Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,

Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.

LES HISTORIETTES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX,

MÉMOIRES

POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

PUBLIÉS

SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

avec des éclaircissements et des notes,

PAR MESSIEURS

MONMERQUÉ,

Membre de l'Institut,

DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

TOME QUATRIÈME.

PARIS,

ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,

PLACE VENDÔME, 16.

1834

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.

LA PRÉSIDENTE PERROT.

La présidente Perrot est fille de cet impertinent nommé Combaut, à qui

M. de Sully, comme on voit dans ses Mémoires, vouloit faire couper le

cou à Londres, durant son ambassade; c'est celui-là même pour qui on

prit Gombauld, l'académicien. Il étoit fils d'un garde-sacs fort

riche.

La présidente Perrot est une des femmes du monde qui a le plus de

mignon: je dis qui _a_, parce que, encore aujourd'hui, après avoir

fait dix-huit enfants, si je ne me trompe, elle est encore jolie, et,

quoique petite, elle n'est point devenue trop grosse. Elle a toujours

été un peu coquette; mais on ne croit pas qu'elle ait conclu; elle ne

manque point d'esprit. D'Ablancourt, cousin-germain de son mari, y

mena Patru, avec lequel il avoit fait amitié; ils y étoient tous les

jours.

Un carnaval, qu'on devoit jouer _les Bergeries_ de Racan, en une

société du quartier Saint-André, chez un nommé M. Guiet, greffier du

parlement, il prit une fantaisie à un vieux garçon, parent du

président, nommé Montgazon, Gascon, et qui avoit vu tout le beau

monde, de jouer une farce après cette pastorale: on ne fit que rire de

cette pensée. Le lendemain, la présidente, qui étoit en couche, écrit

un billet à Patru, qu'il vînt vite, et elle lui dit, quand il fut

arrivé: «C'est tout de bon aujourd'hui; Montgazon a déjà fait le plan;

ceux qui jouent les _Bergeries_ sont ravis de notre proposition.» Le

dessein fut fait pour les acteurs qu'on avoit, et pour se moquer des

amants qu'avoit la fille de Guiet. La présidente, quoique, se

conservant avec grand soin, elle fût d'ordinaire fort long-temps en

couche, se leva pourtant au bout de trois semaines. Elle étoit fort

jolie, fort éveillée et fort jeune. Son mari n'étoit alors que

conseiller; on donna à la présidente le personnage de la fille à

marier; son père se nommoit sire Anselme: c'étoit d'Ablancourt; et la

propre demoiselle de la présidente faisoit sa mère. Madame Des Etangs,

sœur du président, faisoit la servante; Gros-Guillaume, c'étoit un

gentilhomme de Brie, nommé Meneton; Patru étoit le premier amoureux;

un conseiller, nommé Ligny, garçon riche, mais assez sot, faisoit un

écolier nouvellement revenu d'Orléans; et quoique, comme j'ai dit, ce

ne fût qu'un impertinent, il ne laissa de faire fort bien; car, en

faisant l'impertinent, il faisoit son personnage. Il étoit encore

garçon et un peu feru de la présidente; il gronda quelque temps de ce

que Patru avoit fait le premier personnage; mais Montgazon, qui étoit

un diseur de vérités, lui dit qu'il se moquoit, et qu'il falloit que

chacun fît ce à quoi il étoit propre. Ce Montgazon jouoit une fois

contre un homme qui avoit les mains fort noires, et qui fit tomber

par mégarde des jetons. «Mais aussi, lui dit-il, monsieur, de quoi

vous avisez-vous, de jouer avec des gants?--Je n'en ai point, dit

l'autre.--Ah! ma foi, reprit-il, je croyois que vous en eussiez.»

Pour revenir à Ligny, il alla dire une fois à Montgazon: «Monsieur,

j'ai considéré comment fait Térence, il ne fait pas comme vous.--Quand

vous entendrez Térence, lui dit Montgazon, on vous en croira.» On

avoit mis un homme du voisinage, nommé Le Fèvre, pour faire le

quatrième amoureux. Le président Perrot faisoit le troisième, qui

étoit un capitan: c'étoit un assez petit rôle. Ce Le Fèvre en un

endroit avoit à dire: «Madame, je l'entendrai volontiers.» Il dit:

_voulentiers_, et prit son chapeau par la forme pour faire une

révérence. Montgazon dit: «Regardez, de sa vie il n'a dit

_voulentiers_, ni n'a pris son chapeau comme cela.» On le cassa.

La scène s'ouvrit par madame Des Estangs, en chantant et en filant,

deux choses qu'elle faisoit admirablement bien; d'ailleurs, elle étoit

née à la comédie, et surtout pour le personnage de servante. Ce début

fut si gai et si agréable qu'un Italien, nommé Andreossi, qui avoit

résolu de s'en aller dès que la pastorale seroit finie, lui qui avoit

vu tous les bons farceurs de delà les monts, y demeura jusqu'à quatre

heures du matin, encore qu'il n'eût point soupé. D'Ablancourt, au

jugement de tous, passa de bien loin Gauthier-Garguille, dont il avoit

imité l'habit. Il chanta aussi une chanson comme lui. En un endroit de

la pièce, Meneton surpassa aussi Gros-Guillaume, car ils paroissoient

l'un et l'autre aussi naturels que ces deux excellents acteurs, et

avoient bien plus d'esprit. Ils furent fort plaisants dans l'entretien

qu'ils eurent sur le Grand-Caire, où sire Anselme avoit, disoit-il,

été consul de la nation françoise. «Ah! vraiment, disoit Agathe (la

présidente s'appeloit ainsi), nous ne dînerons de long-temps; voilà

mon papa sur son Grand-Caire!» Patru et elle se dirent de fort

plaisantes choses. Elle lui reprocha sa petite vie, car elle

n'ignoroit pas l'histoire de madame Levesque[1], et lui ne l'épargnoit

pas, car il la connoissoit fort bien; il savoit qu'elle eût bien voulu

qu'il eût été de ses adorateurs, et lui ne vouloit point avoir affaire

avec une fine mouche qui ne prétendoit que badiner[2]. La demoiselle

faisoit si bien que, quand elle se mettoit en colère, les veines du

col lui enfloient gros comme le doigt; et elle étoit ravie de pouvoir

gronder sa maîtresse, et lui dire ses vérités impunément.

[1] On a vu plus haut l'histoire de madame Lévêque (t. III, p.

278).

[2] Si quelqu'un en a eu quelque chose, ç'a été le fou de

président de La Barre. (T.)

En une scène, sur la fin, sire Anselme, qui vouloit honnir sa

servante, qu'il avoit surprise en flagrant délit, consultoit avec son

valet; Gros-Guillaume étoit d'avis qu'on la mît sur le cheval de

bronze avec un écriteau: «Voire, dit l'autre; mais qui t'a dit que le

cheval de bronze porte en croupe.» Il dit un million de folies, et

quasi rien de ce qu'on avoit prémédité. Et la seconde fois, il dit

toutes choses nouvelles. Il a l'esprit admirablement vif. Aux noces de

sa fille, il se mit à danser _la Pavane_, et on dit qu'il n'y a jamais

rien eu de si plaisant. Feu M. le comte (_de Soissons_), qui en ouït

parler, voulut voir cette farce, car elle fut jouée deux fois. L'autre

fois, ce fut chez la mère de la présidente; mais on lui fit dire que

s'il venoit on ne joueroit point. Patru dit qu'il n'a jamais tant ri

qu'il rit aux répétitions. Pour le reste on l'a oublié[3].

[3] Cette description d'une farce jouée en société, du temps de

Louis XIII, est une des choses les plus curieuses que Tallemant

nous ait transmises. Les autres Mémoires du temps n'offrent rien

d'analogue.

PERROT D'ABLANCOURT[4].

D'Ablancourt en ce temps-là avoit le plus beau feu du monde. On lui

avoit donné je ne sais quel dogue à cause qu'il logeoit vers le

Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant:

«J'aime bien mieux être volé deux fois l'année que de ne dormir point

toutes les nuits.» En ce temps-là il jouoit, et, comme il perdoit, son

laquais le vint tirer par-derrière et lui dit: «Mordieu! vous perdez

là tout notre argent, et tantôt vous me viendrez battre[5].»

[4] Nicolas Perrot d'Ablancourt, né à Châlons-sur-Marne le 5

avril 1606, mort à Paris le 17 novembre 1664.

[5] Ce même valet, qui avoit été nourri avec lui, se mit en tête

de le marier; mais d'Ablancourt manquoit toujours aux entrevues.

Une fois il lui dit: «Mais ne me faites donc plus comme cela; je

n'ai que des reproches de vous.» (T.)

Le père du président, nommé Cyprien Perrot, conseiller à la

grand'chambre, étoit un homme de mérite, et qui ne craignoit rien. Sa

famille l'enferma le jour qu'on jugea la maréchale d'Ancre, car il

n'eût pas manqué de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Théophile. Son

père, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: _portera conseil_, étoit

chancelier du duc d'Alençon, et eût été chancelier de France, si son

maître eût survécu à Henri III: ce chancelier étoit un grand

personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu

d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'étoit

fait huguenot, avoit laissé ce garçon, qui étoit son fils, fort jeune,

il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il étoit sur le point de

lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords à

d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va

étudier en théologie en Hollande. La présidente disoit à Patru que

toute sa frayeur étoit que d'Ablancourt ne se fît ministre. Au retour

de là il se mit à travailler, car il avoit mangé une partie de son

bien, et le père, qui étoit naturellement fainéant, non pas à écrire,

car en vers et en prose il a fait plusieurs méchants ouvrages, lui

disoit toujours: «Ma surdité... (Il en étoit incommodé; et de là vient

qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, _stentoreggia sempre_, car il

étoit accoutumé à parler à un sourd.) Ma surdité, disoit ce bon homme,

m'a empêché de faire quelque chose.» Comme d'Ablancourt étoit en

Hollande, un libraire lui dit: «Monsieur, ne vous plairoit-il point

acheter un gentil poète françois?» Il trouva que c'étoit son père.

D'Ablancourt étoit un esprit comme Montaigne, mais plus réglé; il

s'est amusé par paresse aux traductions, et n'a rien produit de

lui-même que la préface de _l'Honnête femme_[6]. Lui et Patru

raccommodèrent fort le livre du Père du Bosc qui a ce titre. Cette

préface fut faite avant que d'Ablancourt allât en Hollande. Après

avoir bien lu les Pères, il dit que pour trouver du sens commun il

faut aller au-dessus de Jésus-Christ. Il disoit à l'Académie, sur le

mot _apostoliquement_: «On dit _prêcher apostoliquement_, pour dire

prêcher mal.» Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on

alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: «Ne

te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y

mettrai bon ordre.» Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des

libertés qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit

ses traductions comme des originaux. Il commença par quelques

harangues de Cicéron: _Pro Quintio_, _pro lege Maniliâ_, _pro

Ligario_, _pro Marcello_, sont de sa traduction; après il traduisit

Minutius Félix, Tacite, Arrien, César, la Retraite des dix mille et

Lucien.

[6] Ce passage montre que d'Ablancourt a composé la préface de

_l'Honnête femme_, par le Père Du Bosc, religieux cordelier,

conseiller et prédicateur ordinaire du Roi. Paris, 1658, petit

in-12. Nous citons la quatrième édition, qui est sous nos yeux;

elle est dédiée à la duchesse d'Aiguillon. La préface, qui sert

de défense à l'ouvrage, indique qu'elle n'est pas de l'auteur,

mais d'Ablancourt y garde l'anonyme.

Il s'est accoquiné à la province, et il ne vient presque plus ici que

quand il a un livre à faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie

jusqu'à cinq fois ses ouvrages. C'est un garçon d'honneur et de vertu,

et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de santé à présent,

et cela l'attache encore plus que jamais à la campagne.

Il disoit que la Providence mettoit toujours l'appétit d'un côté et

l'argent de l'autre.

Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe

de _fistes_, etc., s'il falloit une _s_ ou non, après avoir disputé je

ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit

faire imprimer:

«Tenez, lui dit-il, mettez les _fisstes_ et les _fusstes_ comme vous

voudrez. J'ai doublé l'_s_ pour faire sentir qu'il la faut siffler.»

Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: «Mais ne

trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?--Oui, répondoit-il, mais c'est

du feu d'enfer.»

Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit été avocat, et est mort

abbé d'Hermières[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie

pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe

étoient des ridicules, et il disoit de Patru: «C'est dommage qu'il

soit avocat.» C'étoit un vieux garçon qui avoit vu le beau monde.

[7] L'abbaye d'Hermières, près de Tournan en Brie.

D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais

appris à danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille,

que ce célèbre acteur ne dédaignoit pas quelquefois de disputer contre

lui à qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle

Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle

même, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. «N'ai-je pas,

disoit-il, fait imprimer ma généalogie, mon âge; et l'âge de toutes

mes sœurs n'y est-il pas?» Cela faisoit enrager la présidente. Cette

grande gaîté s'évanouit par son second changement de religion, ou

plutôt, pour parler correctement, par sa récipiscence: il ne fut plus

si agréable à beaucoup près.

Une fois que Patru alloit plaider: «Ah! lui dit-il, mon ami, je te

plains; c'est le malheur des honnêtes gens qu'en quelque lieu qu'ils

parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.»

LE BARON D'AUTEUIL.

La présidente Perrot a un frère qui a l'honneur d'être un peu fou par

la tête. Il s'avisa en sa petite jeunesse de dire qu'il étoit de la

maison de Bourbon, non royale; et s'étant mis à suivre le barreau pour

quelques années, pour y faire admirer son éloquence, il se faisoit

porter la robe par un page, et s'appela le baron d'Auteuil; il fit une

belle généalogie, bien imprimée, et prit l'épée. Après, il se maria à

une Bournonville, de bonne maison de Flandre, à la vérité, mais fort

gueuse. Cette femme prit la peine de le faire cocu, et de lui aider à

se ruiner. Elle mourut jeune, et, comme la présidente alloit pour le

consoler, dans le transport, après avoir dit qu'il perdoit une femme

de grande vertu, il se mit à genoux, et dit qu'il n'y avoit que Dieu

qui lui pût donner la consolation nécessaire, et que c'étoit à lui

seul qu'il la falloit demander.

Une fois la présidente, voyant son fils aîné folâtrer, dit à

d'Ablancourt: «Tiens, il sera fou comme toi.--Dites comme son oncle

d'Auteuil, ma cousine, répondit d'Ablancourt; c'est un Perrot enté sur

Combault.»

Une fois le baron et d'Orgeval, maître des requêtes, se prirent de

paroles: le baron conta cela à sa sœur, et lui dit: «Ma sœur, il

fut assez insolent pour m'appeler _chevalier de la table ronde_. Je

vous jure que sans le respect que je me porte à moi-même, je lui eusse

passé mon épée au travers du corps.» Cet homme s'avisa après de faire

des livres; et, pour cajoler le cardinal de Richelieu, il alla faire

l'histoire de tous les ministres d'État, et il veut, à toute force,

que chaque roi ait eu un premier ministre. Depuis, M. le Prince

d'aujourd'hui[8], je ne sais par quelle rencontre, l'alla mettre

auprès du duc d'Enghien, où il ne fut pas long-temps.

[8] Le grand Condé.

MADAME COULON.

Madame Coulon est fille de Cornuel, contrôleur général des finances[9]

et président des comptes, et de sa servante qu'il épousa un peu avant

de mourir. Elle fut mariée en premières noces à un marchand qu'on

appeloit M. de La Marche; La Marche ne dura guère; elle revint chez

son père. Or, il avoit un commis, nommé Argenoust, qui avoit une jolie

femme; le président s'en accommodoit, et le commis, par droit de

représailles, s'accommodoit de sa fille Cornuel le surprit un jour

avec elle: «Monsieur, lui dit cet homme, vous avez ma femme, il est

raisonnable que j'aie votre fille». Cornuel mit sa fille à

Montmartre, mais elle en sortit. Coulon[10] en devint amoureux. M.

d'Elbeuf en étoit aussi épris; et elle est encore bien faite. On fit

sur cela ce vaudeville:

Bonjour la compagnie,

Bonjour monsieur Coulon;

La Marche est bien jolie,

Mais craignez le bâton,

Bonsoir la compagnie,

Bonsoir monsieur Coulon.

[9] Il étoit beau-frère de madame Cornuel, si célèbre par ses

bons mots. (_Voyez_ l'article de cette dernière, p. 72 de ce

volume.)

[10] Coulon est conseiller au Parlement, et fils d'un homme

d'affaires. (T.)

On dit pourtant que Coulon coucha avec elle avant que de l'épouser.

Durant sa grande amour, Coulon, en allant à la messe pour y voir la

belle, demandoit aux gens: «N'avez-vous point vu mon ange? Mon ange

est-il passé? Mon ange est-il allé à la messe?» Enfin, il l'épousa du

consentement du père. Aussitôt il se met à en conter à celle-ci et à

celle-là, et elle à coquetter de son côté. On dit qu'il disoit, voyant

qu'il n'avoit point d'enfans, que tous ses amis et lui ne pouvoient

faire un enfant à sa femme[11]. Cornuel mort, elle se fit séparer de

biens, car c'est un étrange ménage, par le moyen de M. d'Émery, qui,

ayant eu la charge de contrôleur général, s'étoit mis à lui faire

l'amour; elle sauva la charge de son père et bien d'autres choses. Le

prieur Camus fit ce maquerellage; la suivante étoit pour Chabenas.

D'Émery faisoit faire plusieurs petites affaires à son inclination qui

pouvoient valoir huit mille écus par an. Coulon ne bougeoit de chez

le galant de sa femme, et offroit sa faveur à tout le monde; il

l'accompagnoit à la campagne, et n'en faisoit point la petite bouche;

aussi d'Émery lui rendit-il un grand service; car il fit un garçon à

sa femme. L'abbé d'Effiat disoit que cet enfant étoit fort

_émérillonné_. Un jour Coulon, en présence de Tallemant, le maître des

requêtes, et de sa femme, appela la sienne p..... Elle se mit à

pleurer, et lui reprocha que c'étoit lui qui avoit voulu qu'elle se

donnât à M. d'Émery, et, avec une naïveté étrange, elle se mit à

conter tout cela à madame Tallemant, qui se reculoit et lui disoit:

«Madame, en voilà assez; en voilà assez, madame.» D'Émery la quitta

pour Marion[12]. Depuis, je ne sais où elle s'étoit gâtée; mais le

bruit à couru qu'elle avoit sué la v..... à la campagne, il y a plus

de douze ans.

[11] Un autre disoit: «Tout le monde couche avec ma femme hors

moi.» (T.)

[12] Marion de Lorme. (_Voyez_ son article, t. III, p. 141.)

Il prit une fantaisie à Coulon, environ en ce temps-là, d'entendre les

auteurs latins; il fait venir Pepandre[13], mais ce pauvre diable ne

fut pas satisfait du paiement, et il disoit en se plaignant: «Je

l'avois rendu digne d'une honnête femme.»

[13] Ce nom est incertain dans le manuscrit.

Coulon ne manque pas d'esprit; mais il dit des saletés: en présence

des femmes, je lui ai ouï dire _sucre_. Au reste, on ne sait comme il

a fait; mais, jusqu'à la _fronderie_[14], il a beaucoup dépensé. Sa

femme lui donnoit peu; je ne crois pas que quelque vieille

l'entretînt; il n'est ni assez jeune, ni assez beau pour cela. Je ne

dirai pas aussi que ce fût la fausse monnoie. On parlera de lui

amplement dans les Mémoires de la Régence.

[14] Le conseiller Coulon s'étoit jeté à corps perdu dans le

parti de la Fronde.

LA PRÉSIDENTE LESCALOPIER.

Lescalopier, président aux enquêtes, épousa une mademoiselle Germain,

fille unique, qui étoit riche; depuis, il vendit sa charge, et eut un

brevet de conseiller d'État. Ce n'étoit pas un homme trop bien bâti.

Etant marié, il se négligea fort, devint bourru, et ne faisoit plus

que lire Tacite. Sa femme, qu'on nomma toujours la présidente, étoit

blonde et de belle taille, mais un peu gâtée de petite-vérole. Quand

ce fou de marquis de Casquès[15], ambassadeur de Portugal, étoit ici,

la voyant masquée au Cours, il la crut belle; mais quand, par je ne

sais quelle aventure, elle se fut démasquée, il la pria de se

remasquer. Elle vouloit pourtant faire accroire qu'il lui avoit envoyé

des gants et des parfums, comme il faisoit à celles qui lui avoient

plu. Le comte de Charost[16] avoit épousé la sœur de Lescalopier; ils

logeoient ensemble. Toutes deux, aussi sottes l'une que l'autre, elles

ne se vouloient point céder. «Moi, je suis femme de l'aîné.--Moi, je

suis femme d'un capitaine des gardes-du-corps.» Elles se faisoient

garder leur place à la table dès que le couvert étoit mis, l'une par

un page, l'autre par un laquais.

[15] Cascais (T.)

[16] Charost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle

toujours _mon maître_. Cela est bien _valet_. (T.)

On dit de la présidente que, croyant que La Rivière, aujourd'hui M. de

Langres, l'aimoit, à une collation elle ne mangea point, parce qu'il

lui avoit dit que si elle lui vouloit témoigner qu'elle agréoit ses

services, elle ne mangeroit point. Il se vouloit moquer d'elle, et en

avoit averti la compagnie. Tout le monde se tuoit de la servir. «Je ne

saurois manger, disoit-elle; j'ai une cruelle migraine.» Quelque temps

après, elle demande un verre d'eau. La Rivière lui fit signe. Elle

n'osa boire, et fit semblait qu'un mal de cœur lui venoit de prendre.

Brégis, en dansant avec elle les _six visages_, la voulut baiser comme

on fait à la fin; elle ne le vouloit pas. Il tâcha de la baiser par

force; elle lui donna un soufflet, et lui la décoiffa. Ne voilà-t-il

pas des gens bien raisonnables?

Montferville a été de ses galans; mais celui qui a fait le plus de

bruit, ç'a été Vassé, neveu de d'Ecqvilly, dont nous avons parlé

ailleurs, mais qui ne valoit pas son oncle. Elle a dit qu'elle l'avoit

aimé, à cause qu'il étoit d'une humeur conforme à la sienne,

c'est-à-dire fort étourdi. Il disoit qu'elle étoit si changeante, que

quand il avoit été quatre jours à Saint-Germain, il falloit

recommencer sur nouveaux frais. Enfin, pourtant cela alla si avant que

Charost s'en scandalisa, et mit le feu sous le ventre au mari, qui ne

songeoit qu'à son Tacite, et, en plein jour, avec un arrêt du conseil,

il la prend, et la mène dans un carrosse aux Feuillantines du

faubourg Saint-Victor, où il avoit une parente. Sur cela, l'abbé de

Laffemas fit la chanson que voici, qui a tant couru par tout le

royaume, et qui en a tant fait faire d'autres:

Ce fut entre deux et trois,

Qu'une voix

S'ouït près de Sainte-Croix[17]:

Au secours, on m'assassine,

On me _four..._ (_bis_)[18], on me fourre aux Feuillantines.

On vit arriver Charost,

Au grand trot,

Qui lui dit d'un ton fort haut:

Celles qui font les badines,

Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.

Est-ce donc là la douceur,

Monseigneur,

Qu'on a pour sa belle-sœur?

Belle-sœur, tante ou cousine,

Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.

Voyant venir son époux

En courroux,

Elle se jette à ses genoux:

Je ne serai plus mutine,

Sauvez-moi (_bis_), sauvez-moi des Feuillantines.

En ce moment a passé

Son Vassé[19],

Criant comme un insensé:

Au secours, voisins, voisines,

On la _four_... (_bis_), on la fourre aux Feuillantines.

Hélas! pour le passe-temps

d'un moment,

Faut-il que je souffre tant?

Pour avoir été coquette,

Faut-il que (_bis_), faut-il que je sois nonnette?

Encor si je l'avois fait

Tout-à-fait,

Je n'y aurois pas regret.

Pour n'avoir fait que la mine,

On me _four_... (_bis_), on me fourre aux Feuillantines.

Les recors et les sergents

Sont des gens

Qui ne sont point obligeants.

Pour gagner pinte ou chopine,

Ils vous _four_... (_bis_), ils vous fourrent aux Feuillantines.

[17] De la Bretonnerie. (T.)

[18] Les femmes disoient bien soigneusement on me _four_.....;

elles n'avoient garde d'oublier l'_R_. (T.)

[19] Surnommé à la cour _Son Impertinence_. (T.) (_Voyez_ plus

bas page 25.)

On fit bien d'autres couplets qu'il n'est pas nécessaire de mettre

ici[20].

[20] Il y a dans le manuscrit deux autres couplets que Tallemant

a biffés. Les voici (le second est de Desbarreaux):

Vous qui entendez mes cris,

A Paris,

N'irritez point vos maris,

Car quand on fait la mutine,

On vous _four_... (_bis_), on vous fourre aux Feuillantines.

Monsieur de Bernay y vint,

En satin,

Tenant sa lardoire en main;

Hélas! c'est notre voisine

Que l'on _four_... (_bis_), que l'on fourre aux Feuillantines.

Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre

Lescalopier par les rues: «Tiens, tiens, disoient-ils, voilà le mari

de la _Feuillantine_.» En ce temps-là on s'avisa de faire certaines

rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des _Florentines_; peut-être

que le premier pâtissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitôt

de _Florentines_ elles devinrent _Feuillantines_.

Elle n'y fut pas long-temps, car la mère, par un arrêt du parlement,

fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des

Feuillantines. Elle alla loger avec sa mère; là elle recommença à

mener la même vie.

Un jour, à la comédie au Palais-Royal, Vassé se trouva auprès d'elle,

et les violons d'eux-mêmes se mirent à jouer les _Feuillantines_ entre

les actes. Tout le monde les regarda et se mit à rire. Ce fut une

étrange huée. Charost prit son temps et représenta à la Reine que cela

étoit de grande conséquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrêt.

Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle

se sauva chez le président de Novion, qui la mena à Villebon, d'où

elle ne sortit qu'après s'être séparée volontairement de corps et de

biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en

quartier, car sa mère même fut contrainte de l'abandonner. Elle reçut

les violons ayant le grand deuil de sa belle-mère; il y avoit deux

cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre

dont elle eut dix mille écus. Un huguenot béarnois, nommé Hitton, qui

avoit déjà escroqué une vieille veuve d'un des principaux officiers de

la cavalerie des États nommé Valquembourg, lui en arracha dix-huit

mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et

l'autre à qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien

aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde à souper, et qu'on

vouloit faire des œufs à la huguenotte, le cuisinier dit que M.

Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous

les soirs. Cependant elle donna un soufflet à Bouteville qui lui

faisoit quelque insolence.

Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en

présence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier

de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui

donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: «Ce garçon est

incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage;» et puis s'en

alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la

présidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent.

Pour Bouteville, il demeura sur son siége, et dansa comme si de rien

n'eût été. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de

badinerie. La _Feuillantine_ étoit ravie de voir que Bouteville avoit

encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se décria d'une telle force

que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal.

[1650.] L'été d'ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la

campagne, car personne n'en vouloit à Paris. Là, le jeune Saucour

l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit à la

porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand

l'heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une

tourière si elle ne lui ouvroit. Cette fille épouvantée, et peut-être

bien aise d'en être défaite, lui ouvrit. Saucour et elle allèrent

joindre M. le Prince.

Elle a fait cent extravagances depuis, et étoit comme en plein b....l.

Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre,

qu'aussi bien elle n'étoit plus d'âge à pouvoir faire des folies. En

effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle.

M. DE BERNAY.

M. de Bernay étoit des Hennequins, bonne famille de Paris, et dont on

dit: _Hennequin, plus de fous que de coquins_[21]. Il étoit conseiller

à la grand'chambre, et abbé de Bernay en Normandie, une abbaye

d'importance. C'étoit un bel homme et propre; mais il étoit tellement

féru de la vision de tenir la meilleure table de Paris, qu'il en étoit

ridicule. On l'appeloit le _Cuisinier de satin_, car il alloit dans sa

cuisine; on lui mettoit un tablier; il tâtoit à tout, et faisoit tout

cela fort sottement. L'archevêque de Rheims le faisoit tout autrement

galamment que lui: c'étoit, s'il faut ainsi dire, un pédant de bonne

chère, car il étoit esclave de l'ordonnance de ses plats. Les jeunes

gens de la cour prenoient plaisir à lui-mettre tout en désordre. Il

disoit de Martin, autre _happeur_, qu'il ne lui pouvoit pardonner de

mettre du persil sur une carpe; que tout homme de bon sens ne feroit

jamais cette faute. Un de ses dits notables, c'est qu'il n'y avoit

rien si ridicule que de servir une bisque aux pigeonneaux après

Pâques; qu'il ne falloit que cela pour lui donner mauvaise opinion

d'un homme. Il disoit: «Mangez de cela, vous n'en trouverez pas de si

bien apprêté ailleurs.» Il vouloit qu'on tâtât de tout. Il lui arriva

une fois une étrange aventure. On jouoit chez lui; et le bruit couroit

qu'il partageoit l'argent des cartes avec ses gens. Je ne sais quel

brutal y alla dîner, et le bonhomme s'étant scandalisé de quelque

chose qu'il avoit dit, il le traita de cabaretier, et lui dit que sa

maison étoit une maison publique; que si on n'y payoit pas son écot,

on payoit en donnant pour les cartes, et que, de ce profit-là, il

tenoit cette table où il étoit certain qu'en bonne justice tout le

monde devoit être reçu.

[21] Boinville, qui fut trouvé caché sous le lit de la

Reine-mère, qui alla à Saint-Gervais avec un habit et un chapeau

blanc, et qui, ensuite, fut enfermé par ses parents, étoit

Hennequin. (T.)

Cet homme légua son cuisinier par testament au président Le Cogneux.

Aussi infatué de la cour que de la bonne chère, dans la maladie dont

il mourut, tout son chagrin étoit que le Roi, la Reine, ni le cardinal

n'envoyoient point savoir de ses nouvelles. «Hélas! disoit-il, ne

suis-je pas aussi bon serviteur du Roi qu'à la dernière maladie que

j'ai eue? Le Roi me fit bien l'honneur d'y envoyer.» Pour le

satisfaire, on fit venir des gens apostés qui, de temps en temps,

venoient de la part du Roi, etc. Il mourut ainsi le plus content du

monde. Peut-être en avoit-on usé ainsi l'autre fois?

M. DE VASSÉ.

Vassé étoit si décrié qu'on le surnomma _Son Impertinence_, et plus il

va en avant, plus on trouve qu'il est bien nommé. Ce fut Rouville qui

lui donna ce surnom.

Il devint amoureux de Ninon, et la convia à un cadeau à Saint-Cloud.

Il mit La Mesnardière de la partie. Cet homme, alors médecin-domestique

de la marquise de Sablé, et auteur de profession, vint avec des bas

couleur de feu, et, quoique Vassé eût quatre pages à cheval, il le

laissa sur l'estrapontin, et se mit au fond auprès de la demoiselle,

à qui il vouloit toujours parler bas. Scarron disoit que quand La

Mesnardière avoit ses jambes couleur de feu, il croyoit enflammer tout

le monde. Il étoit fils d'un apothicaire du Maine; et de _Julien_

qu'il s'appeloit il s'appela _Jules_, en l'honneur de Jules-César. Il

a fait une poétique, où il donne pour modèle de la tragédie une pièce

de théâtre qu'il avoit faite, nommée _Ælinde_; mais lorsqu'on voulut

la jouer, elle fut sifflée. Revenons à Vassé. Ninon lui donna avis

qu'il n'avoit pas l'haleine douce. «Que m'importe, répondit-il, je ne

m'en tourmente pas.--Je vois bien, reprit-elle, ce que c'est: vous

laissez ce soin-là à vos amis.»

M. de Vassé, pour s'être marié, ne renonça pas à la galanterie. Il a

épousé mademoiselle de Lansac. Dans son voisinage à la campagne,

auprès de Tours, il y avoit une jeune femme fort jolie dont voici

l'histoire. Une bretonne, nommée madame de Limoges, avoit une fille

unique qu'elle accorda dès l'âge de dix ans, contre l'avis du tuteur

de sa fille, à un cadet de la maison de Maillé[22]. Le tuteur fit

signifier des défenses du parlement à la mère et à l'accordée. Les

raisons de la mère étoient qu'elle ne prétendoit pas qu'on mariât sa

fille comme on l'avoit mariée; qu'elle avoit épousé qui son tuteur

avoit voulu. On passe outre; mais le mariage est rompu au parlement;

la fille est mise en séquestre aux filles Sainte-Élisabeth. Au bout de

quelque temps on accommode l'affaire; on les remarie; ils demeurent

pendant quelques mois à Paris, où, par malheur, la mère et la fille,

aussi étourdies l'une que l'autre, firent connoissance avec une

mademoiselle Alain, femme d'un huissier du conseil, dont on conte

maintes belles choses. Bientôt cette Alain fut leur confidente. Le

mari fit ce qu'il put pour leur ôter cette connoissance, et la mère

n'ayant point voulu cesser de voir cette demoiselle, un beau jour il

loue un logis, et y emmène sa femme. Mais cela ne fit que jeter de

l'huile dans le feu, car la demoiselle Alain, qui déjà étoit en colère

de ce que mesdemoiselles de Carman[23], sœurs de Maillé, et le comte

de La Marche, son frère, l'avoient priée un peu fortement de ne plus

voir leur belle-sœur, résolut de leur donner de l'exercice. Elle se

rend si bonne amie de la petite femme, qu'elle l'avoit des journées

entières chez elle en cachette, et eut tout le loisir de lui mettre la

galanterie dans la tête, et de lui donner de l'aversion pour son mari.

La mère aussi servit à le lui faire haïr. Vassé, qui à cause de la

terre de Lansac qu'il a eue de sa femme, étoit voisin de cette petite

emportée, la trouvant aigrie contre son mari, s'en prévalut, et fit si

bien qu'elle se résolut à se laisser enlever par lui pour se faire

démarier après; pour cela elle se dérobe. Le mari, qui n'est qu'un

veau, l'avoit laissée seule, sans mettre des gens sûrs auprès d'elle.

Les gens de Vassé l'enlevèrent, et lui, à ce qu'on dit, se trouva sur

le chemin à une journée de là, et l'accompagna à Paris secrètement. Il

fut si sot que de la mener toujours à cheval; peut-être avoit-il peur

qu'un carrosse ne fût plus aisé à découvrir. Elle n'avoit que quinze

ans; elle vint vite; elle étoit délicate; cela la fatigua fort. On dit

même qu'elle étoit toute meurtrie. Ici elle prit qualité de fille, et

fut quinze jours avec mademoiselle Alain. Au bout de cela il lui prit

un repentir; elle va trouver madame d'Angoulême, la veuve du bonhomme,

qui loge aux filles de Sainte-Élisabeth, et qui y est toute puissante.

Elle la connoissoit fort; elle étoit masquée, et la pria de trouver

bon qu'elle ne se démasquât point qu'elles ne fussent seules. Madame

d'Angoulême fut bien surprise de la voir. La petite femme la supplie

de faire en sorte qu'on la reçoive dans ce couvent. «On n'y reçoit

point, dit-elle, des personnes qui se veulent démarier.--Mais,

madame, j'ai du regret de ce que j'ai fait; ce n'est qu'en attendant

qu'on puisse accommoder mon affaire que je prétends demeurer

céans.--N'importe, cela est impossible; mais allons à Pique-Puce, chez

madame de Bouchavanes[24].» Comme elle y fut entrée, au bout de deux

jours elle tombe malade. Le mari arrivé envoya, par l'avis d'un de ses

amis, savoir comment elle se portoit, et lui dire qu'il étoit à Paris.

Cet envoyé parle à madame de Bouchavanes, qui lui promet de ramener

cet esprit tout doucement, et lui parle de son mari. «Ah! dit-elle,

madame, il ne me pardonnera jamais.--Ne vous mettez point cela dans la

tête, reprit l'autre; il est à Paris, et envoie savoir de vos

nouvelles.--Il est à Paris, dit-elle, toute surprise, il est à Paris.»

Et au même temps s'étant tournée de l'autre côté, elle entra en

convulsion, et mourut ce jour même. Le mari et Vassé après quelques

poursuites se sont accommodés.

[22] Leonor-Charles, comte de Maillé, épousa, le 21 octobre 1653,

Marie de Peschart, fille de François de Peschart, seigneur de

Limoges, et d'Olive du Coudray.

[23] Ce nom se prononce _Carman_, mais il s'écrit _Kerman_.

[24] Une veuve dévote qui a un petit couvent. (T.)

LE SAULNIER.

LE ROI D'ÉTHIOPIE.

Un conseiller au parlement, nommé Saulnier, jeune homme riche, mais

fils d'un apothicaire, avoit une maison à Brie, proche Saint-Maur; il

voulut voir le voisinage, et alla à Gournay, qui appartenoit à

Guepean, président au Grand-Conseil. Ce président avoit un frère qui

portoit le nom de Concressault. Ce frère, après avoir long-temps

entretenu sa servante, l'épousa enfin; il en eut une fille; mais il ne

la traita pas autrement en fille. De sorte qu'étant venu à mourir,

Guepean, qui vouloit avoir le bien de son frère, éleva cette nièce

comme une bâtarde, jusque-là, que feu M. d'Épernon en eut des enfants,

et qu'elle fut même quelque temps au lieu d'_honneur_. Quand Saulnier

alla à Gournay, cette nièce étoit avec madame de Guepean; il en devint

amoureux; elle étoit belle, et puis il ne savoit rien de sa vie

passée; et, la voyant auprès de madame de Guepean, qui étoit une

grande prude, il n'eut pas le moindre soupçon, et s'enflamma si bien

qu'il l'épousa. Ses parents plaidèrent pour faire rompre le mariage.

Lui-même disoit qu'il avoit été ensorcelé, qu'on avoit usé de charmes.

Guepean sollicite pour sa nièce. Saulnier, voyant que l'air du bureau

n'étoit pas pour lui, n'attendit pas un arrêt, et s'accommoda. Guepean

fut attrapé lui-même, car il fallut qu'il donnât vingt-cinq mille écus

à sa nièce, à quoi il fut condamné. C'étoit un méchant homme, il en a

été puni; il est mort sur un fumier.

La Saulnier étant dans la dévotion, à ce qu'elle disoit, quand le roi

d'Éthiopie vint à Paris[25], elle l'alla voir par curiosité comme les

autres; et, sachant la réputation qu'il avoit pour ces choses de nuit,

et que, comme un galant de l'Amadis, il se servoit dans ses combats

d'une antenne au lieu d'une lance, elle eut bientôt conclu avec lui.

Le mari ne s'en doutoit point; mais Des Roches[26], chanoine de

Notre-Dame, enragé de ce que Zaga-Christ (on l'appeloit ainsi) lui

enlevoit ses amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit

avertir de tout. Ce Des Roches faisoit l'ami de Saulnier, et lui avoit

fait vendre sa charge, lui promettant de le faire conseiller d'État;

il ne le put, et l'autre eut des lettres de vétéran, car il avoit

vingt ans de service. Le mari fait informer des déportements de sa

femme. Les amants, voyant cette persécution, résolurent de s'enfuir,

et prirent ce qu'ils purent. Mais ils furent arrêtés à Saint-Denis.

Elle fut mise en religion, où elle traita avec son mari. Elle disoit

qu'elle aimoit mieux quatre mille écus dans son buffet qu'un sot sur

son chevet. Zaga-Christ ne voulut point répondre devant Laffemas au

Fort-l'Evêque, et dit que les rois ne répondoient qu'à Dieu seul. Pour

faire le conte bon, on accusoit Laffemas d'avoir été comédien; on

disoit que Laffemas avoit dit: «Qu'on m'apporte donc ma robe de

Jupiter.» Le feu évêque d'Angers trouvoit ce conte si plaisant, qu'il

appeloit sa plus belle robe de chambre, _sa robe de Jupiter_. Et dans

son testament, il y avoit un endroit en ces termes: _Item_, je lègue

ma robe de Jupiter, etc.

[25] Madame de Rambouillet alla voir dans Ramusio, et trouva que

les esclaves en Éthiopie étoient marqués au-dessus du sourcil. On

dit qu'on lui trouva cette marque. Il y a une relation imprimée

de son voyage et de sa fuite, ou plutôt un roman; car ce n'étoit

en effet qu'une fable. (T.)

Zaga-Christ se donnoit pour être fils du roi d'Abyssinie. C'étoit

vraisemblablement un imposteur. Il se fit entretenir à Rome et à

Paris, où il arriva en 1634. Il mourut en 1638, au château de

Ruel, où il a été enterré. On lui fit cette épitaphe:

Ci gît du roi d'Éthiopie

L'original.... ou la copie.

Le fut-il? ne le fut-il pas?

La mort a fini les débats.

[26] Michel le Masle, sieur Des Roches, portefeuille du cardinal.

Il a de bons bénéfices. (T.)

Depuis, M. de Ventadour, le chanoine de Notre-Dame, voulut tenter de

la remettre avec son mari; il va le trouver; et, comme il parloit à

lui, cette femme entre à l'improviste et se va jeter à ses genoux; lui

saute à une épée, et la vouloit tuer si le chanoine ne l'eût fait

sauver. Saulnier mourut vers le commencement de la conférence de Ruel

(en 1649). Il laissa trois cent mille livres de bien. Cette femme,

malgré deux arrêts du parlement qui avoient confirmé le traité que son

mari avoit fait avec elle, vouloit entrer chez lui; et les héritiers

furent contraints d'y faire mettre un corps-de-garde.

M. DE LAFFEMAS[27].

M. de Laffemas étoit fils d'un tailleur de cour, surnommé

Beausemblant. Il étudia et fut avocat; mais il s'attacha au Conseil,

et enfin se fit secrétaire du Roi; il étoit tout ensemble secrétaire

du Roi et avocat au Conseil. Le père avoit été à Henri IV, et ce

garçon étoit assez connu du feu Roi qui lui témoignoit de la bonne

volonté. Comme il avoit de l'esprit, il se poussa. On le fit procureur

général de la chambre de justice; après, le Roi voulut qu'il fût reçu

maître des requêtes; il avoit vingt ans de service d'avocat. On lui

donna une partie de sa charge. Ce n'est pas qu'il n'eût de quoi la

payer; car un commissaire au Châtelet, son parent, qui mourut garçon,

et avoit cent mille écus vaillant, lui avoit laissé tout son bien,

comme au plus honnête homme de sa parenté, et qui étoit le plus en

état de faire quelque chose. Cette charge étoit nouvelle; cela de soi

ne plaisoit guère aux maîtres des requêtes; d'ailleurs, leur corps

s'opposa à sa réception comme d'une personne indigne. De Pleix, avocat

assez satirique, mais mauvais plaisant, fut choisi pour plaider contre

lui. On mit en fait qu'il avoit été comédien, et avoit fait le

_fariné_. La vérité est qu'il faisoit assez bien Gros-Guillaume, qu'il

avoit joué plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde

peut faire. On disoit encore qu'il avoit joué de ses propres pièces

dans une troupe de comédiens de campagne, et qu'il s'appeloit _le

berger Talemas_[28]. Je doute même, comme quelques-uns l'ont soutenu,

qu'amoureux de quelque comédienne, il ait suivi une troupe, et que par

hasard il lui soit arrivé de monter sur le théâtre, une ou deux fois,

pour l'amour d'elle.

[27] Isaac de Laffemas, d'abord avocat au Parlement de Paris,

ensuite maître des requêtes, né en 1589, lieutenant civil en

1638, mourut vers 1650.

[28] A Navarre, étant écolier, il fit une pastorale, qui y fut

jouée, où il y avoit un berger _Lefamas_, ou _Lemafas_, ou

_Falemas_, et un _Semblant beau_. (T.)

Montauban[29], autre avocat qui plaidoit contre lui, dit: «On me

demandera si je le reconnoîtrois bien? Non. Il étoit toujours

enfariné; mais il avoit un gros porreau velu à la fesse gauche, qu'on

voyoit bien clairement quand, pour faire rire, il montroit son c.l.

S'il plaisoit au conseil d'ordonner qu'il vînt en un coin mettre

chausses bas, etc.» Le chancelier de Sillery se mit à rire, et dit:

«Montauban, vous êtes un goguenard.» Laffemas plaida lui-même sa cause

et la gagna. Bois-Robert se vante de lui avoir fort servi auprès du

cardinal de Richelieu. Le cardinal de Richelieu disoit: «Ce M. de

Laffemas est venteux; s'il employoit à bien faire le temps qu'il met à

parler, ce seroit un grand personnage.»

[29] Ce Montauban, en lisant les auteurs, mettoit ce qu'il y

trouvoit de beau sur de petits morceaux de papier, et jetoit tout

cela dans un tiroir; puis quand il faisoit un plaidoyer, il

tiroit une poignée de ces billets au hasard, et il falloit que

tout ce qu'il avoit tiré entrât dans ce plaidoyer. (T.)--Si ce

fait n'est pas exact, c'est au moins une critique spirituelle de

l'abus qu'on faisoit alors dans les plaidoyers des citations

sacrées et profanes.

Chastelet, maître des requêtes, est celui qui lui a fait le plus de

mal; car on a une satire de lui contre Laffemas, qui est sanglante, et

il y a pourtant des endroits plaisants. Il insiste sur sa comédie et

sur ses cruautés. Laffemas a passé pour un grand bourreau; mais il

faut dire aussi qu'il est venu en un siècle où l'on ne savoit ce que

c'étoit que de faire mourir un gentilhomme; et le cardinal de

Richelieu se servit de lui pour faire ses premiers exemples. M.

Despeisses le définissoit ainsi: _Vir bonus, strangulandi

peritus_[30]. Il s'est vanté plusieurs fois de faire le procès à

quiconque auroit manié l'argent du Roi, et d'avoir une manière

d'interroger toute particulière pour tirer les vers du nez d'un

criminel. Le cardinal de Richelieu voulant faire pendre un nommé Du

Bois, qui, avec une canne percée dans laquelle il y avoit de l'or

qu'il en fit couler dans une épreuve qu'il fit, lui avoit fait

accroire qu'il avoit trouvé la pierre philosophale, et s'étoit fort

diverti, au bois de Vincennes, à ses dépens; le voulant faire pendre,

il le mit entre les mains de Laffemas, qui dit: «Au pis aller, nous

l'accuserons de magie.» Je ne sais pas comment on s'y prit, mais Du

Bois fut pendu. Je sais d'original une chose dont je ne saurois

l'excuser. Il interrogeoit un marchand de Limoges, nommé Rouillac,

accusé à tort de la fausse monnoie, et qui fut absous ensuite. Il fit

tout ce qu'il put, quoique cela soit défendu par les ordonnances, pour

obliger ce marchand à embarrasser dans ce crime Tallemant, trésorier

de Navarre, père du maître des requêtes, à cause qu'il le haïssoit

pour quelque amourette. Il étoit vindicatif et ambitieux.

[30] Bois-Robert disoit que quand Laffemas voyoit une belle

journée, il s'écrioit: «Ah! qu'il feroit beau pendre

aujourd'hui!» (T.)

Laffemas est passé à la postérité sous le poids de l'exécration.

Juge inique, dévoué au cardinal de Richelieu, son nom est devenu

le synonyme d'homme sans conscience, et presque de _bourreau_. Il

trouva son second en Angleterre, George Jefferys, chancelier sous

Jacques II.

On se moque dans cette satire de Chastelet de ce qu'il condamna le

cheval de bataille du baron de Siré à tirer le tombereau dans lequel

étoit l'effigie de son maître. Un maître des requêtes, intendant

d'armée, fit bien mieux, car il condamna les chevaux d'un homme comme

cela à tirer à la charrette de M. l'intendant.

Il étoit dévoué au ministère[31]. A la vérité, quand le cardinal de

Richelieu lui fit exercer par commission la charge de lieutenant

civil, il acquit beaucoup de réputation, et ôta bien des abus. A vivre

en saint, comme on dit, mais ce n'est pas en saint de paradis, la

charge peut valoir vingt mille livres; il n'en tiroit que six: aussi

n'avoit-il rien donné pour cela; au lieu que Moreau avoit emprunté

pour être lieutenant civil. On disoit: «Cet homme s'acquitte bien de

sa charge,» car il voloit en diable et demi.

[31] Il étoit mal avec le chancelier et avec Bullion, à qui il

dit en plein conseil, qu'il seroit ravi d'avoir la commission de

lui faire son procès, et qu'il ne le feroit guère languir.

Bullion alla au cardinal faire ses plaintes, et lui dit qu'il

falloit que lui ou Laffemas se retirât. On obligea Laffemas

d'aller aux champs pour six semaines. (T.)

Laffemas n'avoit pas passé pour voleur dans les intendances qu'il

avoit eues. Je crois qu'il avoit les mains nettes[32]. Il étoit

effectivement bonhomme; je ne lui ai jamais vu rien reprocher que ce

que je viens de marquer. J'ai dit qu'il avoit de l'esprit. Il a fait

plusieurs épigrammes; il n'y en a guère de bonnes que les premières

faites. Il n'avoit pas grand jugement, ni grand savoir, ne se

connoissoit que médiocrement aux choses, et avoit assez des défauts du

peuple. Il s'avisa mal à propos d'aller faire des stances, en 1650,

pour montrer que la Fronde n'avoit fait que du mal. On lui répondit

avec ce titre: _Au Mazarin enfariné_; mais, quand on imprima la

réponse, on ôta le titre.

[32] Tardieu, lieutenant-criminel, l'alla accuser en plein

conseil. «Il ne se contente pas, messieurs, dit-il, d'avoir sa

charge pour rien, il empiète sur la mienne qui me coûte si cher.»

Le chancelier, Bullion et tous les pendards étoient pour Tardieu.

Laffemas répondit: «Je n'ai que deux mots à dire pour confondre

M. le lieutenant-criminel. Un marchand de la rue Aubry-Boucher

avoit quinze mille livres en argent dans un petit coffre-fort:

des voleurs rompent sa boutique, entrent et emportent le coffre.

Ils n'étoient pas encore à cinquante pas que des gens qui

partoient à la petite pointe du jour viennent à passer par cette

rue: les voleurs ont peur, et laissent le coffre sur une

boutique. Un marchand se lève de bon matin, et trouve ce coffre;

il vient me présenter requête, dit qu'il est prêt de le rendre à

qui il appartient, et demande quelque chose pour son droit

d'avis; le maître se trouve, et se présente avec la clef et le

bordereau des espèces; je fais ordonner cinquante écus pour le

droit d'avis. N'est-ce pas une affaire civile? Pour les voleurs,

que M. le lieutenant-criminel les pende, je les lui abandonne;

mais qu'a fait ce pauvre coffre-fort pour tomber entre ses

mains?» Tout le monde se mit à rire, et Tardieu fut baffoué. (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 1 / 28 段