Théâtre-Français.--Phèdre.
Le Théâtre-Français a joué Phèdre. Je n'aurais pas parlé de cette
reprise si je n'avais à rendre compte que des interprètes actuels de ce
chef-d'oeuvre. Peu préoccupé des acteurs qui me laissaient indifférent,
non à la tragédie de Racine, mais à sa représentation, je suivais
l'autre soir les mouvements du public, et je cherchais à me rendre
compte de ses très-sincères applaudissements. Il faut dire toute la
vérité.
Mlle Rousseil, qui jouait pour la première fois le grand rôle de Phèdre,
est complètement insuffisante, l'actrice est écrasée sous une aussi
grande tâche. La voix est sans accent tragique, sans puissance
dramatique. Elle ne donne aucune note de ce rôle merveilleux qui
parcourt toutes les passions, dans les nuances infinies de l'amour, de
la jalousie, du remords ou de l'effroi. Le geste est sans dignité, sans
grandeur; la physionomie s'immobilise et à peine un éclair du regard
l'illumine-t-elle de temps à autre. L'actrice dit le texte dans une
déclamation correcte sans en faire jaillir la puissance. Pourtant la
salle l'a saluée plus d'une fois de ses bravos et s'est déclarée de la
sorte absolument satisfaite. Le spectateur est de très-bonne foi dans
son enthousiasme, il le témoigne et il a raison. Si je n'avais pas vu
Mlle Rachel, si je n'avais pas entendu, comme si la tragédienne, eût été
encore sous mes yeux, les grands accents tragiques pleins d'un amour
mortel et d'une douleur antique, si je n'avais pas été instruit par un
interprète de génie des incomparables beautés de ce rôle, j'aurais fait
comme mes voisins et j'aurais acclamé la Phèdre nouvelle.
Pour peu que le comédien ait quelque valeur, le public ne prend que ce
qu'il lui donne. Il ne voit pas par-dessus facteur et au delà.
Impressionnable comme il est, il se contente de l'émotion reçue, sans se
demander s'il est en droit d'exiger une émotion plus grande encore, et
il ne se fait pas même l'idée d'une supériorité. Il accepte bien, comme
vrai, ce qu'on lui dit du comédien d'autrefois, mais il ne voit, lui,
que le comédien du présent, et il reste dans son admiration tant qu'un
talent éminent ne lui apprend pas à rejeter ses faux dieux. Voilà
pourquoi facteur n'a rien à craindre des comparaisons du passé. Quelques
spectateurs s'en souviennent, mais la salle, qui s'est renouvelée, ne
pouvant faire ces dangereux rapprochements, écoute et applaudit. En quoi
le public n'a pas tort. Ce qui fait qu'à défaut de Mlle Rachel, Mlle
Rousseil est une tragédienne.
Mlle Sarah Bernhardt débite de sa jolie voix, musique délicate et
plaintive, le rôle de la tendre Aride. Mlle Sarah Bernhardt a trouvé
dans cette élégie l'occasion d'un nouveau succès, moins grand il est
vrai que celui qu'elle a obtenu dans Andromaque, mais la faute en est à
Racine; il est vrai que la jeune tragédienne murmure la première partie
de son rôle sur une note endormie trop longtemps tenue, mais elle se
réveille en quelques endroits. Cette voix chanteuse trouve alors tout
son charme et toute sa poésie.
M. Mounet-Sully est un Hippolyte d'une belle tournure, fort bien costumé
avec l'élégante désinvolture des Éphèbes antiques, dont la belle voix,
dans le registre intermédiaire, donne avec un grand bonheur d'expression
quelques-uns des vers du tendre fils de Thésée; il force bien de temps à
autre l'expression de sa figure et revient aux effets d'Oreste, comme à
ses premières amours de tragédie, mais qu'importe! il y a l'étoffe d'un
vrai tragédien dans M. Mounet-Sully. À mon avis, le meilleur interprète
de Racine est cette fois Mme Guyon, qui a fait de ce rôle si effacé
d'OEnone, un personnage des plus saisissants et des plus dramatiques.
Théâtre du Vaudeville.
Aline, drame en un acte et en vers, de MM. Hennequin et
Silvestre.--La Chambre jaune, comédie en un acte, de M. de la Rounat.
Quand j'aurai dit qu'Aline, jouée au Vaudeville, contient de beaux
vers, de très-beaux vers, je crois que j'aurai rendu compte du drame de
MM. Hennequin et Silvestre. Il me semble que les auteurs, gens de
talent, n'ont eu en vue qu'une seule scène, dans laquelle résonnent
leurs vers d'une facture très-solide et très-nerveuse. Aussi a-t-elle
une grande chaleur et un grand mouvement. On ne l'a pas assez applaudie
à mon avis. La faute en est au drame trop serré et trop douloureux, et
surtout à ce personnage de Vincent, ce républicain ambitieux et à l'âme
basse, qui a recherché Aline dans une noble maison, pour en faire sa
femme, en se donnant ainsi une fortune et des aïeux et qui, les
événements changeant, demande contre elle le divorce pour affirmer son
civisme et s'assurer les bonnes grâces de la Convention. C'est trop! il
est impossible dès lors de surmonter le dégoût que fait naître un tel
caractère. Sa mort volontaire ne peut même le racheter, et un tel
personnage nuit singulièrement à la pièce. Ce rôle d'Aline, que
l'actrice dit un peu trop bas, est joué avec un grand sentiment et une
expression des plus justes et des plus dramatiques, par Mlle Bartet, qui
est une comédienne de grande valeur.
Quant à la Chambre bleue, vous vous rappelez sous ce titre, une
nouvelle de Mérimée, un des chefs-d'oeuvre de ce maître conteur, si
sobre, si puissant dans sa sobriété. Que de pièces le livre chez Mérimée
n'a-t-il pas donné au théâtre. Cette fois encore, un homme d'esprit et
de talent s'est approprié les quelques pages du romancier et en a fait
une comédie excellente, à laquelle le public a fait le plus grand
succès. Toute cette histoire, un peu risquée, mais si merveilleusement
sauvée d'un amour caché dans une chambre d'auberge, est reprise à la
scène.
Avec ce voisinage tapageur d'officiers d'un régiment recevant leurs
camarades qui les remplacent en garnison, avec ce bruit de verres et ces
fanfares, ce meurtre d'un Anglais qu'une cloison sépare de la fameuse
chambre bleue et qui trouble le bonheur rêvé, par ce fantôme du gendarme
et du juge d'instruction, l'aurore venue recherchant les coupables, tout
cela nous a été donné avec un grand tact, une grande habileté, et la
salle a fait fête à l'auteur du conte et à l'homme d'esprit qui le
traduisait au théâtre. Mlle Antoine et Saint-Germain ont été des plus
applaudis, et c'était justice.