Conformément à la loi sur l'organisation de l'armée, le territoire de la
France doit être divisé en dix-huit régions militaires, dont chacune est
occupée par un corps d'armée qui y tient garnison. L'Algérie forme une
dix-neuvième région à laquelle est affecté un corps d'armée spécial.
Chacun des corps d'armée des dix-huit régions comprend deux divisions
d'infanterie, une brigade de cavalerie, une brigade d'artillerie, un
bataillon du génie, un escadron du train des équipages, ainsi que les
états-majors et les divers services nécessaires (Art. 6 de la loi). La
composition détaillée de ces corps d'armée sera réglée ultérieurement
par une loi spéciale. En attendant, l'Assemblée nationale a invité le
pouvoir exécutif à préparer le règlement d'administration publique
portant délimitation des régions.
En exécution des ordres de l'Assemblée, M. le maréchal de Mac-Mahon a
chargé le conseil supérieur de la guerre, devenu aujourd'hui Conseil de
défense, de préparer un projet de division du territoire, projet soumis
en ce moment à la sanction du conseil d'État. Après une discussion
approfondie qui fait honneur au conseil de défense et à laquelle ont
surtout pris part les généraux Douay, Ducrot, d'Aumale, A. de Rivières,
on a délégué à une sous-commission le soin d'arrêter les bases d'un
travail définitif. C'est ce travail que nous faisons connaître
aujourd'hui, en faisant observer qu'il est encore susceptible d'être
amendé par le conseil d'État, et que les résidences désignées pour les
commandants de corps sont provisoires et pourraient bien être changées
en partie. Ainsi, pour le troisième et le quatrième corps, les membres
du conseil, tous appelés à commander en chef, ont demandé comme
quartiers généraux les charmantes résidences de Compiègne et de
Fontainebleau, quand la seule inspection de la carte indique qu'ils
seraient mieux placés, au point de vue du service, à Amiens et à
Orléans, vers chacun desquels convergent cinq lignes de chemin de fer.
Ce qui prouve qu'il est difficile, même aux hommes animés des meilleures
intentions, de se dégager entièrement de toute préoccupation d'intérêt
personnel.
La sous-commission chargée de diviser le territoire en dix-huit parts,
aussi égales que possible, a dû nécessairement tenir compte des
considérations suivantes:
1º Répartir les contingents de la Seine, de Seine-et-Oise et du Rhône
entre plusieurs corps d'armée. Cette nécessité n'a pas, pensons-nous,
besoin d'être démontrée; les populations de ces départements émettant en
toute occasion des votes qui donnent une idée précise des sentiments qui
animent la majorité de la population.
2° Veiller à ce que chaque région pût fournir le même nombre de jeunes
gens; ce n'est qu'avec le temps que l'on pourra régler exactement la
répartition des recrues et des réservistes, dont les premières sont
fournies par toute la France et les seconds par la région seulement.
3º S'assurer que toutes les régions, sans exception, auraient à leur
disposition une ou plusieurs lignes de chemin de fer pour opérer leurs
concentrations et se procurer facilement les approvisionnements
nécessaires.
La sous-commission nous paraît avoir fort bien compris la tâche qui lui
incombait et les personnes qui, sur des informations vagues, affirmaient
qu'elle avait adopté le système longitudinal, c'est-à-dire en long sur
une ligne de chemin de fer, calomniaient involontairement les auteurs du
projet. L'examen de la carte indique que la plupart des régions
affectent une forme ramassée; elles ne se développent en longueur que
sur les côtes où il était du reste utile de ne pas multiplier les
commandements en cas de guerre.
La zone parisienne comprend quatre corps d'armée ayant leurs quartiers
généraux à Rouen, Compiègne, Fontainebleau et le Mans; chacun d'eux
fournira une division d'infanterie à Paris. Ces quatre divisions réunies
à la garde municipale, à la gendarmerie, à plusieurs brigades de
cavalerie, aux brigades d'artillerie de Vincennes et de Versailles,
seront sous les ordres d'un gouverneur de Paris, en ce qui concerne la
sûreté de la capitale, la police du département de la Seine. Pour
l'instruction et l'administration, ces troupes resteront soumises à
l'action de leurs chefs directs.
Lyon aura également un gouverneur et cinq corps d'armée pouvant au
besoin y détacher des troupes: ceux de Bourges, de Besançon, de
Clermont, de Grenoble et de Marseille. Mais on a pensé avec raison que
les 7e et 8e corps auraient besoin de tout leur monde; il y avait du
reste intérêt à pousser les troupes de Besançon et de Bourges vers le
nord, à proximité des Vosges, de la Moselle, du plateau de Langres et de
Belfort. C'est sous cette impression que le comité de défense, après
quelques tâtonnements, a décidé que le corps de Marseille, le 15e,
serait poussé en pointe sur Lyon par l'Ardèche.
Une disposition particulièrement heureuse est celle qui groupe six corps
d'armée sur la frontière du nord-est. Le 6e corps occupe seul cette
frontière, mais il a pour voisins les 1er, 3e, 4e, 8e, et 9e corps, dont
les troupes peuvent déboucher dans le 6e par des voies ferrées de
premier ordre et de nombreuses routes. Le département de la Haute-Marne
avait été compris d'abord dans le 6e corps, mais le général de Rivières
ayant fait observer que la défense du plateau de Langres était liée à
celle de la zone traversée par le chemin de fer de Paris à Mulhouse par
Belfort, la Haute-Marne a été rattachée à Besançon et remplacée dans le
6e corps par l'Aube.
Dans l'un des projets soumis à la sous-commission, la frontière des
Pyrénées formait un seul commandement. On a fait observer avec justesse
que les parties orientale et occidentale de cette frontière n'avaient
aucune solidarité, que de plus il était impossible de jamais établir une
ligne de fer allant de Perpignan à Bayonne, tandis que du sud au nord il
existe plusieurs débouchés partant de Saint-Jean-de-Luz, d'Argelès, de
Lourdes, de Saint-Girons, de Foix, de Prades et d'Argelès (des
Pyrénées-Orientales). On a donc divisé la zone frontière en trois
parties: celle de l'ouest se rattachant à la grande ligne de Bordeaux,
avec embranchement à Morceux; du centre qui se relie à la France par
Toulouse et les lignes partant de l'ancienne capitale du Languedoc;
celle de l'est qui débouche par le chemin de Perpignan à Cette,
Montpellier, Nîmes.
Les principes une fois posés, et en tenant compte des considérations qui
précèdent, le groupement des départements de chaque région devenait une
chose si simple qu'en donnant le même travail à vingt personnes
différentes au courant de la géographie de la France et du tracé des
grandes lignes ferrées, les résultats eussent été pareils à trois ou
quatre départements près.
Les renseignements accessoires que nous donnons ci-après sont tirés de
l'excellente brochure sur l'organisation militaire de la France, du
commandant Corbin, ancien aide de camp du maréchal Niel, actuellement
secrétaire de la commission parlementaire de l'armée, par suite en
situation de se procurer des documents exacts.
Le 1er corps aura son quartier général à Lille et se compose des
départements du Nord et du Pas-de-Calais; son contingent annuel est de
9,651 hommes; il a des ressources de casernement pour 39,522 hommes et
5,392 chevaux.
2e corps.--Rouen.--Seine-Inférieure, Calvados, Eure: contingent 4,916,
casernement 9,411 hommes et 2,100 chevaux; plus environ un tiers de
Paris et de Seine-et-Oise.
3e corps.--Compiègne ou Amiens.--Somme, Oise, Aisne: contingent 7,503,
plus un cinquième de Paris; casernement 11,226 hommes, 3,292 chevaux.
4e corps.--Fontainebleau.--Seine-et-Marne, Loiret, Loir-et-Cher, Yonne:
contingent 7,014, plus environ un quart de Paris; casernement 11,983
hommes, 4,279 chevaux.
5e corps--Le Mans.--Sarthe, Mayenne, Orne, Eure-et-Loir: contingent
7,203, plus environ un cinquième de Paris; casernement 4,659 hommes,
1,378 chevaux.
6e corps.--Châlons-sur-Marne.--Aube, Marne, Ardennes, Meuse,
Meurthe-et-Moselle, Vosges: contingent 8,431; casernement 34,177 hommes,
8,998 chevaux.
7e corps.--Besançon.--Haute-Marne, Haute-Saône, Doubs et Belfort, Jura,
Ain: contingent 8,744; casernement 22,797 hommes et 2,865 chevaux.
8e corps.--Bourges.--Côte-d'Or, Saône-et Loire, Nièvre, Cher: contingent
7,292, plus une fraction du Rhône; casernement 8,045 hommes et 1,772
chevaux.
9e corps.--Tours.--Indre-et-Loire, Indre, Vienne, Deux-Sèvres,
Maine-et-Loire; contingent 8,756; casernement 11,239 hommes et 4,493
chevaux.
10e corps.--Rennes.--Manche, Ille-et-Vilaine, Côtes-du-Nord: contingent
8,910; casernement 10,633 hommes et 2,318 chevaux.
11e corps.--Nantes--Vendée, Loire-Inférieure, Morbihan, Finistère:
contingent 10,510; casernement 10,954 hommes et 1,498 chevaux.
12e corps.--Limoges.--Creuse, Corrèze, Dordogne, Charente, Haute-Vienne:
contingent 7,992; casernement 6,627 hommes et 975 chevaux.
13e corps.--Clermont.--Allier, Loire, Haute-Loire, Cantal: contingent
7,583, plus une fraction du Rhône; casernement 6,808 hommes et 972
chevaux.
14e corps.--Grenoble.--Haute-Savoie, Savoie, Hautes-Alpes, Drôme, Isère:
contingent 7,805, plus une fraction du Rhône; casernement 20,273 hommes
et 2,707 chevaux.
15e corps.--Marseille.--Basses-Alpes, Alpes-Maritimes, Var,
Bouches-du-Rhône, Gard, Ardèche, Vaucluse, Corse: contingent 10,995;
casernement 35,309 hommes et 2,911 chevaux.
16e corps.--Montpellier.--Lozère, Aveyron, Tarn, Hérault, Aude,
Pyrénées-Orientales: contingent 8,216; casernement 19,878 hommes et 997
chevaux.
17e corps.--Toulouse.--Lot, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Gers,
Haute-Garonne, Ariége: contingent 7,487; casernement 13,755 hommes et
3,096 chevaux.
18e corps.--Bordeaux.--Charente-Inférieure, Gironde, Landes,
Hautes-Pyrénées, Basses-Pyrénées: continrent 8,415; casernement 14,779
hommes et 2,162 cnevaux.
Avec les renseignements qui précèdent chacun peut se faire une idée des
dépenses à faire dans chaque région pour le logement des hommes et des
chevaux, en observant qu'avec l'Alsace et la Lorraine nous avons perdu
un casernement énorme et que nous avons la prétention d'entretenir sous
les drapeaux 50 mille hommes de plus qu'en 1870. Algérie déduite, nous
ne pensons pas que nous puissions entretenir en hiver plus de 250 mille
hommes et 80 mille chevaux. Or, les casernements de Paris et de Lyon
donnent pour la première de ces villes 48 mille hommes et 6,178 chevaux;
pour la seconde 29,190 hommes et 3,033 chevaux. Il restera donc à loger
un peu plus de 170 mille hommes et 70 mille chevaux. La question est
tellement complexe qu'elle ne saurait être résolue avant de longues
années, car les locaux actuellement disponibles sont d'une insuffisance
notoire, puisqu'il faut pour chaque corps qui ne détache aucune troupe à
Paris, Lyon ou Alger, du casernement pour 15 mille hommes et 4 mille
chevaux. Nous renvoyons ceux qui trouveront ces chiffres un peu faibles
à l'examen du prochain budget; en l'examinant de près, ils verront que
nos effectifs s'élèvent au chiffre de plus de 400 mille hommes en été
seulement.
La 19e région formée par l'Algérie se composera de trois divisions:
Alger, Oran et Constantine. La garnison permanente de la colonie
comprendra trois régiments de zouaves, trois de tirailleurs algériens,
un régiment étranger, trois de spahis, trois de chasseurs d'Afrique; le
surplus sera fourni par les troupes de l'intérieur.
Le chiffre du contingent annuel afférent à chaque région devrait être
exactement de 100 mille, contingent total, divisé par 18 ou de 8,888
hommes; mais outre que cette exactitude était impossible à obtenir dans
la répartition par départements, il fallait tenir compte des corps
spéciaux et des réserves de cavalerie qui ne pourront rappeler leurs
réserves régionalement. La loi autorise du reste à verser les
réservistes en excédant dans les régions voisines de celle qui présente
un trop-plein; en outre, les contingents de Paris et de Lyon permettent
d'équilibrer les huit corps d'armée qui confinent à ces grandes villes.
Nous espérons avoir donné des notions suffisantes pour apprécier la
division territoriale proposée par le conseil de défense. Il nous eût
été difficile de nous étendre davantage sur ce sujet, du moment où la
loi réglant la composition du corps d'armée n'est pas encore votée.
A. Wachter.
CARTE DE LA NOUVELLE DIVISION DE LA FRANCE EN
DIX-HUIT RÉGIONS MILITAIRES