_ARGVMENT._--MAXENCE EST LIBRE.--MALÉDICTION.--TABLEAV DE MAXENCE: IL A
VNE AME ET VN CŒVR.--LA FRANCE DE LA-BAS.--BONNES INTENTIONS.--PREMIÈRES
ÉTAPES DANS LE DÉSERT.--L’AFRIQVE EST SÉRIEVSE.--SOVMISSION.--LA
SOLITVDE.
Maxence ne put monter sur un tertre--parce qu’il n’y en avait pas--mais,
voulant se rendre compte de la belle ordonnance des troupes dont il
venait de prendre le commandement, il piqua son cheval de l’éperon et
s’élança au galop le long de la colonne qui sinuait parmi de légers
mimosas d’Afrique. Ainsi dépassa-t-il successivement l’arrière-garde qui
était un petit groupe compact de méharistes noirs, puis la cohue des
domestiques, cuisiniers et marmitons, puis les mitrailleuses oscillant
sur l’arête aiguë des dos de mulets, puis le lourd convoi des chameaux
porteurs de caisses, puis les cavaliers, de grands nègres écrasant les
petits chevaux du fleuve, les méharistes maures drapés dans de larges
gandouras, puis enfin l’avant-garde, au milieu de laquelle Maxence
distingua son interprète, un Toucouleur admirablement vêtu de soies
brodées. Et devant, il y avait la terre, la terre scintillante, givrée
de soleil, la terre sans grâce et sans honneur où errent, sous des
tentes en poil de chameau, les plus misérables des hommes.
Maxence, ayant achevé sa course, respira profondément. Il se sentait
libre, plus léger, plus hardi, et, bien qu’il n’eût que trente ans, plus
jeune. Tout cela était à lui, ces hommes, ces animaux, ces bagages,
cette terre même qu’il foulait en royal enfant gâté, impatient de tout
avoir et de tout oser. La France lui avait donné, à lui, humble
lieutenant des armées de la République, cette immense contrée comme un
parc où il pût s’ébattre et bondir, aller et venir, selon son caprice et
comme au hasard de son bon plaisir.
Mais lui, il n’avait envers sa patrie aucune reconnaissance. Et au
contraire il se sentait délivré d’elle, et il la haïssait vraiment, n’en
ayant connu jusqu’à ce jour que les désordres et la misère. Que ne
haïssait-il pas? Rien n’avait préparé ce cœur à l’amour et tout au
contraire, son mal profond, ses amertumes, ses tourments, l’inclinaient
à la haine. Ainsi nul souvenir de noblesse ou de douceur ne le
rattachait à son pays pour lequel il avait cependant, dans les marais du
Tchad, versé son sang le plus pur d’adolescent.
* * * * *
Maxence était le fils d’un colonel lettré, voltairien et pis, traducteur
d’Horace, excellent et honnête vieillard, homme enfin de belles façons.
Son point de départ, il le trouvait dans ces heures de jeunesse passées
en compagnie d’Homère et de Virgile, auxquels l’initiait le colonel.
Admirable coup d’archet pour débuter dans une vie qui prétende à quelque
harmonie! Pendant toute son enfance, Maxence s’était habitué à la
manière de penser latine, et quand il faisait son bilan intérieur,
c’était là le seul souvenir qu’il pût mettre à son actif. Mais après,
dans ses années d’adolescence, quelles n’avaient pas été sa misère et sa
déréliction! Son père avait nourri son esprit, mais non son âme. Les
premiers troubles de la jeunesse la trouvèrent démunie, sans défense
contre le mal, sans protection contre les sophismes et les piperies du
monde.
A vingt ans, Maxence errait sans conviction dans les jardins empoisonnés
du vice, mais en malade, et poursuivi par d’obscurs remords, troublé
devant la malignité du mensonge, chargé de l’affreuse dérision d’une vie
engagée dans le désordre des pensées et des sentiments. Son père s’était
trompé: Maxence avait une âme. Il était né pour croire, et pour aimer,
et pour espérer. Il avait une âme, faite à l’image de Dieu, capable de
discerner le vrai du faux, le bien du mal. Il ne pouvait se résoudre à
ce que la vérité et la pureté ne fussent que de vains mots, sans nul
soutien. Il avait une âme, ô prodige, et une âme qui n’était pas faite
pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la colère. Pourtant, cet
homme droit suivait une route oblique, une route ambiguë, et rien ne
l’en avertissait, si ce n’est ce battement précipité du cœur, cette
inquiétude lorsque, amoncelant des ruines, l’on se retourne, et que l’on
contemple l’œuvre maléfique du sacrilège.
Maxence avait été élevé loin de l’Église. Il était donc un malade qui ne
pouvait en aucune façon connaître le remède. Dégoûté de tout, il
ignorait la cause même de son dégoût, bien plus encore le moyen de
redonner à sa vie un peu de ton. Pendant huit ans, de sa vingt-deuxième
année, à sa sortie de Saint-Cyr, jusqu’à sa trentième, il avait erré à
travers le monde et jeté à tous les ciels sa malédiction. Ainsi la
bouche pleine d’injures, ignorant tout de l’onction chrétienne, mais
pourtant reniflant dans la France qu’il connaissait, le mensonge et la
laideur, il fuyait de continent en continent, d’océan en océan, sans
qu’aucune étoile le guidât à travers les variétés de la terre.
Cette fois-ci, le destin conduisait le jeune officier vers le désert.
Mot prestigieux, dont on a rêvé longtemps, sur lequel on s’est égaré,
dans ces heures de spleen où le bruit fait mal, où il faut de la
solitude et du silence. A peine a-t-il tourné le coin, et quitté les
berges du Sénégal, Maxence frissonne d’impatience à cette belle chose
qui est là-bas, derrière les mimosas du pays brackna, et dont il se fait
mille images étranges et magnifiques. L’air pur emplit ses poumons, il
aspire les chaudes bouffées qui viennent de l’est en vagues pressées.
C’est la trêve. Il n’entendra plus parler la langue de sa patrie, il
n’en saura plus rien, il oubliera toutes les misères, toutes les folies
dont il a été le témoin. L’espace s’ouvre devant lui, il s’y engouffre
et la porte derrière lui se referme, sur un grand coup de vent nocturne.
Là, Maxence se trompait. Ce désert est plein de la France, on l’y trouve
à chaque pas. Mais ce n’est plus la France que l’on voit en France, ce
n’est plus la France des sophistes et des faux savants, ni des
raisonneurs dénués de raison. C’est la France vertueuse, pure, simple,
la France casquée de raison, cuirassée de fidélité. Nul ne la peut
comprendre pleinement s’il n’est chrétien. Pourtant, sa vertu agit, pour
peu que dans la fièvre on ait gardé le goût de la santé!
* * * * *
Une des premières étapes de Maxence était le poste d’Aleg, petit fortin
crénelé qui couronne une faible hauteur rocheuse. Tout proche du fleuve,
il appartient déjà au désert par l’aridité qu’il domine, par cet air de
pauvreté fière qui est la marque du Sahara. De loin, le jeune officier
vit le drapeau français qui flottait sur le toit le plus élevé. Devant
le mur d’enceinte, alors qu’il allait pénétrer dans le réduit, le
tirailleur de garde se redressa, présenta l’arme. Autrefois, à l’époque
de ses premiers voyages, Maxence frémissait de joie à de tels
spectacles. Il se rappelait ces surprises joyeuses quand, aux confins de
la Chine, après de longs jours de route, il découvrait, dans l’ombre
chaude des flamboyants, le signe bien-aimé de la fraternité
française.--Mais, devant le drapeau d’Aleg, il se sentait gêné. La
France qu’il symbolisait ressemblait si peu à celle qu’il venait de
quitter! Et puis, dans sa sombre ardeur à s’enfouir dans le grand
tombeau saharien, il s’irritait d’avoir encore à se mettre, avec des
camarades, en frais de conversation.
Le soir, ayant repris la route du Nord, il se sentit plus à l’aise.
Décidément la France, la France de sa misère, s’éloignait; les amarres,
une à une, se rompaient. La petite colonne dépassa le puits de
Tankassas, et, comme il faisait pleine lune, elle ne s’arrêta que dans
le milieu de la nuit, quelque part, dans la solitude silencieuse.
Tandis que les tirailleurs s’étendaient sur le sable, enroulés dans
leurs couvertures, leur jeune chef, debout au milieu du carré que
formait ce camp d’un soir, saluait, le rêve au cœur, la nuit de la
délivrance. Des souffles frais circulaient parmi les mimosas épineux.
Tout reposait dans la pureté exquise de la lune claire, et sur le ciel
blanc, les sentinelles, baïonnette au canon, faisaient de vives
découpures immobiles.
Ah! il la reconnaissait enfin, Maxence, cette odeur de l’Afrique, cette
odeur qu’il avait tant aimée! Il la reconnaissait, cette brise
vivifiante qui exalte ce qu’il y a de meilleur en nous, et il se
reconnaissait lui-même, tel qu’il avait été en ses années d’adolescence,
lorsque, traversant d’autres solitudes, il les appelait auxiliatrices et
voulait que leur force portât remède à sa faiblesse. O vous tous qui
souffrez d’un mal inconnu, qui êtes désemparés et dégréés, faites comme
Maxence, fuyez le mensonge des cités, allez vers ces terres incultes qui
semblent sortir à peine, fumantes encore, des mains du Créateur,
remontez à votre source, et, vous carrant solidement au sein des
éléments, tâchez d’y retrouver les linéaments de l’immuable et très
tranquille Vérité!
Maxence avait vécu bien des nuits semblables à celle-ci. Il devait en
vivre bien d’autres. Ce qu’il voulait ce soir-là, ce premier soir, c’est
que l’Afrique retrouvée lui donnât d’utiles conseils. «Puisse chaque
étape, se disait-il, être utile à mon cœur!» Il n’était pas en lui de
volonté plus arrêtée, de plus ferme propos que d’aller à travers le
monde, tendu sur lui-même et décidé à se conquérir lui-même par la
violence, que de demander sans répit à la terre de toutes les vertus la
force, la droiture, la pureté du cœur, la noblesse et la candeur. Parce
qu’il savait que de grandes choses se font par l’Afrique, il pouvait
tout exiger d’elle, et tout, par elle, exiger de lui. Parce qu’elle est
la figuration de l’éternité, il pouvait donc lui demander le vrai, le
beau, le bien, et toute l’éternité véritable.
Ces longues errances, à qui Maxence allait donner trois années de sa
vie, et les plus belles, commençaient bien. Déjà il connaissait la
frugalité de la vie nomade. Levé avant l’aube, il parcourait plusieurs
lieues le matin, à la tête de ses gens. Vers dix heures, on dressait sa
tente, il mangeait son riz avec la viande des biches que l’on avait
tuées le matin, puis il recevait les Maures, se renseignait sur les
affaires du pays, ou bien vaquait aux mille soins qu’exige en pays
désertique, le commandement d’une troupe de quelque importance. Il ne
savait pas à quoi lui pourrait bien servir cette austérité. Mais il
était ainsi fait de la préférer aux cornes d’abondance que lui
présentait sa patrie. Il sentait qu’une vie spirituelle est parfaitement
possible au Sahara et peut-être aussi, dans son obscur désir de pardon,
espérait-il qu’il pourrait, par cette misère, se racheter de bien des
misères.
* * * * *
A onze jours de marche se dresse la falaise gréseuse du Tagant,
verticale, et qu’assiège, en vagues écumeuses, le sable. Au delà, le
voyageur trouve des fonds d’oueds herbeux qui viennent varier la
monotonie des cailloux et des rocs, des plateaux avec de petites plaques
de graminées que paissent les moutons errants. Parfois, parmi les rocs,
on aperçoit un baobab, ou bien l’on suit quelque champ de
pastèques--faibles notes bucoliques en plein Walpurgis. C’est là que
Maxence se proposait d’organiser sa troupe, afin qu’elle fût bien
sabrante et bien volante, allégée de tout ce qui est commodité
matérielle, lourde seulement des vertus qu’il voulait à des gens de
guerre: le courage, la gaîté, l’esprit d’entreprise, l’honneur. Il évita
le poste de Moudjéria qui dort, enseveli sous ses sables, au pied de la
falaise, et, fuyant déjà ses pairs, il incurva sa marche vers l’horizon
oriental, pour suivre jusqu’à la source de Garaouel les deux lignes
parallèles de la montagne. A Moudjéria, il se contenta d’envoyer ses
impédiments, avec les tirailleurs à pied et les cavaliers. Il ne devait
plus y avoir, dans ce désert, que de souples méharas, avec une seule
pensée qui était la sienne, et rien d’autre.
Arrivé à Garaouel, il dit: «Me voici au pied du mur! Je suis aux rocs
qu’il faudra escalader pour entrer dans cette terre nouvelle, le
Tagant.» Dans un repli de la montagne, au fond d’une gorge étroite, il y
avait trois vasques, et des arbres se penchaient lourdement sur le noir
miroir de l’eau. Aux flancs de la paroi, des grottes basses. Des oiseaux
chantaient, invitant au lourd repos celui qui tout le jour avait marché
dans l’ardent brasier de la plaine. Maxence s’étendit dans une des
grottes. De là, il ne voyait qu’une vaste coupe emplie d’eau, un grand
figuier poussé dans le roc. Il pensait au Tagant, car son esprit était
toujours en avance, d’une étape au moins, sur son corps, et il voyait
mieux les spectacles du lendemain que ceux du jour. «Derrière ceci,
disait-il, il y a une vie nouvelle.» Et, se dressant gaiement sur son
séant: «Vita nuova! Vita nuova!» répétait-il. Vie aérienne, sautillante,
comme la sauterelle sautille sur l’écorce du globe,--des coups de sabre;
une action forcenée, brisant la rigidité de l’enveloppe corporelle; un
esprit souple dans un corps souple--des soirs de bataille, les Musulmans
poursuivis jusqu’en leurs repaires, la haine; et puis, dans ces
dépressions ventilées du haut plateau, de longues stations à méditer, le
doigt au front, les causes et les effets. Il oubliait son âme de France,
son âme brisée, perdue, démolie, et ces claquements de dents, sur le
pavé de Paris, dans l’enveloppement circulaire de la pluie.
Maxence retomba sur la natte, déroulée à même la pierre grenue. Et il
s’endormit. La nuit était venue, quand une voix douce vint le tirer de
sa torpeur.
--Veux-tu dîner, lieutenant?
--Oui...
Des feux piquaient l’ombre: c’étaient les cuisines des tirailleurs.
Auprès de chacune, un grand noir, accroupi, chantait. Maxence fit un
effort de mémoire pour se rappeler comment était le paysage, dans la
nuit. Il retomba sur un coude et se sentit heureux. L’heure était douce,
de renoncement total, de doux abandonnement. L’Afrique est ainsi, tout à
fait semblable à cette heure. Elle est de soumission, la terre
d’Afrique, et non de révolte. Il y faut obéir, et non plus se cabrer
sous le joug. A tout jamais lointaines, les malédictions de l’ouvrier
qui jette, harassé, sa pioche, en un coin de la mansarde. A tout jamais
lointains les blasphèmes, et lointaines les imprécations, quand, la tête
renversée en arrière, on assure son front par des hochements. Oui, cette
heure-là était d’obéissance, de confiance éparse. D’obéissance à quoi?
De confiance en quoi? Maxence l’ignorait, il était pénétré de la
mansuétude de cet instant nocturne, dans le recreux du roc, près de ses
gens, tandis que l’humble riz crevé bouillonnait dans les marmites,
au-dessus des brindilles fumeuses.
Ainsi son cœur plein d’affection débordait. Jadis ses maîtres n’avaient
point entendu que ce cœur se donnât jamais. Mais voici qu’il était tout
près de s’abandonner à la Règle austère de l’Afrique, austère et suave,
suave par le dedans et austère par le dehors, ainsi que toute Règle.
Deux jours avant qu’elle ne trouvât à Garaouel le repos de l’ombre, la
colonne avait trouvé, à l’heure où les gorges sèches ravalent la salive,
une mare entre les rocs, de celles que les Maures nomment «gueltas».
L’eau était noire, et pleine d’immondices, parce que des troupeaux de
chameaux y avaient bu la veille. «Je bois toutes les eaux de l’Afrique
avec délices, avait dit Maxence, car c’est ici, très loin des mensonges
et des capitulades, que j’ai élu ma vraie patrie. Et cette eau, telle
qu’elle est, je l’aime.» Voilà ce que le persuasif désert lui sifflait
déjà aux oreilles.
Le jeune homme attendit, pour quitter sa grotte, la paix du prochain
soir. Alors, encore étourdi du jour trop lent à mourir, il donna l’ordre
du départ. L’ascension de la montagne, presque verticale à Garaouel, fut
très rude et dura longtemps. Maxence, sur le roc le plus haut, regardait
simplement la plaine qui était déroulée à ses pieds, comme la feuille du
livre qui a été lue et que l’on va tourner.--L’air sur tout cela était
immobile, mais l’on sentait des tempêtes dans le fond, courant au-dessus
du premier ciel de la basse plaine, et lui, déjà dans les étages
supérieurs, devinait les remous fluant, au plus haut de l’éther, comme
des courants marins.
* * * * *
Dans le Tagant, ils passèrent des rocs où les chameaux, malgré l’ombre
venue, ne trébuchaient pas, mais, au contraire, dirigeant d’en haut
leurs pieds lointains sur les arrondis, et de leurs semelles ventousant
délicatement les obstacles, ne cessaient pas de se balancer
harmonieusement, selon la manière accoutumée. Maxence, ivre d’espace,
poursuivit la marche. Mais bientôt il dut, certains éléments traînant à
l’arrière, jalonner sa route en faisant allumer de grands feux. Alors,
de derrière chaque pan de la montagne surgirent de grandes flammes,
comme des feux de bengale au-dessus des buissons. Plusieurs plans
apparurent et chacun avait son embrasement propre. Par derrière les
promontoires des rocs, dans la nuit froide, sereine, la terre était
embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne. Les hommes,
silencieux, sinuaient à travers les hauts portants, découvrant à chaque
détour, un feu nouveau, et marchaient dans une route de flammes. Ce
spectacle exalta Maxence. Il se voyait, chef d’une troupe de guerre, par
ce soir sans lune, au plus épais de la terre, et seul de sa race, au
nord de Garaouel, où personne ne pensait qu’il fût.
Le lendemain, ils entrèrent dans une sorte de large dépression, mal
charpentée, et où le regard s’évaguait sur des touffes pâles, des
sables. Elle se dirigeait vers le nord et faisait donc une bonne route
pour la colonne qui tendait avec un peu de hâte vers l’Oued el Abiod et
ses ruines ceinturées de tribus. Pendant plusieurs jours, Maxence suivit
la molle vallée, marche monotone que venaient pourtant ennoblir, de loin
en loin, les souvenirs de la conquête: ici une motte de terre où le sang
français avait coulé, là, quelques pieux commémorant la défense repliée
d’une poignée de braves, là encore, quelques murs en ruines, vestiges
d’un poste éphémère. Mais partout, c’était la même austérité, et le même
maintien de noblesse et de dignité. Les matins surtout: ces matins sans
surprises, qui ne recèlent rien, mais s’étalent en nappes de lumière
tranquille, surabondent de simplicité et de vertu. Maxence ressentait
jusqu’à la douleur le sérieux de ces paysages d’aurore, dont
l’assemblage ne laissait plus aucune place à l’ironie, de ces aurores où
le chef est soucieux, parce que la journée sera longue, pleine
d’embûches, minée de soucis. Là, rien n’est donné au sourire, à la
détente, à cette satisfaction du père, tendant ses bras, après la
journée de labeurs, au premier-né!
Ah non! ils ne rient pas, ces gens d’Afrique. Jamais ils ne seront des
sceptiques. Ils choisiront. Ils ne seront pas avec ceux qui veulent
concilier tout, le vrai avec le faux, et qui abordent toute chose la
main tendue et leur sourire empoisonné sur les lèvres! Que les délicats
s’en aillent, ceux qu’effraie le poids du jour et que blessent les
sentiments un peu rudes. Que ceux qui ne peuvent supporter l’éclat du
soleil s’en aillent et que les hommes au cœur simple, ceux qui ne
refusent pas la simplicité, restent au contraire et prennent pied dans
la vertu de la terre. Que tous ceux qui hésitent, avancent un pied, puis
le retirent, comme l’homme de la ville sur les grèves, et tous ceux qui
trembleraient devant une vérité trop forte, comme l’homme de la ville
cligne des yeux devant les facettes ensoleillées de l’océan, que ceux-là
à tout jamais s’en aillent. Cette rude nourriture de l’Afrique n’est pas
pour eux. Là, il faut un regard ferme sur la vie, un regard pur, allant
droit devant soi, un regard de toute franchise, de toute clarté.
* * * * *
Maxence, après de longs jours, arriva en ce point de Ksar el Barca où il
comptait asseoir son camp pour quelque temps, ayant des hommes à
recruter dans les tribus, des chameaux à acheter et une troupe encore
informe à mettre sur pied. Cette ville en ruines repose à côté de mols
palmiers, dans le fond sableux de l’Oued el Abiod, mais adossée vers le
nord aux rocs du haut Tagant. Vus des arbres de l’Oued, les murs droits
en pierres sèches, que nulle toiture ne surmonte, ont encore un grand
air antique. Tout de suite, en Occidental, Maxence alla vers ces rudes
témoins du passé. Mais sa tête bourdonna sous l’excès du soleil
répercuté de mur en mur, et il revint vers la palmeraie. Il se trouvait
dans une serre chaude, lumineuse et bruissante, très loin de la vie,
très près des choses. Il croisa des hommes qui venaient à son camp, un
vieillard à barbe blanche, des jeunes gens dont les yeux brillaient. Il
dut causer avec eux quelques instants. Puis il rejoignit ses gens et
tout de suite donna l’ordre d’établir tout autour du camp une forte
clôture en branches épineuses. Et puis enfin, il se retira sous sa
tente, un peu étourdi, mais heureux d’avoir jeté l’ancre, après avoir
tant de jours marché dans le soleil et les vents brûlants du large.
Alors commence pour Maxence une vraie vie de solitude et de silence. Là,
dans ce carré de trente mètres, n’ayant plus même le bourdonnement des
départs et des arrivées, il apprit réellement ce qu’est la solitude,
enfouie au sein même de la silencieuse nature. Car la Règle de l’Afrique
est le silence. Comme le moine, dans le cloître, se tait--ainsi le
Désert, en coule blanche, se tait. Tout de suite, le jeune Français se
plie à la stricte observance, il écoute pieusement les heures tomber
dans l’éternité qui les encadre, il meurt au monde qui l’a déçu.
Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que partisans et
méharistes dormaient sous leur soleil familier, Maxence restait
d’ordinaire sous son frêle abri de toile, et là, les genoux au menton,
il attendait simplement, il attendait, non le soir, mais il ne savait
quoi de mystérieux et de grand. Ainsi, dans cette terre morte, où jamais
être humain n’a fixé sa demeure, il lui semblait sortir des limites
ordinaires de la vie et s’avancer, tremblant de vertige, sur le rebord
du plus haut ciel.
Le soir, il montait sur les rochers abrupts qui dominaient le camp vers
le nord. Jusqu’où le regard pouvait s’étendre, il ne voyait que des
arbustes rabougris aux maigres frondaisons, dispersés sur des aires
désolées. Au loin, des collines gréseuses encerclaient l’horizon, mais
plutôt que de s’y perdre, son regard revenait vers les palmes dont
l’ombre claire abritait les tentes des soldats. Seules, elles étaient un
peu de vie dans le total accablement,--un faible battement d’ailes dans
l’éther.
Après la chaleur du jour, le frais crépuscule mettait en Maxence une
sorte de légèreté, et comme l’exultation de l’esprit bondissant dans
l’espace. Plus grand encore que durant le jour, cet espace s’ouvrait
alors en abîme au-dessus du petit cercle de la terre. Et lui, l’homme
lourd de pensée, au centre de ce cercle, il s’abîmait dans le rêve aigu,
vraiment oublieux de ses misères particulières et emporté dans le
mouvement immense de l’orbe plongeant lui-même dans l’ombre.
* * * * *
Telle est la figure que fait Maxence dans ce désert. Il s’allège de tout
un passé de querelles, mais il ne trouve devant lui qu’une forme vide.
C’est un visage glacé, le masque de la mort, que lui présente l’Afrique.
Tout le sensible se résorbe dans le silence. La douce chaleur des hommes
ne soutient plus l’abandonné. Et c’est pourtant de ce néant qu’il devra
tirer quelque chose qui soit, de cette carence qu’il devra tirer une
surabondance. Ou sinon, plus misérable que jamais, il rentrera dans sa
patrie ayant consommé le total échec de sa vie, les mains vides et le
front honteux.
Certes, Maxence se souciait peu de poser de tels dilemmes. Sur son
rocher, la seule joie des étoiles retrouvées l’occupait. N’était-il pas
leur compagnon, errant comme elles, et comme elles solitaire? Et, perdu
sur la terre, il fixait des yeux la noble Orion, qui, seule, émergeait
des voiles secrets de l’horizon.