J'écoute avec transport cette grande entreprise;
Je l'admire. Et jamais un plus hardi dessein
Ne mit à des vaincus les armes à la main.
Surtout j'admire en vous ce coeur infatigable
Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable.
Mais si j'ose parler avec sincérité,
En êtes-vous réduit à cette extrémité?
Pourquoi tenter si loin des courses inutiles
Quand vos États encor vous offrent tant d'asiles,
Et vouloir affronter des travaux infinis,
Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis
Que d'un roi qui naguère, avec quelque apparence,
De l'aurore au couchant portait son espérance,
Fondait sur trente États son trône florissant,
Dont le débris est même un Empire puissant?
Vous seul, Seigneur, vous seul, après quarante années,
Pouvez encor lutter contre les destinées
Implacable ennemi de Rome et du repos,
Comptez-vous vos soldats pour autant de héros?
Pensez-vous que ces coeurs, tremblants de leur défaite,
Fatigués d'une longue et pénible retraite,
Cherchent avidement sous un ciel étranger
La mort et le travail, pire que le danger?
Vaincus plus d'une fois aux yeux de la patrie,
Soutiendront-ils ailleurs un vainqueur en furie?
Sera-t-il moins terrible, et le vaincront-ils mieux
Dans le sein de sa Ville, à l'aspect de ses Dieux?
Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre.
Mais ce Parthe, Seigneur, ardent à nous défendre
Lorsque tout l'univers semblait nous protéger,
D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger?
M'en irai-je moi seul, rebut de la fortune,
Essuyer l'inconstance au Parthe si commune,
Et peut-être, pour fruit d'un téméraire amour,
Exposer votre nom au mépris de sa cour?
Du moins, s'il faut céder, si contre notre usage
Il faut d'un suppliant emprunter le visage,
Sans m'envoyer du Parthe embrasser les genoux,
Sans vous-même implorer des rois moindres que vous,
Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie?
Jetons-nous dans les bras qu'on nous tend avec joie.
Rome en votre faveur facile à s'apaiser...
XIPHARÈS
Rome, mon frère, ô ciel! Qu'osez-vous proposer?
Vous voulez que le Roi s'abaisse et s'humilie?
Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?
Qu'il se fie aux Romains, et subisse des lois
Dont il a quarante ans défendu tous les rois?
Continuez, Seigneur. Tout vaincu que vous êtes,
La guerre, les périls sont vos seules retraites.
Rome poursuit en vous un ennemi fatal,
Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.
Tout couvert de son sang, quoi que vous puissiez faire,
N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire,
Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains
La donna dans l'Asie à cent mille Romains.
Toutefois épargnez votre tête sacrée.
Vous-même n'allez point, de contrée en contrée,
Montrer aux nations Mithridate détruit,
Et de votre grand nom diminuer le bruit.
Votre vengeance est juste, il la faut entreprendre:
Brûlez le Capitole, et mettez Rome en cendre.
Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemins:
Faites porter ce feu par de plus jeunes mains;
Et tandis que l'Asie occupera Pharnace,
De cette autre entreprise honorez mon audace.
Commandez. Laissez-nous, de votre nom suivis,
Justifier partout que nous sommes vos fils.
Embrasez par nos mains le couchant et l'aurore;
Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore;
Que les Romains, pressés de l'un à l'autre bout,
Doutent où vous serez, et vous trouvent partout.
Dès ce même moment ordonnez que je parte.
Ici tout vous retient. Et moi, tout m'en écarte.
Et si ce grand dessein surpasse ma valeur,
Du moins ce désespoir convient à mon malheur.
Trop heureux d'avancer la fin de ma misère,
J'irai... j'effacerai le crime de ma mère, Seigneur.
Vous m'en voyez rougir à vos genoux;
J'ai honte de me voir si peu digne de vous;
Tout mon sang doit laver une tache si noire.
Mais je cherche un trépas utile à votre gloire,
Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau,
Du fils de Mithridate est le digne tombeau.
MITHRIDATE, se levant.
Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle.
Votre père est content, il connaît votre zèle,
Et ne vous verra point affronter de danger
Qu'avec vous son amour ne veuille partager.
Vous me suivrez, je veux que rien ne nous sépare.
Et vous, à m'obéir, Prince, qu'on se prépare.
Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonné
La suite et l'appareil qui vous est destiné.
Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire,
De votre obéissance aura soin de m'instruire.
Allez; et soutenant l'honneur de vos aïeux,
Dans cet embrassement recevez mes adieux.
PHARNACE
Seigneur...
MITHRIDATE
Ma volonté, Prince, vous doit suffire.
Obéissez. C'est trop vous le faire redire.
PHARNACE
Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr,
Plus ardent qu'aucun autre on m'y verra courir.
Combattant à vos yeux, permettez que je meure.
MITHRIDATE
Je vous ai commandé de partir tout à l'heure.
Mais après ce moment... Prince, vous m'entendez,
Et vous êtes perdu si vous me répondez.
PHARNACE
Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue,
Je ne saurais chercher une fille inconnue.
Ma vie est en vos mains.
MITHRIDATE
Ah! c'est où je t'attends.
Tu ne saurais partir, perfide, et je t'entends.
Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie:
Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie;
Monime te retient. Ton amour criminel
Prétendait l'arracher à l'hymen paternel.
Ni l'ardeur dont tu sais que je l'ai recherchée,
Ni déjà sur son front ma couronne attachée,
Ni cet asile même où je la fais garder,
Ni mon juste courroux n'ont pu t'intimider.
Traître, pour les Romains tes lâches complaisances
N'étaient pas à mes yeux d'assez noires offenses.
Il te manquait encor ces perfides amours
Pour être le supplice et l'horreur de mes jours.
Loin de t'en repentir, je vois sur ton visage
Que ta confusion ne part que de ta rage.
Il te tarde déjà qu'échappé de mes mains
Tu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains.
Mais avant que partir, je me ferai justice:
Je te l'ai dit.
SCÈNE II
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, GARDES
MITHRIDATE
Holà! gardes. Qu'on le saisisse.
Oui, lui-même, Pharnace. Allez, et de ce pas
Qu'enfermé dans la tour on ne le quitte pas.
PHARNACE
Hé bien! sans me parer d'une innocence vaine,
Il est vrai, mon amour mérite votre haine.
J'aime: l'on vous a fait un fidèle récit.
Mais Xipharès, Seigneur, ne vous a pas tout dit.
C'est le moindre secret qu'il pouvait vous apprendre;
Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre
Que des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé,
Il aime aussi la Reine, et même en est aimé.
SCÈNE III
MITHRIDATE, XIPHARÈS
XIPHARÈS
Seigneur, le croirez-vous qu'un dessein si coupable...
MITHRIDATE
Mon fils, je sais de quoi votre frère est capable.
Me préserve le ciel de soupçonner jamais
Que d'un prix si cruel vous payez mes bienfaits;
Qu'un fils, qui fut toujours le bonheur de ma vie,
Ait pu percer ce coeur qu'un père lui confie!
Je ne le croirai point. Allez. Loin d'y songer,
Je ne vais désormais penser qu'à nous venger.
SCÈNE IV
MITHRIDATE
Je ne le croirai point? Vain espoir qui me flatte!
Tu ne le crois que trop, malheureux Mithridate.
Xipharès mon rival? et d'accord avec lui
La Reine aurait osé me tromper aujourd'hui?
Quoi! de quelque côté que je tourne la vue,
La foi de tous les coeurs est pour moi disparue?
Tout m'abandonne ailleurs? Tout me trahit ici?
Pharnace, amis, maîtresse. Et toi, mon fils, aussi?
Toi de qui la vertu consolant ma disgrâce...
Mais ne connais-je pas le perfide Pharnace?
Quelle faiblesse à moi d'en croire un furieux
Qu'arme contre son frère un courroux envieux,
Ou dont le désespoir me troublant par des fables
Grossit, pour se sauver, le nombre des coupables!
Non, ne l'en croyons point. Et sans trop nous presser,
Voyons, examinons. Mais par où commencer?
Qui m'en éclaircira? Quels témoins? Quel indice?
Le ciel en ce moment m'inspire un artifice.
Qu'on appelle la Reine. Oui, sans aller plus loin,
Je veux l'ouïr. Mon choix s'arrête à ce témoin.
L'amour avidement croit tout ce qui le flatte.
Qui peut de son vainqueur mieux parler que l'ingrate?
Voyons qui son amour accusera des deux.
S'il n'est digne de moi, le piège est digne d'eux.
Trompons qui nous trahit. Et pour connaître un traître,
Il n'est point de moyens... Mais je la vois paraître:
Feignons; et de son coeur, d'un vain espoir flatté,
Par un mensonge adroit tirons la vérité.
SCÈNE V
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice.
C'est faire à vos beautés un triste sacrifice,
Que de vous présenter, Madame, avec ma foi,
Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi.
Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes
Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Mais ce temps-là n'est plus. Je régnais, et je fuis.
Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits;
Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage,
Du temps, qui l'a flétri, laisse voir tout l'outrage.
D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits:
D'un camp prêt à partir vous entendez les cris;
Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte.
Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte,
Madame! Et de quel front vous unir à mon sort,
Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort?
Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace.
Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse.
Je ne souffrirai point que ce fils odieux,
Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux,
Possédant une amour qui me fut déniée,
Vous fasse des Romains devenir l'alliée.
Mon trône vous est dû. Loin de m'en repentir,
Je vous y place même, avant que de partir,
Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère,
Un fils, le digne objet de l'amour de son père,
Xipharès. en un mot, devenant votre époux,
Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous.
MONIME
Xipharès! Lui, Seigneur?
MITHRIDATE
Oui, lui-même, Madame.
D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme?
Contre un si juste choix qui peut vous révolter?
Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter?
Je le répète encor: c'est un autre moi-même,
Un fils victorieux, qui me chérit, que j'aime,
L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui
D'un Empire et d'un nom qui va renaître en lui;
Et quoi que votre amour ait osé se promettre,
Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre.
MONIME
Que dites-vous? Ô ciel! Pourriez-vous approuver...
Pourquoi, Seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouver?
Cessez de tourmenter une âme infortunée.
Je sais que c'est à vous que je fus destinée;
Je sais qu'en ce moment, pour ce noeud solennel,
La victime, Seigneur, nous attend à l'autel.
Venez.
MITHRIDATE
Je le vois bien: quelque effort que je fasse,
Madame, vous voulez vous garder à Pharnace.
Je reconnais toujours vos injustes mépris,
Ils ont même passé sur mon malheureux fils.
MONIME
Je le méprise!
MITHRIDATE
Hé bien! n'en parlons plus,
Madame. Continuez: brûlez d'une honteuse flamme.
Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux,
Chercher au bout du monde un trépas glorieux,
Vous cependant ici servez avec son frère,
Et vendez aux Romains le sang de votre père.
Venez. Je ne saurais mieux punir vos dédains,
Qu'en vous mettant moi-même en ses serviles mains;
Et sans plus me charger du soin de votre gloire,
Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire.
Allons, Madame, allons. Je m'en vais vous unir.
MONIME
Plutôt de mille morts dussiez-vous me punir!
MITHRIDATE
Vous résistez en vain, et j'entends votre fuite.
MONIME
En quelle extrémité, Seigneur, suis-je réduite?
Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser
Qu'à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer.
Les Dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée,
Mon âme à tout son sort s'était abandonnée.
Mais si quelque faiblesse avait pu m'alarmer,
Si de tous ses efforts mon coeur a dû s'armer,
Ne croyez point, Seigneur, qu'auteur de mes alarmes,
Pharnace m'ait jamais coûté les moindres larmes.
Ce fils victorieux que vous favorisez,
Cette vivante image en qui vous vous plaisez,
Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même,
Enfin ce Xipharès que vous voulez que j'aime...
MITHRIDATE
Vous l'aimez?
MONIME
Si le sort ne m'eût donnée à vous,
Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux.
Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage,
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
MITHRIDATE
Non, Madame. Il suffit. Je vais vous l'envoyer.
Allez. Le temps est cher. Il le faut employer.
Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée.
Je suis content.
MONIME, en s'en allant.
Ô ciel! Me serais-je abusée?
SCÈNE VI
MITHRIDATE
Ils s'aiment. C'est ainsi qu'on se jouait de nous.
Ah! fils ingrat. Tu vas me répondre pour tous.
Tu périras. Je sais combien ta renommée
Et tes fausses vertus ont séduit mon armée
Perfide, je te veux porter des coups certains:
Il faut, pour te mieux perdre, écarter les mutins,
Et faisant à mes yeux partir les plus rebelles,
Ne garder près de moi que des troupes fidèles.
Allons. Mais sans montrer un visage offensé,
Dissimulons encor, comme j'ai commencé.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PHOEDIME
MONIME
Phoedime, au nom des Dieux, fais ce que je désire:
Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
Je ne sais; mais mon coeur ne se peut rassurer.
Mille soupçons affreux viennent me déchirer.
Que tarde Xipharès? et d'où vient qu'il diffère
À seconder des voeux qu'autorise son père?
Son père, en me quittant, me l'allait envoyer.
Mais il feignait peut-être: il fallait tout nier.
Le Roi feignait? Et moi, découvrant ma pensée...
Ô Dieux, en ce péril m'auriez-vous délaissée?
Et se pourrait-il bien qu'à son ressentiment
Mon amour indiscret eût livré mon amant?
Quoi, Prince! quand, tout plein de ton amour extrême,
Pour savoir mon secret tu me pressais toi-même,
Mes refus trop cruels vingt fois te l'ont caché,
Je t'ai même puni de l'avoir arraché;
Et quand de toi peut-être un père se défie,
Que dis-je? quand peut-être il y va de ta vie,
Je parle; et trop facile à me laisser tromper,
Je lui marque le coeur où sa main doit frapper.
PHOEDIME
Ah! traitez-le, Madame, avec plus de justice:
Un grand roi descend-il jusqu'à cet artifice?
À prendre ce détour qui l'aurait pu forcer?
Sans murmure, à l'autel vous l'alliez devancer.
Voulait-il perdre un fils qu'il aime avec tendresse?
Jusqu'ici les effets secondent sa promesse:
Madame, il vous disait qu'un important dessein,
Malgré lui, le forçait à vous quitter demain;
Ce seul dessein l'occupe; et hâtant son voyage,
Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage.
Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats,
Et partout Xipharès accompagne ses pas.
D'un rival en fureur est-ce là la conduite?
Et voit-on ses discours démentis par la suite?
MONIME
Pharnace cependant, par son ordre arrêté,
Trouve en lui d'un rival toute la dureté.
Phoedime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce?
PHOEDIME
C'est l'ami des Romains qu'il punit en Pharnace.
L'amour a peu de part à ses justes soupçons.
MONIME
Autant que je le puis, je cède à tes raisons.
Elles calment un peu l'ennui qui me dévore.
Mais pourtant Xipharès ne paraît point encore.
PHOEDIME
Vaine erreur des amants qui, pleins de leurs désirs,
Voudraient que tout cédât au soin de leurs plaisirs!
Qui prêts à s'irriter contre le moindre obstacle...
MONIME
Ma Phoedime, et qui peut concevoir ce miracle?
Après deux ans d'ennuis, dont tu sais tout le poids,
Quoi! je puis respirer pour la première fois?
Quoi! cher Prince, avec toi je me verrais unie?
Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie,
Tu verrais ton devoir, je verrais ma vertu
Approuver un amour si longtemps combattu?
Je pourrais tous les jours t'assurer que je t'aime?
Que ne viens-tu...
SCÈNE II
MONIME, XIPHARÈS, PHOEDIME
MONIME
Seigneur, je parlais de vous-même.
Mon âme souhaitait de vous voir en ce lieu,
Pour vous...
XIPHARÈS
C'est maintenant qu'il faut vous dire adieu.
MONIME
Adieu! Vous?
XIPHARÈS
Oui, Madame, et pour toute ma vie.
MONIME
Qu'entends-je? On me disait... Hélas! ils m'ont trahie.
XIPHARÈS
Madame, je ne sais quel ennemi couvert,
Révélant nos secrets, vous trahit et me perd.
Mais le Roi, qui tantôt n'en croyait point Pharnace,
Maintenant dans nos coeurs sait tout ce qui se passe.
Il feint, il me caresse, et cache son dessein;
Mais moi, qui dès l'enfance élevé dans son sein,
De tous ses mouvements ai trop d'intelligence,
J'ai lu dans ses regards sa prochaine vengeance.
Il presse, il fait partir tous ceux dont mon malheur
Pourrait à la révolte exciter la douleur.
De ses fausses bontés j'ai connu la contrainte.
Un mot même d'Arbate a confirmé ma crainte.
Il a su m'aborder; et les larmes aux yeux:
On sait tout, m'a-t-il dit: sauvez-vous de ces lieux.
Ce mot m'a fait frémir du péril de ma Reine,
Et ce cher intérêt est le seul qui m'amène.
Je vous crains pour vous-même, et je viens à genoux
Vous prier, ma Princesse, et vous fléchir pour vous.
Vous dépendez ici d'une main violente,
Que le sang le plus cher rarement épouvante;
Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
Mithridate jaloux s'est souvent emporté.
Peut-être c'est moi seul que sa fureur menace.
Peut-être, en me perdant, il veut vous faire grâce.
Daignez, au nom des Dieux, daignez en profiter.
Par de nouveaux refus n'allez point l'irriter.
Moins vous l'aimez, et plus tâchez de lui complaire.
Feignez. Efforcez-vous. Songez qu'il est mon père.
Vivez, et permettez que dans tous mes malheurs
Je puisse à votre amour ne coûter que des pleurs.
MONIME
Ah! je vous ai perdu!
XIPHARÈS
Généreuse Monime,
Ne vous imputez point le malheur qui m'opprime.
Votre seule bonté n'est point ce qui me nuit:
Je suis un malheureux que le destin poursuit;
C'est lui qui m'a ravi l'amitié de mon père,
Qui le fit mon rival, qui révolta ma mère,
Et vient de susciter, dans ce moment affreux,
Un secret ennemi pour nous trahir tous deux.
MONIME
Hé quoi? cet ennemi, vous l'ignorez encore?
XIPHARÈS
Pour surcroît de douleur, Madame, je l'ignore.
Heureux si je pouvais, avant que m immoler,
Percer le traître coeur qui m'a pu déceler!
MONIME
Hé bien! Seigneur, il faut vous le faire connaître.
Ne cherchez point ailleurs cet ennemi, ce traître:
Frappez. Aucun respect ne vous doit retenir.
J'ai tout fait; et c'est moi que vous devez punir.
XIPHARÈS
Vous!
MONIME
Ah! si vous saviez, Prince, avec quelle adresse
Le cruel est venu surprendre ma tendresse!
Quelle amitié sincère il affectait pour vous,
Content, s'il vous voyait devenir mon époux!
Qui n'aurait cru... Mais non, mon amour plus timide
Devait moins vous livrer à sa bonté perfide.
Les Dieux qui m'inspiraient, et que j'ai mal suivis,
M'ont fait taire trois fois par de secrets avis.
J'ai dû continuer. J'ai dû dans tout le reste...
Que sais-je enfin? j'ai dû vous être moins funeste;
J'ai dû craindre du Roi les dons empoisonnés,
Et je m'en punirai si vous me pardonnez.
XIPHARÈS
Quoi! Madame, c'est vous, c'est l'amour qui m'expose?
Mon malheur est parti d'une si belle cause?
Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux?
Et vous vous excusez de m'avoir fait heureux?
Que voudrais-je de plus? Glorieux et fidèle,
Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle.
Consentez-y, Madame; et sans plus résister,
Achevez un hymen qui vous y fait monter.
MONIME
Quoi? vous me demandez que j'épouse un barbare
Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?
XIPHARÈS
Songez que ce matin, soumise à ses souhaits,
Vous deviez l'épouser et ne me voir jamais.
MONIME
Et connaissais-je alors toute sa barbarie?
Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie,
Après vous avoir vu tout percé de ses coups,
Je suivisse à l'autel un tyrannique époux,
Et que dans une main de votre sang fumante
J'allasse mettre, hélas! la main de votre amante?
Allez, de ses fureurs songez à vous garder,
Sans perdre ici le temps à me persuader:
Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre.
Que serait-ce, grands Dieux! s'il venait vous surprendre?
Que dis-je? On vient. Allez. Courez. Vivez enfin,
Et du moins attendez quel sera mon destin.
SCÈNE III
MONIME, PHOEDIME
PHOEDIME
Madame, à quels périls il exposait sa vie!
C'est le Roi.
MONIME
Cours l'aider à cacher sa sortie.
Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien
D'ordonner de son sort, sans être instruit du mien.
SCÈNE IV
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Allons, Madame, allons. Une raison secrète
Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite.
Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi,
Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi
Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie
Par des noeuds éternels l'un à l'autre nous lie.
MONIME
Nous, Seigneur?
MITHRIDATE
Quoi Madame! osez-vous balancer?
MONIME
Et ne m'avez-vous pas défendu d'y penser?
MITHRIDATE
J'eus mes raisons alors. Oublions-les, Madame.
Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme.
Songez que votre coeur est un bien qui m'est dû.
MONIME
Hé! pourquoi donc, Seigneur, me l'avez-vous rendu?
MITHRIDATE
Quoi! pour un fils ingrat toujours préoccupée,
Vous croiriez...
MONIME
Quoi Seigneur! vous m'auriez donc trompée?
MITHRIDATE
Perfide! Il vous sied bien de tenir ce discours,
Vous, qui gardant au coeur d'infidèles amours,
Quand je vous élevais au comble de la gloire,
M'avez des trahisons préparé la plus noire.
Ne vous souvient-il plus, coeur ingrat et sans foi,
Plus que tous les Romains conjurés contre moi,
De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre,
Pour vous porter au trône où vous n'osiez prétendre?
Ne me regardez point vaincu, persécuté:
Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté.
Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée,
Aux filles de cent rois je vous ai préférée,
Et négligeant pour vous tant d'heureux alliés,
Quelle foule d'États je mettais à vos pieds.
Ah! si d'un autre amour le penchant invincible
Dès lors à mes bontés vous rendait insensible,
Pourquoi chercher si loin un odieux époux?
Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous?
Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste,
Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste,
Et que, de toutes parts me voyant accabler,
J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler?
Cependant, quand je veux oublier cet outrage,
Et cacher à mon coeur cette funeste image,
Vous osez à mes yeux rappeler le passé,
Vous m'accusez encor, quand je suis offensé.
Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
À quelle épreuve, ô Ciel, réduis-tu Mithridate!
Par quel charme secret laissé-je retenir
Ce courroux si sévère et si prompt à punir?
Profitez du moment que mon amour vous donne:
Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne:
N'attirez point sur vous des périls superflus,
Pour un fils insolent que vous ne verrez plus.
Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due,
Perdez-en la mémoire aussi bien que la vue;
Et désormais sensible à ma seule bonté,
Méritez le pardon qui vous est présenté.
MONIME
Je n'ai point oublié quelle reconnaissance,
Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance.
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous le plus grand des humains,
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
Je renonçai, Seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d'intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi, par mon ordre, il courait m'oublier.
Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
Puisque enfin, aux dépens de mes voeux les plus doux,
Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous.
Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée
À cette obéissance où j'étais attachée;
Et ce fatal amour dont j'avais triomphé,
Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé,
Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue,
Vos détours l'ont surpris, et m en ont convaincue.
Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir,
Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi;
Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,
Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui, me préparant un éternel ennui,
M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.
MITHRIDATE
C'est donc votre réponse? Et sans plus me complaire,
Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire?
Pensez-y bien. J'attends pour me déterminer.
MONIME