BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

La belle Olympe, par Charles Monselet (1 vol. in-18. Dentu.)--M.

Monselet ne se contente point d'être un critique narquois et un peintre

de moeurs d'un talent rare, mettant tout un volume dans un article et

faisant avec rien de petits chefs-d'oeuvre. De temps à autre, il aborde

le roman de longue haleine, comme dans les Frères Chantemesses ou dans

les Marges du Code. C'est précisément de cette dernière série que fait

partie la Belle Olympe, un roman d'aventures qui débute en Amérique et

se dénoue ou se noue à Paris, car ce volume n'est que la première partie

de l'ouvrage. Nous assistons à des scènes tantôt comiques,--par exemple

le banquet offert par l'américain Thomas Granter à ses hôtes,--tantôt

tragiques, comme le duel de deux français en pleine forêt américaine. La

belle Olympe, l'héroïne du livre, est une personne d'un naturel

énergique, mais tout à fait atroce. Elle est jeune, jolie, ambitieuse;

elle a épousé un vieux bonhomme, dont elle convoite l'héritage, et comme

elle trouve qu'il ne meurt pas assez vite, elle serait fort disposée à

lui donner, pour parler vulgairement, le coup de pouce. Un vieux

domestique de la maison s'aperçoit de ces dispositions, et la belle

Olympe, se voyant découverte, tue le valet, par mégarde, avec un

pistolet de tir.

Le volume laisse le lecteur en suspens. Il est évident que, dans un

prochain in-18, nous verrons la belle Olympe châtiée et la vertu

récompensée. M. Ch. Monselet n'a pas trop l'air de croire à toutes les

horreurs qu'il décrit. Son naturel enjoué semble railler ces moeurs

sanglantes, mais il a tant d'esprit qu'il se tire à merveille de ces

aventures et l'abbé du XVIIIe siècle papillonne agréablement dans le

domaine de Ponson du Terrail.

Les Phrases courtes, par M. Charles Chincholle (1 vol. in-32).--On se

rappelle l'anecdote de ce bonhomme qui se vantait de composer chaque

matin, avant son déjeuner, une Maxime de La Rochefoucauld. M. Ch.

Chincholle n'a point cette prétention; mais, sans avoir l'air d'y

toucher, il a écrit, sous ce titre, Les phrases courtes, un joli petit

livre de pensées, d'observations, où les idées se font humaines et tout

juste assez misanthropiques pour avoir de la saveur et pas d'aigreur.

«Il est impossible à un observateur de n'être pas misanthrope,» dit

M. Chincholle en commençant. Mais Béranger définissait la misanthropie:

Un amour rentré, et l'auteur des Phrases courtes lui donne raison

par son exemple.

Il y faudrait noter plus d'un trait:

L'homme est parfois tout étonné de ce que vient de faire un autre homme

qui était en lui.

Il n'y a que les créanciers qui soient fidèles.

Entre le bonheur et le malheur il y a l'ennui.

Les souvenirs d'amour sont les rentes du coeur.

Il y a soixante petites pages de ces Phrases courtes. Gavarni eût

souri, satisfait, à plus d'une.

Le Faust de Goëthe, traduction nouvelle de M. H. Bacharach. Préface de

M. Alexandre Dumas fils.--Une nouvelle traduction de Faust, après

Gérard de Nerval, Blage de Bary et la grande traduction Hachette?

Pourquoi pas? On a toujours quelque chose à gagner à fréquenter les gens

de génie. Cette fois d'ailleurs nous avons un Faust traduit

littéralement par un allemand francisé et de Germain devenu Gaulois. M.

H. Bacharach fut, au temps jadis, le professeur d'allemand de M.

Alexandre Dumas fils, et c'est pourquoi l'auteur de la Femme de Claude

a écrit, pour son ancien maître, une préface qui fera grand tapage au

delà du Rhin, mais qui intéressera beaucoup moins,--j'en ai peur pour

nous,--les esprits français. M. Dumas fils s'attache, dans cet alerte

travail, non pas à démolir Goëthe, comme on dit, mais à le juger et

son jugement est assez sévère. Je lui reprocherai d'avoir surtout

examiné Goëthe au simple point de vue de l'art du dramaturge et du

romancier. Il y a bien autre chose dans Goëthe, il y a le savant, le

philosophe, l'étonnant remueur d'idées qui, dans ses entretiens, crible

de vérités nouvelles, ce brave Eckermann tout étonné de tant de choses

et tout empressé à les jeter sur le papier. M. Dumas fils, dans sa

remarquable préface, reproche à Goëthe d'avoir été égoïste. On le

savait. Mais combien d'égoïste ont vécu qui n'ont écrit ni Faust, ni

Hermann et Dorothée?

M. Bacharach a jugé bon de ne traduire que le premier Faust. C'est

dommage. Le préjugé vaut que le second Faust soit absolument

inexplicable et nébuleux. La vérité est qu'il est, comme pensée, comme

tendances, bien supérieur au premier. Mais nous vivons, depuis trente

ans, sur ce cliché que le second Faust est incompréhensible. Il serait

temps cependant de renoncer aux idées toutes faites.

Contes d'Hamilton, publiés avec une notice de M. de Lescure

(librairie des Bibliophiles).--M. Jouaust nous a déjà donné, dans la

jolie collection qu'il appelle les Petits chefs-d'oeuvre, des oeuvres

bien diverses: le Voyage autour de ma chambre, Turcaret, Vert-Vert, la

Servitude volontaire, de la Boétie. Il publie aujourd'hui les Contes

d'Hamilton, et M. de Lescure a écrit, en tête, une notice sur cet

Écossais, plus Français que des Français, qui a composé les Mémoires de

Grammont et conté le Belier et Fleur d'Épine.

On lira avec un agrément infini ce dernier conte, qui vient de paraître,

et que suivrait Zénezde et les Quatre Facardins. Ce genre oriental

est fini depuis longtemps; mais ce qui est toujours durable, c'est la

verve et l'esprit, cet élégant esprit du temps passé que possédait

Hamilton et que j'aurais presque envie d'appeler, pour bien rendre ma

pensée, l'esprit en verrouil.

Maisonnette, par M. Antoine Campaux (1 vol. in-18. Librairie des

bibliophiles).--«En face des tristesses et des angoisses de l'heure

présente, je me suis souvent plu à faire un beau rêve: ce serait, à

l'aide d'une oeuvre d'imagination qui transporterait le lecteur dans

quelque fraîche et sereine région, de convier à une trêve de quelques

instants les nobles esprits qui, dans les camps les plus opposés, se

disputent, à armes courtoises, le gouvernement des intelligences avec

celui de la société.»

C'est ainsi que, dès sa préface, M. Campaux explique pourquoi il a

composé le poème rustique qu'il nous envoie. L'entreprise est louable,

le but est touchant. Certes nous en avons besoin, de ces oeuvres

apaisées et, si je puis dire, berçantes comme le murmure d'un clair

ruisseau! Il faut des oasis à la pensée, des bois pleins d'ombre, des

foyers pleins de paix. Et c'est justement à un de ces foyers rustiques

et calmes que nous fait asseoir M. Antoine Campaux. Ce lettré, qui

explique Virgile, a choisi dans les Vosges un coin «entre tous

souriant», où il s'est reposé en compagnie de livres et de paysans. Le

Journal de Marc-Antoine est une halte en pleine vérité. M. Campaux

envoie ses contemporains «à l'école des champs», et il a raison. Son

poème, très-simple et très-touchant, écrit en vers qui visent moins à

l'orfèvrerie qu'à l'harmonie et à la pensée, est tout à fait consolant

et sain. On y respire comme l'odeur résineuse des sapins. De jolis

paysages encadrent des acteurs sympathiques, et j'ai souvent songé, en

lisant Maisonnette, à une maison forestière, entrevue le lendemain de

Forbach, dans une forêt lorraine, toute paisible, avec un chien couché

sur le pas de la porte et des pigeons voletant sur le toit,--tandis que

l'air du ciel était encore ébranlé des canonnades de la veille!

Le suffrage universel et la République, par M. S. Vainberg (1 vol.

in-18. Ernest Leroux).--M. Vainberg est docteur en droit et avocat à la

cour de Paris. C'est donc quelque chose comme une consultation politique

qu'il nous donne ici. Son travail a pour but la défense du suffrage

universel et de la République. Il ne pouvait venir à un meilleur moment.

La République et le suffrage universel semblent également menacés, et on

ne reprochera pas à M. Vainberg de plaider certaines causes à l'heure de

leur triomphe. M. Vainberg prouve, en homme érudit et en dialecticien

habile, que le suffrage universel est la République et que toute

atteinte au premier est une restriction de la seconde. Cette

proposition, qui ne sera pas du goût de tout le monde, a du moins le

mérite de la vérité. M. Vainberg conclut ainsi: «La République seule

représente l'ordre et la liberté, car elle fournit les moyens

pacifiques pour introduire toutes les modifications nécessaires dans

notre vie sociale et politique. Maintenons-la donc, respectons-la, et

les Révolutions deviendront impossibles.» Cette doctrine est, en

effet, celle du parti républicain, qui a compris, je pense, qu'il ne

doit plus être un parti d'opposition, mais prouver qu'il peut être un

parti de gouvernement. M. Vainberg l'a bien senti et bien indiqué.

Jules Claretie.

L'Illustration, No. 1596, 27 Septembre 1873 · 第 9 / 33 题