Correspondance d'Espagne

Saint-Sébastien, 21 septembre 1873.

Je vous envoie une brassée de croquis relatifs aux faits et gestes des

carlistes par ici, et notamment à l'affaire de Tolosa, dont on a tant

parlé. Le général Santa-Pau et la colonne de Loma, opérant de concert,

ont bien véritablement battu Lizarraga dans cette région du Guipuzcoa.

Voici comment les choses se sont passées.

Les carlistes menaçaient Tolosa. Alors le général Santa-Pau, qui était à

Alsasua, se dirigea sur cette ville par une marche rapide. A son

approche, les carlistes, qui comptaient une douzaine de mille hommes et

avaient du canon, se concentrèrent et prirent position vers Asteasu et

Aspeitia. Le général Santa-Pau dressa son plan en conséquence. Il envoya

l'ordre à Loma, dont la colonne occupait Villabona, de marcher

directement sur Asteasu et de refouler les carlistes sur la côte, tandis

qu'avec le gros de l'armée, il sortirait lui-même de Tolosa par la route

qui mène à Aspeitia.

Le 12, au point du jour, Loma se mit en marche et atteignit bientôt

Asteasu, où un violent combat ne tarda pas à s'engager. Il était alors

neuf heures du matin au plus. Les carlistes se défendirent

très-énergiquement, et à plusieurs reprises firent tête aux colonnes

assaillantes. Enfin, abordés à la baïonnette par les miquelets, ils

furent obligés de céder, et perdirent Asteasu. Suivant leur habitude,

ils se dispersèrent en groupes de tous côtés, sans doute pour aller se

reformer plus loin, sur un point convenu d'avance en cas d'échec.

Malheureusement pour eux, un certain nombre de ces groupes allèrent

donner contre les colonnes de Santa-Pau, qui leur firent essuyer de

nouveau des pertes importantes.

Telle a été cette affaire de Tolosa, sur laquelle il a couru tant de

versions, mais qui s'est passée comme je viens de vous le dire.

Au moment où je vous écris, Loma est à Tolosa, qui a été bien fortifiée,

et est à l'abri d'un coup de main. C'est une jolie petite ville de 7,000

à 8,000 habitants, parfaitement située, au confluent de deux rivières,

dans une vallée formée par les monts d'Izazcun et de Montescue. Quant à

Santa-Pau, il est parti, se dirigeant, croit-on, sur Vitoria, en Alava,

ce qui est assez vraisemblable, car les carlistes semblent vouloir

maintenant passer en Biscaye et prendre Bilbao pour objectif. Mais la

présence de Santa-Pau à Vitoria rendrait d'avance presque impossible un

blocus un peu sérieux de la place. Néanmoins, comme Bilbao peut d'un

jour à l'autre devenir le théâtre d'événements intéressants, je vous en

envoie une vue très-exacte.

C'est une ville d'un bel aspect, avec ses toits avancés, formant auvent.

Elle est située sur la rive droite du Nervion et comme enchâssée dans un

pli de cette rivière. Trois anciens forts, à peu près remis en état et

placés sur des élévations, la protègent suffisamment du côté opposé au

Nervion. Ce sont les forts de Solocoecho, del Circo et de Mallona. On ne

trouve à Bilbao aucun édifice qui mérite d'être signalé, sauf peut-être

la basilique de Santiago, très-ancienne église gothique. En revanche,

les deux promenades del Arenal et du Campo-Volantin, placées l'une à

côté de l'autre, sur les bords de la rivière, à l'entrée nord de la

ville, sont parfaitement belles.

Le vieux Bilbao, le couvent de la Merced, la gare du chemin de fer et le

faubourg de Ripa occupent la rive gauche du Nervion.

[Illustration: ESPAGNE.--Bombardement d'Almeria.]

[Illustration: Les carlistes prenant position devant Tolosa.]

[Illustration: Vue de Bilbao.]

Rappelons pour mémoire que le port de Bilbao, situé à 8 kilomètres de la

capitale de la province, forme une petite ville à part, la ville de

Portugalete, et est un des plus importants du nord de l'Espagne.

C'est donc du côté de Bilbao que les carlistes vont diriger leurs

efforts; mais croyez ce que je vous dis, et c'est ici l'opinion de tous

les gens qui voient clair, il n'y a au bout de tout cela rien de bien

redoutable. Les carlistes n'ont été jusqu'ici forts que de la faiblesse

du gouvernement et de l'indiscipline de ses troupes, et il y a cent pour

cent à rabattre des triomphes que leurs journaux leur attribuent dans un

but facile à comprendre. En réalité ils en sont toujours, au même point

et n'ont pu s'emparer d'aucune ville importante. Leur contingent s'est

accru, c'est vrai, mais par les réquisitions et la violence, et quand M.

Castelar a parlé à la tribune de leur organisation et de leur armement

redoutable, il avait sans doute des raisons que je ne puis connaître

pour faire un puissant navire d'un simple bâton flottant sur l'onde.

En Catalogne, les milices ont éprouvé, près de Reuss, un échec assez

sensible. Cercos et le curé de Flix, que les lauriers de l'ex-cabecilla,

curé Santa-Cruz empêchent sans doute de dormir, leur avaient tendu une

embuscade, dans laquelle elles sont tombées.

[Illustration: TOLOSA: Entrée par la porte d'Irun.]

Tristany se tient avec deux mille hommes entre Belsarens et Berga, et

Saballs est avec des forces à peu près pareilles à Sampedor. La province

de Valence a été aussi envahie par quelques bandes, dont quelques-unes

se sont même avancées jusqu'à quatre kilomètres de la capitale. Valence

se prépare à les recevoir vigoureusement. Je vous ai déjà envoyé

quelques croquis de cette ville, lors de l'insurrection cantoniste. Je

vous adresse aujourd'hui la vue d'un de ses coins les plus curieux: la

place du marché. C'est un long espace irrégulier, situé à peu près au

centre de la ville. La quantité d'objets divers qui se vend là, sans

compter les comestibles, est vraiment incroyable. Aussi vous vous doutez

de l'animation qui y règne! La célèbre Casa longa et l'Église des

Santos-Juanes donnent sur cette place qui, vous le savez, rappelle la

plupart des vieux souvenirs de Valence. C'est là qu'autrefois les

chevaliers rompaient des lances et que le bourreau coupait des têtes. Là

avaient lieu également les courses de taureaux. Inutile d'ajouter que

les derniers événements ont enlevé à la place du marché quelque peu de

son animation habituelle. Mais, ce n'est qu'un temps d'arrêt. Un rayon

de soleil à l'horizon politique, et vous verrez!

L'Illustration, No. 1596, 27 Septembre 1873 · 第 15 / 33 题