature ennemie! Les ouvertures noires

des puits disposées en demi-cercle étaient proches. Maxence sentait

l’inquiétude d’un de ces éternels recommencements,--recommencements des

choses et recommencements de nous-mêmes,--et il vivait ce drame d’être

dans l’exacte répétition, dans l’implacable restitution des heures

semblables. Il bâilla. Le guide l’entraîna vers les puits. Tous étaient

à sec, sauf un seul, où croupissait, à une faible profondeur, une eau

noire. Il faisait lourd, la chaleur avait une exhalaison sauvage...

--J’ai soif, dit Maxence, tire-moi de l’eau.

Il se retourna, vit le guide qui faisait une grimace et montrait quelque

chose, tout près du puits. C’était, à demi enfoui dans le sable, un

cadavre. La chair décomposée était arrachée par endroits. Des lambeaux

d’étoffe traînaient sur le sol.

--Voici, dit le guide. Cet inconnu a été trouvé dans le fond du puits,

il y a quelques jours. On croit qu’il venait du Regueïba. Sans doute, il

était épuisé par la soif. Pour boire plus vite, il est descendu au fond

du puits et il y est mort. Des gens de Ouaddan qui passaient par ici ont

retiré son cadavre et l’ont enfoui en hâte dans une fosse peu profonde.

Aussi les chacals sont-ils venus le déterrer et le déchirer, comme tu le

vois à présent.

Surprenante apparition! Pauvre homme, pauvre voyageur aux jambes nues!

Il a marché pendant des jours et des jours dans le désert mauvais, le

solitaire et l’obstiné! Il a franchi les cercles sans cesse renaissants

de l’horizon, dune après dune, et toute sa pensée s’est tendue vers ce

puits qu’il fallait atteindre. Enfin, dans la lutte géante avec le

sable, il a vaincu, il a touché la source tant convoitée, il va revivre!

Mais non, il est trop tard! C’est le désert maudit qui le prendra!

Et voici que Maxence, debout dans l’air irrespirable, et les bras

étendus, le contemple: «O terre de mort! gémit-il.--Peuple esclave! Race

de douleur!» Puis, se tournant vers l’Arabe: «Allons! Quittons ce lieu.

Je veux être à Ouaddan avant que le soleil soit tombé.»

* * * * *

... Dans les palmiers de Ouaddan, l’ombre est humaine et douce. Maxence

voudrait y reposer, y reposer jusqu’à la mort. Mais une flèche dure l’a

transpercé, la pointe aiguë de la pitié l’a blessé. Il reste immensément

dressé au-dessus de la peine du monde, la bouche amère, les yeux fixés

dans sa douleur. Aussi loin que son regard s’étende, il ne voit que la

mort et la défaite. Dans les ruines du Ouaran, dans le charnier de

Meïateg, partout la sombre et stérile folie de l’Islam l’a

poursuivi.--Mais lui-même, quel est-il, sinon le vaincu et le maudit,

quel est-il, sinon cet homme même qui avait soif ayant traversé le

désert, sinon ce pauvre mort qui avait trop tardé? Et la voix intérieure

jaillit en lui avec les larmes:

«Ah! oui, j’ai compassion de ceux-là qui sont abandonnés et qui sont

tristes... Mais nous, qu’avons-nous fait, nous, les bénis du Père, nous,

les enfants de l’élection? Et que répondrons-nous, quand le Juge nous

dira: «Je vous avais donné la plus douce terre et vous avez été mes

préférés. Je vous avais donné ma France bien-aimée et je vous avais

faits les héritiers de ma parole. C’est à vous que je pensais, dans la

sueur de Gethsémani et c’est vous que j’ai nommés les premiers.--Il

n’est rien que je n’aie fait pour vous, parce qu’il n’en est pas que

j’aie désirés plus que vous. Et c’est vous que j’avais choisis entre

beaucoup...» Hélas! Qu’avons-nous fait? Quel désir nous a saisis? Quelle

lèpre est donc venue nous ronger?--C’est vrai, Seigneur, nous n’avons

pas été fidèles à la promesse, nous ne vous avons pas veillé pendant que

Vous entriez dans l’agonie. Mais voyez: nous gémissons dans la honte et

dans la contrition, et nous venons à Vous tels que nous sommes, pleins

de larmes et de souillures.--Nous avons tout perdu, nous n’avons rien,

mais tout ce qui reste, ô mon Dieu, nous Vous le donnons; tout ce qui

reste, c’est-à-dire notre cœur brisé et humilié.--Vous êtes plus fort

que nous, Seigneur, nous nous rendons. Nous Vous prions humblement,

comme nos pères vous ont prié. Nous vous mendions très misérablement

votre grâce, parce que nous ne pouvons Vous tenir que de Vous seul...»

* * * * *

C’est tout. Maxence ne pense plus. Sa tête se penche sur sa poitrine.

Comme la mer descendante se recule jusqu’au plus lointain de la plage,

ainsi tout a fui devant cet homme, et il ne sent plus que l’espace de

son âme démesurément agrandi. Tout a fui, rien n’est plus, l’attente

immense est sur le monde. Alors le vieux lutteur s’abandonne, il tombe à

genoux, il prend sa tête entre ses mains, il dit doucement, comme un

marcheur très las après le jour:

--Mon Dieu, je vous parle, écoutez-moi! Je ferai tout pour vous gagner.

Ayez pitié de moi, mon Dieu, vous savez qu’on ne m’a pas appris à vous

prier. Mais je vous dis, comme votre Fils nous a dit de vous dire, je

vous dis de tout mon amour, comme mes pères vous l’ont dit autrefois:

«Notre Père, qui êtes aux cieux, que Votre Nom soit sanctifié... Que

Votre Règne arrive... Que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au

ciel...»

* * * * *

O larmes, qui êtes la troisième Béatitude, larmes de joie et de paix,

larmes des retrouvailles et du recommencement, coulez sur cette face de

douleur! Aidez cette voix qui tremble et ces lèvres qui hésitent! Elles

ne savent pas--ces mots sont si nouveaux pour elles!--et pourtant la

merveilleuse Parole accourt du fond des âges, du fond de l’éternité,

portée sur la colombe de l’Esprit. Alors, la voix se fait plus forte et

plus pressante:

--«Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour; pardonnez-nous nos

offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... et ne

nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal.

Ainsi soit-il!»

* * * * *

Qu’elle est belle, la première prière! Qu’elle est bénie et précieuse au

Seigneur! Que les Anges du ciel l’écoutent avec joie! Allons! pauvre

homme, relève-toi! Voici que JÉSUS n’est pas loin, et qu’Il va venir et

qu’Il ne peut tarder! Déjà tu regardes avec tranquillité la terre de la

réconciliation et le soir de ta consolation. Reprends ta route. Espère

dans la plénitude de ton cœur, et dans la force de ton âge nouveau,--et

le reste te sera donné par surcroît...

--Mais quoi! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer?

Le Voyage du Centurion · 第 25 / 30 题