BEATI IMMACULATI IN VIA

_ARGVMENT._--L’IMPATIENCE DE CONNAITRE GRANDIT EN MAXENCE.--MAIS LE

SECRET DES CHOSES ESSENTIELLES APPARTIENT AVX CŒVRS PVRS ET LA SVRE

MÉTHODE POVR CONNAITRE LE VRAI EST D’ÊTRE MEILLEVR.--LIBÉRATION DV PASSÉ

QVI ENTRAVE LE LIBRE ESSOR DE MAXENCE.--LA MAISON EN ORDRE.--SIGNE DE LA

CONTRADICTION DANS LA LIBERTÉ HVMAINE ET LA GRACE DIVINE.

Parfois, vers le déclin du jour, la cloche d’un village lointain se fait

entendre jusque dans les vallées les plus secrètes. Alors le laboureur

s’arrête et, considérant l’immensité, il sent un froid mortel glacer son

cœur. Car ce ne sont pas les lents coups d’encensoir de l’Angélus qu’il

a perçus et l’airain a perdu cette longue vibration épandue en nappes

sereines au-dessus des campagnes. Mais la cloche, au contraire, frappe à

coups pressés, et à chaque coup retenant son élan, suspend le son bref,

martelé dans l’espace immobile. La peur est suspendue au-dessus du

monde, les voiles du soir se font plus lourds, la lugubre cadence ne

cesse pas: c’est le tocsin. Et voici que tous les hommes de la terre

fouillent du regard le sombre horizon, afin d’y reconnaître la lueur de

quelque sinistre. Une ferme brûle dans un bourg, la flamme est quelque

part, dans la nuit... Levons-nous, allons vers la douleur et vers la

mort...

O Maxence, quel est donc en toi cet appel qui te glace? Je t’ai vu

frissonner dans la nuit. Je t’ai vu dans les veillées sanglantes, tandis

que la mort te frôlait. Je t’ai vu parmi les décombres de ton âme, et

ton cœur s’est arrêté de battre dans ta poitrine. O mon frère, cesse de

pleurer devant l’horizon qui se tait. Le tocsin a retenti au fond de

toi. Prends ton bâton, et marche vers ta douleur...

* * * * *

Une heure du matin. Maxence se dresse, à même le bain lunaire. La molle

clarté ne suffit pas. Le paysage est incompréhensible, car l’on est

arrivé là, à la nuit tombée, et la disposition même du camp reste

mystérieuse. D’ailleurs, où sont ces hommes? Nul ne le sait... Quelque

part, en Adrar, très loin peut-être de ce Nijan, au nom tant désiré...

Le chef a donné l’éveil. Encore ensommeillé, il titube au milieu des

chameaux, agenouillés de tous côtés, et parfois l’un d’eux, qu’il a

dérangé dans son rêve sans fin, gargarise un long cri lamentable...

Combien n’en a-t-il pas vécu, Maxence, de ces heures incertaines de la

nuit, où le cœur est vide, et ne souhaite plus qu’un éternel repos?

Alors, on se sent lâche et courbé, le traître désir survient, de quelque

douceur en la vie... Mais non! la flamme dans cet homme n’est pas morte,

le dur aiguillon de la fièvre n’a pas encore cessé de le mordre. A peine

le départ est-il donné, c’est fini. Maxence hume l’espace endormi, toute

la profondeur éventée le pénètre, son esprit s’ouvre immensément devant

la nuit.

Ils vont tout droit, sur les plaines sans routes, l’avant-garde en

pointe, avec les guides. Puis le chef, seul, est signalé par la hauteur

prodigieuse de son dromadaire blanc. Et parfois, du claquement de langue

qu’il faut, il met au trot le monstre glissant bien sur le tapis des

herbes jaunes. Les étoiles, une à une, se lèvent vers l’horizon

oriental, tandis qu’à l’autre bord, la lune s’enveloppe dans les brumes

du couchant. Ils vont tout droit, dans le vent froid, dont le

frissonnement s’est levé en même temps que les ténèbres totales

descendaient sur la terre. Et c’est l’heure mortelle où la lune est

couchée, tandis que tarde encore le soleil... Voici l’aube enfin, et

voici la lumière victorieuse et l’embrasement, en un instant, de toute

la terre. Autour des voyageurs, il y a des nappes de petites graminées

dont les chameaux sont gourmands. Les peaux de bouc sont pleines d’eau.

On s’arrêtera donc ici, en attendant que de nouveau la nocturne

fraîcheur ouvre la route.

La journée, comme un fruit tardif, sera lente à mûrir. Ah! que cette

longue patience s’accorde mal avec l’ardeur d’une âme qui ne peut plus

attendre! Que Maxence se recueille dans l’ombre chaude de sa tente,

qu’il promène son ennui sur la terre tremblante de lumière, il a la

certitude que l’effort de sa méditation sera stérile, et déjà l’amer

regret est en lui de ces heures qu’il ne saura pas employer. O Dieu!

voyez-le: il étouffe, il va mourir, il brise contre l’obstacle son

effort impuissant, comme une guêpe en été s’acharne sur les vitres de sa

prison. Il voudrait... Mais non! Plus rien à faire, il est au bout de sa

pensée, il est au bout de l’espérance, dans la sueur de l’interminable

agonie. Voici le terme du voyage, et l’échec, à tout jamais consommé, de

cet esprit!

A tout jamais? Peut-être non! Mais que Maxence n’espère rien de lui tant

que les souffles du ciel ne l’auront pas lavé de toute l’impureté des

hommes. Aussi longue sera la séparation d’avec les purs, aussi longue

sera en lui l’agonie de l’esprit circonscrit dans l’espace étroit. Il

est au seuil de ces royaumes réservés à ceux-là dont le cœur est intact

et que la laideur du monde n’atteint plus. O beaux royaumes de

l’Intelligence, qui ne souffrez que les âmes transparentes des saints,

belles régions que ne connaîtront même point ceux qui sont purs et sages

selon le monde, et qui ne voulez que les purs et les sages selon le

ciel, jardins sublimes dont les bons sont chassés et qui n’accueillent

que les parfaits, heureux sont les hommes qui vous ont aperçus de cette

vallée profonde où nous pleurons, heureux et bienheureux, ceux qui vous

ont désirés dans l’innocence et dans la force de leur âge!

Maxence à cette heure le savait: il y a une hiérarchie entre les âmes.

Et d’abord il y a des pensées viles--pour les cœurs mauvais. Et puis il

y a des pensées belles, mais faciles, il y a de pauvres, de misérables

satisfactions spirituelles pour ces cœurs qui ignorent profondément le

mal, mais ne se nourrissent que de vertus ordinaires. Mais quels sont

ceux-ci qui s’avancent, portant leurs cœurs au-devant d’eux, comme des

flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés

de la justice. Certes, ils se sont gardés des chutes grossières. Mais

ils jugent que c’est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui est

l’entrée dans l’intelligence supérieure. Car tout est lié dans le

système intérieur de l’homme, et la lumière profonde de ce qui est vrai

manquera toujours à qui ne se sera point fait un cœur de cristal. Et

Maxence lui-même, où est-il? Hélas! qu’il se sent loin de la sagesse!

Qu’il se sent séparé de ces guides célestes de la connaissance unique!

Qu’il trouve aride et désolée la route de son exil et de sa peine!

* * * * *

Il est trois heures. Le soleil est haut encore, il accable de ses feux

la terre calcinée, et l’air de la fournaise consomme tout ce qui est

liquide, la salive avec la sueur humaine, et l’huile intérieure dans les

jointures des membres. N’importe! On partira. Maxence ne peut plus

attendre. C’est une grande affaire qui l’appelle là-bas. Debout, les

amis! Suivez cet homme que ronge un amer souci, et ne vous plaignez pas!

Si vous saviez la flamme qui dévore sa poitrine, c’est de lui et non de

vous que vous auriez pitié!

On marche, on marche longtemps... La nuit se passe... On marche

toujours... Le soleil de nouveau jaillit de la terre lointaine... Mais

des arbres apparaissent. Une molle dépression a rompu la monotonie du

désert. De très vieilles ruines sont à la lisière d’un bois. Est-ce un

rêve ou bien l’un de ces mirages qui déçoivent si souvent les coureurs

des sables? Non, Maxence est simplement à Douerat, où ses chameaux

pourront à l’aise remplir leur panse et boire, plusieurs jours durant,

une ombre bienfaisante.

A peine les ordres sont-ils donnés pour l’installation du camp, le chef

s’éloigne et il va s’asseoir sur les ruines, à la lisière du bois. De

sombres légendes, qu’il connaît bien, se rattachent à cette ville très

ancienne. Mais il n’a pas le goût d’y songer. Car une autre légende

vient de s’éveiller au plus profond de lui-même, une autre histoire, si

belle qu’elle ne peut pas être...

* * * * *

Là-bas, dans le pays de cet homme, il y a des maisons de paix et de

prière, et dans ces maisons, à tout jamais fermées au bruit du monde,

s’écoulent des vies humbles et silencieuses. Des gens vont et viennent,

occupés à d’honnêtes travaux, et leurs calmes regards reflètent des

consciences sans tache. A les voir, on reconnaît tout de suite de bons

travailleurs, penchés tout au long du jour sur la tâche humaine que Dieu

leur a mesurée. Mais regardez-les mieux: ces gens sont des chrétiens. On

les croit sur la terre, mais leur conversation est dans les cieux. On

les croit parmi les hommes, mais ils ont société avec leur Dieu. Si

humbles soient-ils, ils sont pourtant dans la douce intimité des Anges,

et plus grands que les Anges, puisqu’ils peuvent à chaque jour aimer

mieux, puisqu’ils peuvent monter sans cesse dans la Foi et dans

l’Espérance. Leurs âmes sont des lacs tranquilles où les Personnes

divines aiment à se pencher. Et l’on voit sur le front la Colombe de

l’Esprit, parce qu’ils ont su se garder dans l’innocence et dans la

paix. Ceux-là ne cherchent plus la griserie du voyage, parce que cette

terre est trop parfumée, où ils se sont arrêtés. Ceux-là ne navigueront

plus sur les mers mauvaises, parce qu’ils ont trouvé le port et que

l’ancre a été jetée dans l’incomparable béatitude. O merveilleuse

apparition! Cela est-il possible? Cela peut-il se dire dans la langue

des mortels?

Mais voici maintenant le voyageur. Le voici, lancé à travers le monde, à

travers le péché. Il est avide des choses nouvelles. Il rôde en cercle,

autour des champs de la terre, le regard oblique, la bouche amère. Il

fuit! Il fuit son âme, l’âme immortelle et divine qui est en lui, il

fuit son âme, créée pour l’amour, son âme plus belle que le septième

empyrée... Cependant, dans cette course affreuse, il s’arrête, il

considère la route de sa condamnation, il a peur...

«Non, dit une voix obscure au fond de lui, il n’est pas possible que la

vie soit là, dans cette rancœur, dans cette amertume immense de la

conscience mauvaise. Il n’est pas possible que la vraie route soit

celle-ci qui ne mène nulle part, ni que les saints ne prévalent pas

contre nous...

«Heureux, dit encore cette voix, heureux ceux qui sont immaculés dans la

voie,--dans la voie qui est droite, et non oblique, dans la voie qui est

la plus courte, et non dans celle-ci qui sinue à travers les apparences

et qui ramène éternellement au même point.

«Assez! répond le voyageur. Je souffre sur la terre ennemie, mais je ne

veux pas de vos consolations. Car je suis avec les hommes et non avec

les Anges, et je n’ai de désir que de ce qui respire à mon image.»

--Ce n’est pas vrai, reprend la voix, tu n’as de désir que de Dieu, car

la connaissance de Dieu est ta part, et, comme l’abeille, dans l’été,

distille le miel, comme la fleur sécrète en elle le parfum qui lui est

propre, ainsi ta fonction est de contempler, avec des yeux d’amour,

l’impérissable.

--Laissez-moi. Je suis bien ainsi. Les larmes des hommes sont belles, et

leurs paroles suffisent à mon amour.

--Les larmes, ô voyageur!... Mais non pas toutes les larmes. Les larmes

qui sont belles, tu ne les connais pas, parce que ce sont les larmes de

l’espérance. Vois cet homme qui soupire aux pieds de son Dieu. Lui

aussi, il est inquiet, mais c’est de la perfection; lui aussi, il gémit,

mais c’est de son exil. Lui aussi, il porte sa peine, mais c’est de ne

pouvoir atteindre la plénitude de la beauté intérieure. Aussi sa vie

est-elle comme le rejaillissement perpétuel de la sève dans le bourgeon

multiplié, et la glorieuse ascension vers le plus haut ciel.

--Oui, cet homme est le plus grand des hommes et misérable auprès de lui

est le stoïcien, à tout jamais enfermé dans cette prison qui est

lui-même. Mais que ferai-je pour sortir de cette mortelle langueur où je

suis, et pour m’élever au-dessus des campagnes de la terre?»

Et la voix dit:

«Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est pas toi qui te

donneras des ailes, et tu es enfermé de toutes parts par la terre finie,

dans le chiffre de la connaissance élémentaire. Mais voici venir Celui

qui t’a promis la vie, il arrive pour dénouer les liens de ta captivité.

Écoute, ô malheureux, les paroles de la délivrance. Envole-toi, fière

colombe, rendue à son azur, envole-toi vers ce cœur percé de la lance,

qui a saigné pour toi. Veille et prie...»

Alors le voyageur s’arrête. La peine l’étouffe, le regret, il ne sait

quelle vague nostalgie, l’obscur remords. Et la même plainte monte à ses

lèvres, la même plainte, inlassable et monotone, remonte en lui:

«O mon Dieu, puisque Vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir

Votre Visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque Vous

seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme Vous avez montré à

Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe de votre

Présence...»

Or, voici ce que répond le Maître du Ciel et de la Terre:

«Tu me cherches, et je suis là, pourtant, dans ce dégoût de toi-même qui

t’est venu, dans cette lourdeur de ton âme captive, et jusque dans le

cauchemar affreux de tes péchés. Mais comment me reconnaîtrais-tu, moi

qui suis vrai, au milieu de tant de mensonges où tu te complais encore?

Comment comprendrais-tu mes Paroles, qui sont la Paix, toi qui vis dans

l’aigre dispute, et dans la discorde et dans la révolte de ton corps,

dressé contre ton âme, dans le sifflement de la rage impuissante?

Rappelle-toi, pauvre enfant, cette ville où tu vivais, rappelle-toi...»

* * * * *

Maxence cache son visage entre ses mains. Il revoit le carrefour auprès

des portes, et les globes de lumière, et le Prince du monde, qui était

là, avec sa figure verte, grimaçant derrière les tilleuls. Lui-même, il

parlait, il parlait intarissablement, comme un homme saoûl, et des gens

parlaient aussi, qui avaient mis de beaux habits propres sur leur

immense saleté, de faux élégants, de faux joyeux, de faux intelligents,

des demi-malins qu’on aurait crevés avec une parole forte, des messieurs

très contents d’eux-mêmes, mais qui se seraient effrités instantanément,

et volatilisés sur l’heure, si l’on avait dit auprès d’eux un seul petit

mot qui fût vrai. Et la jouissance était la divinité de ce carrefour, la

jouissance acharnée, la jouissance plein la gueule, jusqu’à étouffer,

par devoir...

«J’aime, dit Dieu, la maison qui est en ordre. J’aime que toute chose

soit en sa place et je n’entrerai pas sous ce toit, avant que tout n’y

ait été préparé pour ma venue. Un homme, dit mon Fils, fit un grand

souper et invita de nombreux convives. Et à l’heure du souper, il envoya

son serviteur dire aux invités de venir, _parce que tout était

prêt_.--Mais dit-on à l’hôte de venir avant que tout ne soit prêt?»

_Quia parata sunt omnia_... Maxence, les larmes aux yeux, entrevoit ce

juste, qui est simple et vrai devant son Dieu. Rien n’est caché en cet

homme. Il n’est point une heure de sa vie qui soit impure, parce que son

Maître l’a reconnu et qu’il l’a fait sortir des langueurs du péché. Et

lui, il dort tranquille, sous la protection des Anges du Ciel. Et s’il

vient à s’éveiller, il est joyeux encore, parce que déjà l’action de

grâces est sur ses lèvres et que les paroles de la prière lui sont plus

douces que le miel. Le voici au matin: il ouvre ses yeux à la lumière

créée, et comme toutes les choses créées autour de lui, il a confiance

et il sait que la bénédiction du Créateur est sur son front. O joie! ô

sereine et bienheureuse harmonie! Il glorifie Dieu dans l’exultation de

l’éveil universel. Parce que ce corps lui a été donné, afin qu’il fût le

temple de l’esprit, et que lui-même, il ressuscitera dans la gloire

promise par le Sauveur. Parce que cet esprit lui a été donné, afin qu’il

eût le commandement sur la matière organisée. Tout est un en cet homme.

Chaque chose est en sa place; ses membres, sa chair et son sang sont

sous la dépendance de la pensée, et la pensée elle-même est sous la

dépendance de Dieu, s’élevant vers lui avec une grande facilité,--car

tout ce qui est visible appartient à la bête, mais à l’homme il est

donné de dépasser le cercle des apparences et de déchirer l’azur du ciel

fini.

Mais au contraire, voici le blasphémateur. Il est semblable à ces

réprouvés que Dante condamne au supplice de la poix:

Non far sopra la pegola soperchio...

lui crient terriblement les démons: «Tâche de ne pas t’élever au-dessus

de ce bitume... Reste dans la matière pesante, dans cette boue inerte

qui t’étouffera... Reste dans cette chose qui n’a plus nom de vie, mais

au contraire elle a déjà l’horreur de la mort éternelle!» Le malheureux

a peur, il fait des rêves de démence, il est traqué de tous côtés par

l’épouvante et la fureur. Son sort sera de s’agiter désespérément dans

son bourbier. Il ne saura plus quoi inventer, il ira de mensonge en

mensonge, toujours plus assuré de lui-même aux yeux du monde, toujours

plus lâche et plus tremblant au regard de lui-même. Et quand l’heure

sera venue de rendre compte au juge, on le verra se tordre sur son

grabat, en criant immensément: «J’ai peur... j’ai peur...» Mais il sera

trop tard, et l’arrêt sera prononcé pour l’éternité.

«Je veux, dit Dieu, que ta maison soit en ordre, et que d’abord tu

fasses le premier pas. Je ne me donne pas à celui qui est impur, mais à

celui qui fait pénitence de ses fautes, je me donne tout entier, comme

mon Fils s’est donné tout entier.

--C’est une dure exigence que la vôtre, ô Seigneur. Ne pouvez-vous

d’abord toucher mes yeux?

--Ne peux-tu donc me faire crédit un seul jour?

--Vous pouvez tout, Seigneur!

--Tu peux tout, ô Maxence. Voici que dans tes mains mortelles, tu tiens

la balance, avec le poids juste et le contrôle infaillible. Je t’ai

libéré du joug et de l’aiguillon. Je t’ai fait plus grand que les

mondes, puisque je t’ai donné commandement sur le Paradis qui est plus

grand que les mondes. Or, tu me remercies de la lumière du soleil que je

t’ai donnée. Mais tu ne me remercies pas de ce don plus précieux que le

soleil et tout le tableau de la nature. Tu ne me sais pas gré de cette

immense dignité où je t’ai mis. Et pourtant il n’est rien que j’aime

comme de voir cette tête libre et fièrement secouée devant le ciel. O

Maxence, il n’est pas de bornes à ta liberté que mon amour.»

Et le soldat, descendant en lui-même, écoute la voix du Seigneur dans le

désert. O abîmes de la contradiction! Royaumes mystérieux de la sagesse!

Le Fils de Dieu a répandu son sang pour ce Maxence. Pour lui, il a été

flagellé et couronné d’épines. Il a porté la Croix immense de ses

péchés. Pour lui, Son Cœur a été percé de la lance. Un jour, pour ce

pauvre voyageur, et pour tous les voyageurs sur cette terre, Il est

descendu du septième ciel, Il a quitté le trône de lumière où Il

reposait avec le Père, Il a montré à cet homme Ses Mains sanglantes, Il

a été le médiateur, l’anneau divin entre le ciel et la terre, Il a été

le gage de la nouvelle et de l’éternelle alliance. Et cependant les

cieux sont fermés pour Maxence. Il n’a pas la possession du royaume de

la Grâce qui est à lui, et c’est en vain que le sacrifice a été consommé

sur le Calvaire! Mais quoi? ce JÉSUS, qui a fait les mondes et la terre

avec les campagnes, et ses fleuves et ses forêts, et la lumière et le

déroulement des saisons, certes, Il est venu parmi nous, mais Il ne nous

a pas convertis. Des hommes ont vu le tombeau de Lazare ouvert, et ils

ne sont pas rendus. Des hommes ont vu Dieu, et ils n’ont pas cru! Et

certes, Il a multiplié les pains et Il a donné à manger aux multitudes.

Mais quand Il a dit: «Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure

en moi et moi en lui», ses disciples ont haussé les épaules, et ils se

sont détournés de lui, disant: «Cette parole est bien dure, et qui peut

l’écouter?» O mon Dieu, ceux qui ont bu vos paroles, ceux qui ont touché

votre robe, ceux qui, en un jour réel, entre un matin et un soir, ont

entendu dans le temps ces paroles-là, ils n’ont pas été enchaînés, et

ils se sont retirés de Vous, qui disiez ces mots seuls qui ne passeront

jamais! Des hommes ont vu le Corps divin qui allait ressusciter dans la

gloire et remonter au ciel pour l’éternité, des hommes vivaient et

respiraient, pendant ce jour entre tous les jours, où les mondes

tremblaient dans l’attente de la Rédemption. Et Celui que les siècles

païens avaient désiré ne cessait pas d’être le signe de contradiction

dont parle l’Évangile. Car il fallait que «le monde fût divisé à son

sujet».

Oui, Seigneur, Votre disciple bien-aimé avait raison: il faut que le

monde soit divisé à Votre sujet, et que l’esprit ne soit point asservi,

mais libre et profond et tout entier donné. Il faut que le don de

nous-mêmes soit entier. Il faut que l’amour soit en nous, pour que nous

recevions l’Amour. Certes, ce que Vous demandez est difficile, ô mon

Dieu, et Vos exigences sont bien lourdes. Et il y en a beaucoup qui ne

demandent pas mieux que de Vous suivre et qui sont tout prêts à Vous

faire des concessions. Mais enfin c’en est trop: il vient une heure où

la raison se révolte, et nous-mêmes qui Vous avions écouté avec

patience, nous sommes forcés de nous retirer: ces paroles sont trop

dures et nous ne pouvons les supporter.

Nous retirer? Mais non! Nous ne le pouvons pas. Où irions-nous,

Seigneur? Vous seul avez les paroles de la vie éternelle. C’est donc que

notre cœur est encore trop petit. C’est donc que nous n’avons pas encore

mérité de Vous connaître. C’est donc que notre don n’est pas encore sans

partage. C’est donc que nous ne sommes pas prêts...

* * * * *

Maxence, après la longue journée, se dresse dans le soir. Au ciel est

l’océan bleu de la miséricorde. A l’Occident est la lumière naissant

d’en haut. A l’Orient est la promesse de la résurrection d’entre les

morts. Entre l’Orient et l’Occident est l’homme, l’homme de douleur et

de désir, entre aujourd’hui et demain, entre la lumière qui est et la

lumière qui sera... Ah! tout ceci est trop beau! «J’ai soif du

renouveau, dit cet homme, j’ai soif de vivre enfin. Voici! L’heure est

venue de revêtir l’habit des noces, et de rentrer dans la maison, parce

que je sais qu’il y a autre chose que moi-même et que toi-même, parce

que je sais qu’il y a Lui, et que Lui ne peut pas se tromper. Il y a

Lui, qui n’est ni moi, ni cet homme, ni cet autre, et qui est pourtant

une Personne, une Personne infinie, mais différenciée, une Personne

invisible et pourtant réelle, et la seule en vérité qui soit réelle.

L’heure est venue d’ouvrir immensément notre cœur, parce que le Seigneur

JÉSUS a parlé, et quel homme a jamais dit ce qu’Il a dit? J’entends les

paroles étonnantes, j’entends le Verbe éternel. Comment y croire, et

comment n’y pas croire? Le oui est difficile, mais le non l’est bien

plus... Le oui est difficile? Mais c’est Vous-même, Seigneur, qui l’avez

dit. Vous avez prévu ma faiblesse. Ah non! Rien n’entrera dans ce cœur

dur, tant que le mal du monde sera en lui,--et peut-on, en vérité,

servir deux maîtres à la fois? Je me laverai, Seigneur, aux sources du

salut, et je croirai. Je serai vrai, et j’aurai le vrai. Je détesterai

ce passé qui me brûle, je le déteste déjà de tout mon cœur, ô mon Dieu,

puisqu’il le faut pour Vous connaître. O joie! Je sens déjà le

rafraîchissement de la vie nouvelle. L’esprit qui est en moi s’est

échappé des lacs du chasseur. Il est libre, il remonte facilement à la

surface, comme le liège, qu’une main libère au fond du vase, et qui

flotte avec aisance au milieu des bulles légères. Il est libre d’être à

Vous, s’il Vous plaît de le prendre. Il est libre sur les eaux

supérieures, sur les eaux éternelles qui ont été séparées de la

corruption terrestre. O joie! ô paix, ô fraîcheur délicieuse!»

Ainsi chantait Maxence, en revenant vers les hommes noirs qui le

servaient.--Ah! si un prêtre s’était dressé devant lui avec le geste qui

pardonne, peut-être ce soir-là... Mais non! Les mots de la rémission ne

seront pas dits. Maxence est seul, nulle aide ne lui viendra des hommes.

«Veux-tu être guéri?» demande JÉSUS à l’homme qui est malade depuis

trente-huit ans. «Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui,

lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine.»--Je n’ai personne! Et

certes, je veux guérir,--mais je n’ai personne, et ma voix s’est perdue

dans le désert.--Que fais-tu, infortuné, près de la fontaine de

Bethsaïda? N’as-tu pas reconnu le maître? Vois donc: ton aveu, ton

regret lui suffisent, et déjà la parole qui sauve est prononcée:

«Lève-toi et marche!...»

O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confiance. Ayez pitié de

l’homme qui est malade depuis trente ans!

Le Voyage du Centurion · 第 23 / 30 题