CHAPITRE IX.

Le marquis fut ponctuel. La Motte le reçut à la porte; mais il refusa

d’entrer, en disant qu’il aimait mieux se promener dans la forêt. C’est

pourquoi La Motte l’y accompagna. Après une conversation générale: «Eh

bien, dit le marquis, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, et

vous déciderez-vous bientôt?»

«Oui, monsieur, et je serai bientôt déterminé, quand il vous plaira de

vous expliquer plus amplement. Jusqu’alors je ne puis prendre aucune

résolution.»

Le marquis parut mécontent, et garda quelque temps le silence. Reprenant

ensuite la parole: «Est-il bien possible, ajouta-t-il, que vous ne

m’ayez pas compris? C’est ignorance affectée de votre part. La Motte,

soyez franc; ai-je besoin de vous en dire davantage?»

«Oui, monsieur, répondit La Motte avec chaleur; si vous craignez de vous

confier à moi, comment puis-je pleinement remplir vos vues?»

«Avant d’aller plus loin, dit le marquis, faites-moi serment que vous

garderez le secret. Mais cela est presque inutile, car, quand votre

parole d’honneur me paraîtrait suspecte, le souvenir d’une certaine

affaire vous démontrerait la nécessité d’être vous-même aussi

circonspect que vous voudriez que je fusse.» Il y eut alors un

intervalle de silence, pendant lequel le marquis et La Motte laissèrent

paraître quelques signes de confusion; après quoi le premier reprit

ainsi: «La Motte, je vous ai donné assez de preuves de ma générosité,

les services que vous m’avez rendus au sujet d’Adeline n’ont pas été

sans récompense.»

«--Cela est vrai, monsieur, j’en conviens, et je suis fâché qu’il n’ait

pas été en mon pouvoir de vous servir plus efficacement. Je suis prêt à

seconder les autres desseins que vous pouvez avoir sur elle.»

«Je vous remercie..... Adeline.....»--Le marquis hésita.--«Adeline,

continua La Motte, jaloux de prévenir ses desseins, est une beauté digne

d’être recherchée. Elle a fait naître une passion dont elle doit être

fière; et, à tout événement, il faut qu’elle soit à vous. Ses charmes

sont dignes de.....»

«Oh! oui, interrompit le marquis; mais....» Il s’arrêta.--«Mais leur

poursuite vous a coûté bien des peines, dit La Motte; et il faut

nécessairement en convenir, monsieur; mais tout cela est passé, vous

pouvez maintenant la regarder comme à vous.»

«Je le voudrais bien, répondit le marquis, regardant fixement La

Motte,--je le voudrais bien.»

«Dites votre heure, monsieur, vous ne serez pas interrompu.--Une beauté

telle qu’Adeline....»

«Surveillez-la soigneusement, interrompit le marquis, et ne souffrez

pas, sous aucun prétexte, qu’elle quitte son appartement. Où est-elle

maintenant?»

«--Enfermée dans sa chambre.»

«--Fort bien. Mais je suis impatient.--Fixez le temps,

monsieur....--Demain soir, dit le marquis, demain soir. M’entendez-vous

à présent?»

«--Oui, monsieur; ce soir, si vous voulez. Mais ne feriez-vous pas mieux

de renvoyer vos domestiques, et de rester vous-même dans la forêt. Vous

connaissez la porte de la tour de l’ouest, qui donne sur le bois:

trouvez-vous-y à minuit,--je vous conduirai à sa chambre. Souvenez-vous

donc, monsieur, que ce soir....»

«--Adeline meurt! interrompit le marquis d’une voix basse et féroce. Me

comprenez-vous maintenant, monsieur?»--La Motte recula d’effroi.

«--La Motte! dit le marquis.» Il se fit un silence de quelques minutes,

pendant lequel La Motte tâcha de se remettre.--«Permettez-moi, monsieur,

ajouta-t-il lorsqu’il eut repris haleine, de vous demander ce que veut

dire ceci? Pourquoi désirez-vous la mort d’Adeline,--de cette Adeline

que vous aimiez tant?»

«Ne vous inquiétez pas de mes motifs, dit le marquis; mais, sur mon

existence, il faut que celle que vous venez de nommer meure....»

L’horreur de la Motte fut égale à sa surprise. «Il y a différentes

manières, reprit le marquis. J’aurais désiré qu’il n’y eût pas de sang

répandu, et il se trouve des drogues dont l’effet est prompt et certain:

mais il faudrait du temps pour se les procurer, et il serait dangereux

de le faire. Je souhaiterais d’ailleurs que cette affaire fût

terminée.... Il faut finir cela promptement,.... ce soir!»

«--Ce soir, monsieur?»

«Oui, ce soir, La Motte. Si cela doit être, pourquoi différer?

N’avez-vous pas quelques ingrédiens?»

«--Aucun, monsieur.»

«Je n’ai pas voulu me fier à un tiers, sans quoi je serais pourvu, dit

le marquis. Puisque cela est ainsi, prenez ce poignard, et

servez-vous-en lorsque l’occasion se présentera; mais soyez ferme.» La

Motte le reçut d’une main tremblante, et le regarda pendant quelque

temps avec terreur, sachant à peine ce qu’il faisait. «Serrez-le, dit le

marquis, et tâchez de vous remettre.» La Motte obéit, mais continua de

ruminer en silence.

Il se vit pris dans les filets que ses crimes avaient tendus. Étant au

pouvoir du marquis, il vit bien qu’il fallait commettre un forfait dont

l’énormité lui faisait horreur, quelque dépravé qu’il fût, ou qu’il

sacrifiât sa fortune, sa liberté, et probablement sa vie, s’il s’avisait

de refuser. Il avait, par degrés, été conduit de la paresse au vice, et

voyait actuellement devant lui un gouffre de crimes qui aurait effrayé

même un cœur depuis long-temps inaccessible au remords. Reculer était

une mesure désespérée; il était également dangereux d’avancer.

Quand il considérait l’innocence et le dénûment d’Adeline, son état

d’orpheline, sa conduite affectueuse et sa confiance en sa protection,

son cœur était ému de pitié pour les maux qu’il lui avait déjà causés,

et tressaillait d’effroi à la seule pensée du crime qu’il était chargé

de commettre: mais quand, d’un autre côté, il réfléchissait à la ruine

dans laquelle il serait entraîné par la vengeance du marquis, et en même

temps aux avantages qui lui étaient offerts, de faveur, de liberté, et

probablement de fortune, la terreur et la tentation contribuaient à lui

faire rejeter les suggestions de l’humanité, et à étouffer la voix de la

conscience. Dans cet état tumultueux d’incertitude, il resta quelque

temps en silence, jusqu’à ce que la voix du marquis le convainquît de la

nécessité de paraître au moins acquiescer à ses désirs.

«Vous hésitez, dit le marquis?--Non, monsieur, ma résolution est

prise.. je vous obéirai; mais il me semble qu’il vaudrait mieux éviter

de répandre le sang. Il y a d’étranges secrets qui ont été découverts

par.....»

«Oui, mais le moyen de l’éviter? interrompit le marquis.... Je ne

m’exposerai pas à acheter du poison. Je vous ai donné un instrument de

mort certain. Peut-être serait-il aussi dangereux pour vous de chercher

des drogues.» La Motte vit bien qu’il ne pourrait pas acheter de poison

sans s’exposer à un danger plus grand que celui qu’il voulait éviter.

«Vous avez raison, monsieur, et je suivrai exactement vos ordres.» Le

marquis continua alors, par des phrases interrompues, à donner d’autres

instructions pour cette scène atroce.

«Pendant son sommeil, dit-il, à minuit, la famille sera alors endormie.»

Ils firent ensuite une histoire pour rendre raison de ce qu’elle était

si subitement disparue. Il paraîtrait qu’elle avait cherché à

s’échapper, en conséquence de son aversion pour les sollicitations du

marquis. Les portes de sa chambre et de la tour de l’ouest devaient

être laissées ouvertes pour confirmer ce rapport, et on devait trouver

d’autres circonstances pour venir à l’appui de ce soupçon. Ils se

consultèrent aussi sur la manière dont le marquis serait informé de cet

événement; et il fut convenu qu’il viendrait, comme à l’ordinaire, à

l’abbaye le jour suivant. «_A ce soir donc_, dit le marquis, je puis

compter sur votre résolution?»

«--Sûrement, monsieur, vous le pouvez.»

«--Adieu donc, jusqu’au revoir.»

«--Quand nous nous reverrons, dit La Motte, l’affaire sera faite.» Il

suivit le marquis à l’abbaye. Après l’avoir vu monter à cheval, et lui

avoir souhaité le bonsoir, il se retira dans sa chambre et s’y renferma.

Cependant Adeline, dans la solitude de sa prison, s’abandonnait au

désespoir que lui inspirait sa situation. Elle essaya de mettre de

l’ordre dans ses idées, et de se porter à la résignation; mais la

réflexion, en lui rappelant le passé, et en lui offrant une perspective

de l’avenir, présentait à son esprit le tableau complet de ses malheurs,

et la mettait au désespoir. Elle ne pouvait penser à Théodore, qui lui

avait témoigné son attachement par une conduite si noble, et qui n’avait

pas craint de se perdre pour elle, sans éprouver des sensations

douloureuses beaucoup plus fortes que celles qu’elle avait ressenties

dans toute autre circonstance.

Théodore souffrant, Théodore mourant, était toujours présent à son

imagination, et, écartant souvent le sentiment de son propre danger, ne

la laissait penser qu’au sien. Quelquefois l’espérance qu’il lui avait

donnée de justifier sa conduite, au moins d’obtenir son pardon, revenait

à sa mémoire; mais c’était comme les faibles rayons d’un soleil d’avril,

un espoir passager et frivole. Elle savait que le marquis, enflammé de

jalousie et brûlant de se venger, le poursuivrait avec une haine

implacable.

Qu’avait Théodore à opposer à un pareil adversaire? La droiture de ses

intentions ne pouvait lui être d’aucune utilité pour parer le coup

qu’une passion trompée et l’orgueil puissant dirigeaient contre lui. Ce

qui mettait le comble à sa douleur, c’est quand elle réfléchissait

qu’aucune nouvelle de sa part ne pouvait lui parvenir à l’abbaye, et

qu’elle serait obligée de rester long-temps, et peut-être toujours, dans

la plus cruelle inquiétude touchant son sort. Elle ne voyait aucune

possibilité d’échapper de l’abbaye: elle était prisonnière dans une

chambre dont toutes les avenues étaient fermées; elle n’avait aucune

occasion de converser avec qui que ce fût qui pût lui donner le moindre

espoir de secours, et elle se voyait condamnée à attendre en silence le

moment fatal, beaucoup plus terrible à son imagination que la mort même.

Dans une pareille situation, elle succombait sous le poids de ses

malheurs, et était des heures entières assise sans mouvement et absorbée

dans ses pensées. «Théodore! s’écriait-elle souvent, vous ne pouvez

entendre ma voix; vous ne pouvez voler à mon secours, puisque vous êtes

vous-même prisonnier et dans les fers.»

Ce tableau était trop affreux. Les angoisses de son cœur étouffaient sa

voix... des larmes amères baignaient ses belles joues.., et elle était

insensible à toute autre chose qu’aux malheurs de Théodore.

Ce soir-là son esprit avait été fort tranquille; et en regardant de sa

fenêtre, avec une douce mélancolie, le soleil couchant, la splendeur

passagère de l’horizon occidental, et l’approche graduelle du

crépuscule, elle reportait ses pensées vers le temps où, dans des

circonstances plus heureuses, elle avait considéré les mêmes objets.

Elle se rappelait aussi sa fuite momentanée de l’abbaye, quand de là

même fenêtre elle avait épié le coucher du soleil: avec combien

d’inquiétude elle avait attendu la chute du crépuscule! combien elle

avait fait d’efforts pour prévenir les événemens de sa vie future! avec

quelle frayeur elle était descendue de la tour, et s’était hasardée dans

la foret! Ces réflexions en faisaient naître d’autres qui remplissaient

son cœur de tristesse et ses yeux de larmes.

Tandis qu’elle était ensevelie dans ces tristes pensées, elle aperçut le

marquis monter à cheval, et quitter la porte de l’abbaye. La vue d’un

pareil être ranima dans toute sa force le sentiment des maux qu’il

faisait souffrir à son bien-aimé Théodore, et celui des malheurs qui la

menaçaient plus directement. Elle quitta la fenêtre en versant un

torrent de larmes; ce qui, ayant continué pendant long-temps, épuisa

totalement ses forces, et l’obligea à se mettre au lit de très-bonne

heure.

La Motte resta dans sa chambre jusqu’à l’instant du souper. A table, son

air effaré, malgré tous ses efforts pour se contrefaire, trahit le

désordre de son âme; et ses longues absences surprirent et alarmèrent en

même temps madame La Motte. Quand Pierre eut quitté la chambre, elle lui

demanda tendrement ce qui le troublait. La Motte, en faisant un sourire

forcé, voulait en vain paraître gai; cela était au-dessus de son

pouvoir: il ne tardait pas à retomber dans sa rêverie; ou, quand madame

La Motte lui parlait, en tâchant de lui cacher ses absences, il

répondait d’une manière si contraire à ce qu’elle lui disait, qu’elles

en étaient plus apparentes. Madame La Motte, l’ayant remarqué, fit

semblant de ne point s’apercevoir de son humeur actuelle, et ils

restèrent enfin dans un silence non interrompu jusqu’à l’heure du repos:

ils se retirèrent ensuite dans leur appartement.

La Motte veilla pendant quelque temps dans un état de torture

inexprimable, et ses fréquens tressaillemens éveillèrent son épouse qui,

se contentant cependant de quelque excuse frivole, ne tarda pas à se

rendormir. Cet état d’agitation continua jusqu’à minuit, lorsque, se

rappelant qu’il passait en réflexions oiseuses un temps qui devait être

employé à agir, il se déroba en silence de son lit, s’enveloppa de sa

robe-de-chambre, et prenant la lampe qui brûlait pendant la nuit dans sa

chambre, il monta l’escalier tournant. En allant, il regarda souvent

derrière lui, tressaillit plus d’une fois, et prêta fréquemment

l’oreille aux tristes murmures du vent.

Quand il essaya d’ouvrir la porte d’Adeline, sa main trembla si

violemment, qu’il fut obligé de poser la lampe par terre et de se servir

des deux mains. Le bruit qu’il avait fait avec la clef lui fit croire

qu’il l’avait éveillée; mais quand il eut ouvert la porte, et qu’il eut

aperçu la tranquillité qui régnait au dedans, il fut convaincu qu’elle

dormait. En s’approchant de son lit, il l’entendit doucement respirer,

et bientôt après pousser un soupir.--Il s’arrêta; mais le silence

renaissait, il continua de s’avancer, et l’entendit ensuite chanter dans

son sommeil. Il prêta l’oreille, et distingua quelques tons d’un petit

air mélancolique qu’elle lui avait souvent chanté dans des jours plus

heureux. Les tristes accens qui sortaient alors de sa bouche ne

démontraient que trop l’état accablant de son âme.

La Motte s’avança alors à la hâte vers le lit: elle poussa un profond

soupir, et le silence recommença. Il tira les rideaux, et la vit dormant

d’un profond sommeil, et appuyant sur son bras sa joue encore baignée de

larmes. Il la regarda pendant un moment; et tandis qu’il examinait sa

figure aimable et innocente, couverte de la pâleur du chagrin, la

lumière de la lampe, qui lui donnait sur les yeux, l’éveilla; et,

apercevant un homme auprès d’elle, elle poussa un grand cri. Revenue un

peu de sa frayeur, elle reconnut La Motte; et, croyant que le marquis

n’était pas loin, elle se leva sur son lit, en implorant la pitié et la

protection du premier. La Motte la regarda fixement, sans répondre une

seule parole.

Son air égaré et le morne silence qu’il observait, augmentèrent ses

craintes; elle renouvela ses supplications avec des larmes de terreur.

«Vous m’avez une fois sauvée, s’écria-t-elle; oh, sauvez-moi encore

aujourd’hui! Ayez pitié d’une infortunée. Je n’ai point d’autre

protecteur que vous.--Que craignez-vous? dit La Motte d’une voix

entrecoupée.--Oh, sauvez-moi, sauvez-moi du marquis!»

«--Levez-vous donc, reprit-il, et dépêchez-vous de vous habiller; je

vais revenir dans l’instant.» Il alluma une chandelle qui était sur la

table, et quitta la chambre. Adeline se leva sur-le-champ, et tâcha de

s’habiller; mais elle était si troublée, qu’elle savait à peine ce

qu’elle faisait; tout son corps était dans une si violente agitation,

qu’elle était continuellement prête à s’évanouir. Elle passa une robe à

la hâte, et s’assit ensuite pour attendre le retour de La Motte.

Elle resta long-temps dans cette attitude; mais La Motte ne revenait

pas. S’étant inutilement efforcée de recouvrer ses esprits, cette

cruelle incertitude lui devint à la fin si insupportable, qu’elle

ouvrit la porte de sa chambre, et s’avança sur le haut de l’escalier,

pour écouter. Elle crut entendre plusieurs voix en bas; mais considérant

que, si le marquis y était, sa présence ne ferait qu’augmenter son

danger, elle retint le pied qu’elle avait presque involontairement porté

en avant pour descendre. Elle continua d’écouter, et crut encore

distinguer quelques voix. Peu après, elle entendit fermer une porte, et

ensuite marcher: elle se hâta de retourner dans sa chambre.

Près d’un quart d’heure s’écoula, et La Motte ne parut pas. Elle crut

encore entendre le son de quelques voix en bas, et les pas de quelques

individus. A la fin, son inquiétude ne lui permettant pas de rester dans

sa chambre, elle alla sur le passage qui communiquait avec l’escalier

tournant; mais tout était alors tranquille. Cependant quelques minutes

après, elle aperçut la lueur d’une chandelle à travers la salle, et La

Motte parut à la porte de la chambre voûtée. Il regarda en haut, et

voyant Adeline dans la galerie, lui fit signe de descendre.

Elle hésita, et tourna ses regards vers sa chambre; mais La Motte

s’approcha de l’escalier, et elle alla en tremblant à sa rencontre.

«J’ai peur que le marquis ne me voie, lui dit-elle tout bas; où est-il?»

La Motte lui prit la main, et la conduisit en avant, en l’assurant

qu’elle n’avait rien à craindre du marquis. Cependant ses regards

effarés et sa main tremblante semblaient contredire son assurance, et

elle lui demanda où il la menait. «A la forêt, dit La Motte, pour vous

faire échapper de l’abbaye. Il y a un cheval qui vous attend à la porte.

Je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver.» Une nouvelle terreur la

saisit: elle pouvait à peine croire que La Motte, qui avait jusqu’ici

conspiré avec le marquis, et qui l’avait retenue dans une étroite

prison, voulût actuellement la faire échapper, et elle eut un affreux

pressentiment qu’il la conduisait dans la forêt pour l’assassiner. Elle

recula, et implora de nouveau sa pitié: il l’assura qu’il n’avait

d’autre dessein que de la protéger, et la pria de ne pas perdre de

temps.

Il y avait quelque chose dans son maintien qui annonçait la sincérité,

et elle se laissa conduire à une porte qui donnait sur la forêt, où elle

entrevit, dans l’obscurité, un homme à cheval. Cela rappela à sa

mémoire la nuit dans laquelle elle avait quitté le tombeau, pour se

confier à une personne qui s’était trouvée à sa sortie, et qui l’avait

transportée à la maison de campagne du marquis. La Motte appela Pierre,

et la voix de ce dernier rassura un peu Adeline.

Il lui dit alors que le marquis reviendrait à l’abbaye le lendemain

matin, et que c’était la seule occasion qu’elle aurait de lui échapper;

qu’elle pouvait compter sur sa parole; que Pierre avait ordre de la

conduire où elle voudrait; mais que, comme il savait que le marquis

mettrait tout en usage pour la découvrir, il lui conseillait très-fort

de quitter le royaume, ce qui ne lui serait pas difficile par le moyen

de Pierre, qui était natif de la Savoie, et qui la conduirait chez sa

sœur, dans ce pays-là; qu’elle pourrait y rester, jusqu’à ce qu’il allât

lui-même la joindre, parce qu’il ne croyait pas qu’il fût sûr pour lui

de vivre plus long-temps en France. Il la supplia, quelque chose qui pût

arriver, de ne jamais parler de ce qui s’était passé à l’abbaye. «Je

risque la vie pour vous sauver, Adeline; n’augmentez pas mon danger, ni

le vôtre, en découvrant des choses inutiles. Peut-être ne nous

reverrons-nous jamais; mais j’espère que vous serez heureuse; et quand

vous penserez à moi, rappelez-vous que je ne suis pas si méchant que

j’ai été tenté de l’être.»

Après avoir ainsi parlé, il lui donna quelque argent pour faire la

dépense du voyage. Adeline ne put plus alors douter de sa sincérité; et

ses transports de joie lui permirent à peine de le remercier. Elle

aurait voulu dire adieu à madame La Motte, et le demanda avec instance;

mais il lui répéta qu’elle n’avait pas de temps à perdre; et, l’ayant

enveloppée dans une grande redingote, il la mit sur le cheval. Elle lui

dit adieu, en répandant des larmes de reconnaissance, et Pierre partit

avec autant de célérité que l’obscurité de la nuit put le permettre.

Quand ils furent à quelque distance: «J’ai bien de la joie de vous

revoir, mademoiselle, dit-il. Qui aurait jamais cru, après tout ce qui

s’est passé, que mon maître m’eût ordonné lui-même de vous emmener?

Sûrement il arrive d’étranges choses, mais j’espère que nous serons

plus heureux cette fois-ci.» Adeline, ne voulant pas lui reprocher la

fourberie dont elle croyait qu’il avait autrefois été coupable, le

remercia de ses souhaits, et dit qu’elle espérait qu’ils seraient plus

heureux; mais Pierre, avec sa volubilité ordinaire, acheva de la

détromper sur ce point, et l’informa de toutes les circonstances que sa

mémoire, communément assez bonne, lui rappela.

Pierre témoigna un intérêt si sincère pour sa conversation, et tant de

chagrin de ses peines, qu’elle ne put plus révoquer sa fidélité en

doute; et cette conviction augmenta non-seulement sa confiance actuelle,

mais lui fit même écouter sa conversation avec bonté et avec plaisir.

«Je ne serais point resté à l’abbaye jusqu’à présent, dit-il, si j’avais

pu en sortir; mais mon maître me fit tant de peur du marquis! et,

n’ayant pas assez d’argent pour gagner mon pays, je fus obligé de

rester: c’est fort heureux que nous ayons aujourd’hui quelques bons

louis d’or; car je doute, mademoiselle, qu’on eût pris sur la route,

pour de l’argent, ces colifichets dont vous m’avez autrefois parlé.»

«Peut-être que non, dit Adeline: je sais bon gré à monsieur La Motte de

nous avoir donné de meilleurs moyens de nous procurer ce dont nous

aurons besoin. Quel chemin prendrez-vous en quittant la forêt,

Pierre?»--Pierre nomma fort exactement une grande partie de la route

jusqu’à Lyon: «Et alors, dit-il, nous pourrons aisément aller en Savoie;

c’est l’affaire de rien. J’espère que ma sœur vit encore: Dieu la

conserve! Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue; mais, en cas

qu’elle soit morte, les gens du pays seront bien aises de me voir, et

vous trouverez facilement un logis, mademoiselle, ainsi que tout ce dont

vous aurez besoin.»

Adeline prit la résolution de passer avec lui en Savoie. La Motte, qui

connaissait le caractère et les desseins du marquis, lui avait conseillé

de quitter le royaume, et lui avait dit, ce que ses craintes lui

suggéraient, que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir.

Cet avis ne pouvait avoir d’autre motif que celui de la servir.

Autrement, pourquoi la ferait-il transporter dans un autre lieu, et lui

fournirait-il même les moyens de défrayer son voyage, dans un temps où

elle était tout-à-fait en son pouvoir?

Il était très-probable qu’elle trouverait des protections et de la

tranquillité à Leloncourt, où Pierre disait être bien connu, quand même

sa sœur serait morte; l’éloignement du lieu et sa situation solitaire

étaient des circonstances qui lui plaisaient.

Elle s’informa encore de la route qu’ils devaient prendre, et si Pierre

connaissait le chemin. «Quand nous serons une fois à Thiers, dit Pierre,

je le sais assez bien, car je l’ai souvent fait dans ma jeunesse, et

tout le monde nous l’enseignera jusque-là.» Ils voyagèrent pendant

plusieurs heures dans les ténèbres et en silence; et ce ne fut qu’en

sortant de la forêt qu’Adeline aperçut l’astre du jour darder ses rayons

sur les nuages de l’orient. Cette vue la ranima; et en s’avançant en

silence, elle réfléchit sur les événemens de la nuit passée, et médita

un plan pour l’avenir. Les derniers procédés de La Motte lui

paraissaient si différens de sa conduite antérieure, que cela l’étonnait

et l’embarrassait; et elle n’en pouvait rendre raison qu’en les

attribuant à une de ces soudaines impulsions de l’humanité, qui opèrent

quelquefois sur les cœurs les plus dépravés.

Mais en se rappelant les paroles qu’elle lui avait entendu proférer:

«Qu’il n’était pas maître de ses propres actions,» elle avait peine à

croire que la seule pitié l’eût engagé à rompre des liens qu’il avait

jusqu’ici regardés comme sacrés. Considérant ensuite le changement de

conduite du marquis, elle s’imagina être redevable de sa liberté à un

changement de sentimens de sa part, par rapport à elle. Néanmoins,

l’avis que La Motte lui avait donné de quitter le royaume, et l’argent

qu’il lui avait fourni pour accomplir ce dessein, paraissaient

contredire cette opinion, et lui suggéraient de nouveaux doutes.

Pierre s’était alors informé du chemin de Thiers; ils y arrivèrent sans

accident, et s’y arrêtèrent pour se rafraîchir. Aussitôt que Pierre crut

que le cheval était assez reposé, ils se mirent de nouveau en route, et

des riches plaines du Lyonnais Adeline aperçut pour la première fois les

Alpes, dont le sommet majestueux, qui paraît supporter la voûte du ciel,

remplit son âme d’émotions sublimes.

Au bout de quelques heures, ils parvinrent à la vallée dans laquelle

est située la ville de Lyon, dont les superbes environs, ornés de

maisons de plaisance, et supérieurement cultivés, lui firent pour

quelque temps oublier sa triste situation, et dissipèrent même l’anxiété

bien plus cruelle qu’elle éprouvait pour Théodore.

En arrivant dans cette ville remuante, son premier soin fut de

s’informer du passage du Rhône; mais elle se garda bien de faire des

questions aux gens de l’auberge, de peur que, si le marquis venait à la

poursuivre jusque-là, ils ne l’instruisissent ensuite de sa route. C’est

pourquoi elle envoya Pierre sur les quais pour louer un bateau, tandis

qu’elle prenait elle-même un léger repas, son intention étant de

s’embarquer sur-le-champ. Pierre ne tarda pas à revenir, ayant retenu un

bateau pour remonter le Rhône, et les conduire à l’endroit le plus près

de la Savoie, d’où ils devaient aller par terre au village de

Leloncourt.

Après avoir pris quelques rafraîchissemens, elle lui ordonna de la

conduire au bateau. Une scène nouvelle et frappante s’offrit alors aux

yeux d’Adeline, qui contempla avec surprise le fleuve chargé de bateaux,

et le quai couvert de personnes affairées; elle sentit vivement le

contraste qu’il y avait entre les objets rians dont elle se trouvait

environnée, et la situation d’une orpheline désolée, sans amis, sans

secours, fuyant la persécution et sa patrie. Elle parla au patron du

bateau; et, ayant envoyé Pierre chercher le cheval que La Motte lui

avait donné en paiement pour une partie de ses gages, ils

s’embarquèrent.

En remontant doucement le Rhône, dont les rives escarpées, couronnées de

montagnes, offraient la perspective la plus variée et la plus

romantique, Adeline était plongée dans la plus profonde rêverie. La

nouveauté de la scène à travers laquelle elle s’avançait, qui offrait

tantôt une grandeur sauvage, et tantôt une riante fertilité, parsemée de

villes et de villages, adoucissait l’amertume de son âme, et sa douleur

se changea graduellement en une douce et tendre mélancolie. Elle était

assise sur le devant du bateau, d’où elle regardait fendre le courant

rapide et prêtait l’oreille au bruit des ondes.

Le bateau, s’opposant lentement aux efforts du courant, fit route

pendant quelques heures, et à la fin la nuit étendit son voile sombre

sur la perspective. Le temps était beau, et Adeline, sans faire

attention à la rosée qui tombait alors, resta en plein air, regardant

les objets s’obscurcir autour d’elle, les clairs rayons de l’horizon

s’évanouir, et les étoiles paraître graduellement et trembler sur le

lucide miroir des eaux. La scène fut bientôt tout-à-fait obscure, et le

silence n’était interrompu que par les coups cadencés des rameurs, et de

temps en temps par la voix de Pierre qui parlait aux bateliers. Adeline

était perdue dans ses pensées: la tristesse de sa situation se

présentait doublement à son imagination.

Elle se trouvait environnée des ténèbres de la nuit, dans un pays

étranger, éloignée de ses amis, allant sans savoir où, sous la conduite

de gens inconnus, et poursuivie peut-être par un ennemi invétéré. Elle

se figurait la rage du marquis lorsqu’il aurait découvert sa fuite; et,

quoiqu’elle sût qu’il n’était guère probable qu’il la poursuivît par

eau, raison qui lui avait fait choisir cette méthode de voyager, elle

tremblait du tableau que lui présentait son imagination. Ses pensées se

portaient ensuite sur le plan qu’elle adopterait lorsqu’elle serait

arrivée en Savoie; et, bien que sa propre expérience l’eût prévenue

contre les usages du couvent, elle ne voyait aucun endroit plus propre à

lui servir d’asile. A la fin, elle se retira dans la petite chambre,

pour prendre quelques heures de repos.

Elle s’éveilla avec le point du jour; et, étant trop troublée pour se

rendormir, elle se leva et contempla l’approche graduelle du jour.

Quand Adeline partit de l’abbaye, La Motte était resté quelque temps à

la porte, prêtant l’oreille à chaque pas du cheval, jusqu’à ce que le

bruit qu’il occasionnait se perdît insensiblement dans le lointain. Il

était ensuite retourné dans la salle avec un contentement qu’il n’avait

pas éprouvé depuis long-temps. La satisfaction de l’avoir ainsi

soustraite aux desseins du marquis, lui fit pendant quelque temps

oublier le danger auquel cette démarche l’exposait; mais, quand il eut

réfléchi à sa propre situation, la crainte du ressentiment du marquis

reprit tout son empire sur son esprit, et il pensa aux moyens de

l’éviter.

Il était alors plus de minuit. Le marquis était attendu le lendemain de

grand matin, et il lui parut d’abord possible de quitter la forêt avant

son arrivée. Il ne se trouvait qu’un cheval dans l’endroit, et il ne

savait s’il devait sur-le-champ partir pour Auboine, où il pourrait se

procurer une voiture pour transporter sa famille et ses meubles hors de

l’abbaye, ou attendre tranquillement l’arrivée du marquis, et lui faire

une histoire sur la fuite d’Adeline.

Le temps nécessaire pour faire venir une voiture à l’abbaye ne lui

permettait guère de sortir assez tôt de la forêt; le peu d’argent qui

lui restait ne pouvait pas le mener loin; et, quand il serait dépensé,

que faire pour vivre, si toutefois il n’était pas arrêté auparavant? En

restant à l’abbaye, il paraissait innocent; et, quoiqu’il ne s’attendît

pas à persuader au marquis qu’il avait exécuté ses ordres, il espérait

lui faire croire que Pierre était seul coupable de la fuite d’Adeline;

chose d’autant plus probable, que Pierre avait déjà été découvert dans

un projet de cette nature. D’ailleurs, il pensait que, si le marquis

voulait le livrer à la justice, il pourrait l’intimider en le menaçant

de découvrir le crime qu’il l’avait chargé de commettre.

Après avoir ainsi ruminé, La Motte se détermina à rester à l’abbaye et à

attendre l’événement.

Lorsque le marquis arriva, et qu’il fut instruit de la fuite d’Adeline,

la colère et la rage qui parurent sur son visage effrayèrent et

alarmèrent La Motte pendant quelque temps. Il fit des imprécations

contre elle et contre lui, même en termes si grossiers et si vulgaires,

que La Motte fut surpris de les entendre de la part d’un homme dont les

manières étaient en général aimables, quoiqu’il eût des passions

violentes et criminelles. Il semblait qu’en proférant ces imprécations

il éprouvât non-seulement du soulagement, mais même du plaisir. Il

paraissait néanmoins plus affecté de la fuite d’Adeline qu’irrité de la

négligence de La Motte. Faisant enfin réflexion qu’il perdait son temps,

il quitta l’abbaye, et envoya plusieurs de ses domestiques à sa

recherche.

Quand il fut parti, La Motte, croyant que son histoire avait réussi, se

félicita de nouveau d’avoir fait son devoir, et de l’espoir qu’Adeline

était alors à l’abri de toute poursuite. Ce calme ne fut pas de longue

durée. Quelques heures après, le marquis revint accompagné d’officiers

de justice. La Motte épouvanté, le voyant approcher, tâcha de se cacher;

mais il fut arrêté et conduit devant le marquis qui le tira à l’écart.

«On ne m’en impose pas, dit-il, par des contes aussi ridicules que celui

que vous avez inventé. Vous savez que votre vie est entre mes mains;

dites-moi sur-le-champ où vous avez caché Adeline, ou je vais vous

accuser du crime dont vous êtes coupable envers moi; au lieu que, si

vous me découvrez l’endroit où elle est, je renverrai les officiers, et

vous aiderai même à quitter le royaume si vous le désirez. Vous n’avez

pas de temps à perdre; et sachez qu’on ne se joue pas de moi.»

La Motte s’efforça d’apaiser le marquis, en l’assurant qu’Adeline avait

réellement pris la fuite, et qu’il ignorait de quel côté elle était

allée. «Vous savez aussi, monsieur, ajouta-t-il, que je suis maître de

votre réputation, et que, si vous poussez les choses à l’extrême, je

serai forcé de déclarer que vous m’avez voulu faire commettre un

meurtre.»

«Et qui est-ce qui vous croira? dit le marquis. Les crimes qui vous ont

exclu de la société ne viendront pas à l’appui de votre véracité; et

celui dont je vous accuse aujourd’hui fera regarder votre déclaration

comme malicieuse, et suggérée par un esprit de vengeance. Messieurs,

faites votre devoir.»

Les officiers entrèrent aussitôt dans la chambre, et saisirent La Motte,

que la frayeur priva de tout moyen de résistance, et qui d’ailleurs

n’aurait pu opposer qu’une révolte inutile. Au milieu du trouble dont il

était agité, il informa le marquis qu’Adeline avait pris la route de

Lyon. Cet aveu fut cependant trop tardif pour le sauver: le marquis en

profita; mais l’accusation était faite; et La Motte, avec la douleur

d’avoir exposé Adeline sans en tirer aucun avantage, fut obligé de se

soumettre à son sort. La maréchaussée l’entraîna hors de l’abbaye, lui

donnant à peine le temps d’emporter quelques effets avec lui; mais le

marquis, en considération de l’extrême affliction de madame La Motte,

ordonna à un de ses domestiques d’aller lui chercher une voiture à

Auboine, pour qu’elle pût suivre son mari.

Etant alors instruit de la route d’Adeline, il envoya un domestique

affidé pour découvrir le lieu de sa retraite, avec ordre de lui en

apporter des nouvelles le plus tôt possible.

La Motte et sa femme, réduits au désespoir, abandonnèrent la forêt de

Fontanville, qui leur avait depuis quelques mois servi d’asile, et

s’embarquèrent de nouveau sur ce monde orageux, où la justice devait

finalement se faire raison du premier. Les crimes antérieurs de La Motte

les avaient obligés de se réfugier dans la forêt, où ils avaient pendant

quelque temps trouvé la sûreté qu’ils cherchaient; mais ils ne tardèrent

pas à se rendre coupables de nouveaux forfaits; car dans ce désert même

il se trouvait des tentations; et sa vie, déjà assez marquée par la

punition du vice, lui offrit un nouvel exemple de cette grande vérité:

«Qu’un criminel ne saurait jamais jouir de la paix du cœur.»

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 18 / 19 题