Le marquis fut ponctuel. La Motte le reçut à la porte; mais il refusa
d’entrer, en disant qu’il aimait mieux se promener dans la forêt. C’est
pourquoi La Motte l’y accompagna. Après une conversation générale: «Eh
bien, dit le marquis, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, et
vous déciderez-vous bientôt?»
«Oui, monsieur, et je serai bientôt déterminé, quand il vous plaira de
vous expliquer plus amplement. Jusqu’alors je ne puis prendre aucune
résolution.»
Le marquis parut mécontent, et garda quelque temps le silence. Reprenant
ensuite la parole: «Est-il bien possible, ajouta-t-il, que vous ne
m’ayez pas compris? C’est ignorance affectée de votre part. La Motte,
soyez franc; ai-je besoin de vous en dire davantage?»
«Oui, monsieur, répondit La Motte avec chaleur; si vous craignez de vous
confier à moi, comment puis-je pleinement remplir vos vues?»
«Avant d’aller plus loin, dit le marquis, faites-moi serment que vous
garderez le secret. Mais cela est presque inutile, car, quand votre
parole d’honneur me paraîtrait suspecte, le souvenir d’une certaine
affaire vous démontrerait la nécessité d’être vous-même aussi
circonspect que vous voudriez que je fusse.» Il y eut alors un
intervalle de silence, pendant lequel le marquis et La Motte laissèrent
paraître quelques signes de confusion; après quoi le premier reprit
ainsi: «La Motte, je vous ai donné assez de preuves de ma générosité,
les services que vous m’avez rendus au sujet d’Adeline n’ont pas été
sans récompense.»
«--Cela est vrai, monsieur, j’en conviens, et je suis fâché qu’il n’ait
pas été en mon pouvoir de vous servir plus efficacement. Je suis prêt à
seconder les autres desseins que vous pouvez avoir sur elle.»
«Je vous remercie..... Adeline.....»--Le marquis hésita.--«Adeline,
continua La Motte, jaloux de prévenir ses desseins, est une beauté digne
d’être recherchée. Elle a fait naître une passion dont elle doit être
fière; et, à tout événement, il faut qu’elle soit à vous. Ses charmes
sont dignes de.....»
«Oh! oui, interrompit le marquis; mais....» Il s’arrêta.--«Mais leur
poursuite vous a coûté bien des peines, dit La Motte; et il faut
nécessairement en convenir, monsieur; mais tout cela est passé, vous
pouvez maintenant la regarder comme à vous.»
«Je le voudrais bien, répondit le marquis, regardant fixement La
Motte,--je le voudrais bien.»
«Dites votre heure, monsieur, vous ne serez pas interrompu.--Une beauté
telle qu’Adeline....»
«Surveillez-la soigneusement, interrompit le marquis, et ne souffrez
pas, sous aucun prétexte, qu’elle quitte son appartement. Où est-elle
maintenant?»
«--Enfermée dans sa chambre.»
«--Fort bien. Mais je suis impatient.--Fixez le temps,
monsieur....--Demain soir, dit le marquis, demain soir. M’entendez-vous
à présent?»
«--Oui, monsieur; ce soir, si vous voulez. Mais ne feriez-vous pas mieux
de renvoyer vos domestiques, et de rester vous-même dans la forêt. Vous
connaissez la porte de la tour de l’ouest, qui donne sur le bois:
trouvez-vous-y à minuit,--je vous conduirai à sa chambre. Souvenez-vous
donc, monsieur, que ce soir....»
«--Adeline meurt! interrompit le marquis d’une voix basse et féroce. Me
comprenez-vous maintenant, monsieur?»--La Motte recula d’effroi.
«--La Motte! dit le marquis.» Il se fit un silence de quelques minutes,
pendant lequel La Motte tâcha de se remettre.--«Permettez-moi, monsieur,
ajouta-t-il lorsqu’il eut repris haleine, de vous demander ce que veut
dire ceci? Pourquoi désirez-vous la mort d’Adeline,--de cette Adeline
que vous aimiez tant?»
«Ne vous inquiétez pas de mes motifs, dit le marquis; mais, sur mon
existence, il faut que celle que vous venez de nommer meure....»
L’horreur de la Motte fut égale à sa surprise. «Il y a différentes
manières, reprit le marquis. J’aurais désiré qu’il n’y eût pas de sang
répandu, et il se trouve des drogues dont l’effet est prompt et certain:
mais il faudrait du temps pour se les procurer, et il serait dangereux
de le faire. Je souhaiterais d’ailleurs que cette affaire fût
terminée.... Il faut finir cela promptement,.... ce soir!»
«--Ce soir, monsieur?»
«Oui, ce soir, La Motte. Si cela doit être, pourquoi différer?
N’avez-vous pas quelques ingrédiens?»
«--Aucun, monsieur.»
«Je n’ai pas voulu me fier à un tiers, sans quoi je serais pourvu, dit
le marquis. Puisque cela est ainsi, prenez ce poignard, et
servez-vous-en lorsque l’occasion se présentera; mais soyez ferme.» La
Motte le reçut d’une main tremblante, et le regarda pendant quelque
temps avec terreur, sachant à peine ce qu’il faisait. «Serrez-le, dit le
marquis, et tâchez de vous remettre.» La Motte obéit, mais continua de
ruminer en silence.
Il se vit pris dans les filets que ses crimes avaient tendus. Étant au
pouvoir du marquis, il vit bien qu’il fallait commettre un forfait dont
l’énormité lui faisait horreur, quelque dépravé qu’il fût, ou qu’il
sacrifiât sa fortune, sa liberté, et probablement sa vie, s’il s’avisait
de refuser. Il avait, par degrés, été conduit de la paresse au vice, et
voyait actuellement devant lui un gouffre de crimes qui aurait effrayé
même un cœur depuis long-temps inaccessible au remords. Reculer était
une mesure désespérée; il était également dangereux d’avancer.
Quand il considérait l’innocence et le dénûment d’Adeline, son état
d’orpheline, sa conduite affectueuse et sa confiance en sa protection,
son cœur était ému de pitié pour les maux qu’il lui avait déjà causés,
et tressaillait d’effroi à la seule pensée du crime qu’il était chargé
de commettre: mais quand, d’un autre côté, il réfléchissait à la ruine
dans laquelle il serait entraîné par la vengeance du marquis, et en même
temps aux avantages qui lui étaient offerts, de faveur, de liberté, et
probablement de fortune, la terreur et la tentation contribuaient à lui
faire rejeter les suggestions de l’humanité, et à étouffer la voix de la
conscience. Dans cet état tumultueux d’incertitude, il resta quelque
temps en silence, jusqu’à ce que la voix du marquis le convainquît de la
nécessité de paraître au moins acquiescer à ses désirs.
«Vous hésitez, dit le marquis?--Non, monsieur, ma résolution est
prise.. je vous obéirai; mais il me semble qu’il vaudrait mieux éviter
de répandre le sang. Il y a d’étranges secrets qui ont été découverts
par.....»
«Oui, mais le moyen de l’éviter? interrompit le marquis.... Je ne
m’exposerai pas à acheter du poison. Je vous ai donné un instrument de
mort certain. Peut-être serait-il aussi dangereux pour vous de chercher
des drogues.» La Motte vit bien qu’il ne pourrait pas acheter de poison
sans s’exposer à un danger plus grand que celui qu’il voulait éviter.
«Vous avez raison, monsieur, et je suivrai exactement vos ordres.» Le
marquis continua alors, par des phrases interrompues, à donner d’autres
instructions pour cette scène atroce.
«Pendant son sommeil, dit-il, à minuit, la famille sera alors endormie.»
Ils firent ensuite une histoire pour rendre raison de ce qu’elle était
si subitement disparue. Il paraîtrait qu’elle avait cherché à
s’échapper, en conséquence de son aversion pour les sollicitations du
marquis. Les portes de sa chambre et de la tour de l’ouest devaient
être laissées ouvertes pour confirmer ce rapport, et on devait trouver
d’autres circonstances pour venir à l’appui de ce soupçon. Ils se
consultèrent aussi sur la manière dont le marquis serait informé de cet
événement; et il fut convenu qu’il viendrait, comme à l’ordinaire, à
l’abbaye le jour suivant. «_A ce soir donc_, dit le marquis, je puis
compter sur votre résolution?»
«--Sûrement, monsieur, vous le pouvez.»
«--Adieu donc, jusqu’au revoir.»
«--Quand nous nous reverrons, dit La Motte, l’affaire sera faite.» Il
suivit le marquis à l’abbaye. Après l’avoir vu monter à cheval, et lui
avoir souhaité le bonsoir, il se retira dans sa chambre et s’y renferma.
Cependant Adeline, dans la solitude de sa prison, s’abandonnait au
désespoir que lui inspirait sa situation. Elle essaya de mettre de
l’ordre dans ses idées, et de se porter à la résignation; mais la
réflexion, en lui rappelant le passé, et en lui offrant une perspective
de l’avenir, présentait à son esprit le tableau complet de ses malheurs,
et la mettait au désespoir. Elle ne pouvait penser à Théodore, qui lui
avait témoigné son attachement par une conduite si noble, et qui n’avait
pas craint de se perdre pour elle, sans éprouver des sensations
douloureuses beaucoup plus fortes que celles qu’elle avait ressenties
dans toute autre circonstance.
Théodore souffrant, Théodore mourant, était toujours présent à son
imagination, et, écartant souvent le sentiment de son propre danger, ne
la laissait penser qu’au sien. Quelquefois l’espérance qu’il lui avait
donnée de justifier sa conduite, au moins d’obtenir son pardon, revenait
à sa mémoire; mais c’était comme les faibles rayons d’un soleil d’avril,
un espoir passager et frivole. Elle savait que le marquis, enflammé de
jalousie et brûlant de se venger, le poursuivrait avec une haine
implacable.
Qu’avait Théodore à opposer à un pareil adversaire? La droiture de ses
intentions ne pouvait lui être d’aucune utilité pour parer le coup
qu’une passion trompée et l’orgueil puissant dirigeaient contre lui. Ce
qui mettait le comble à sa douleur, c’est quand elle réfléchissait
qu’aucune nouvelle de sa part ne pouvait lui parvenir à l’abbaye, et
qu’elle serait obligée de rester long-temps, et peut-être toujours, dans
la plus cruelle inquiétude touchant son sort. Elle ne voyait aucune
possibilité d’échapper de l’abbaye: elle était prisonnière dans une
chambre dont toutes les avenues étaient fermées; elle n’avait aucune
occasion de converser avec qui que ce fût qui pût lui donner le moindre
espoir de secours, et elle se voyait condamnée à attendre en silence le
moment fatal, beaucoup plus terrible à son imagination que la mort même.
Dans une pareille situation, elle succombait sous le poids de ses
malheurs, et était des heures entières assise sans mouvement et absorbée
dans ses pensées. «Théodore! s’écriait-elle souvent, vous ne pouvez
entendre ma voix; vous ne pouvez voler à mon secours, puisque vous êtes
vous-même prisonnier et dans les fers.»
Ce tableau était trop affreux. Les angoisses de son cœur étouffaient sa
voix... des larmes amères baignaient ses belles joues.., et elle était
insensible à toute autre chose qu’aux malheurs de Théodore.
Ce soir-là son esprit avait été fort tranquille; et en regardant de sa
fenêtre, avec une douce mélancolie, le soleil couchant, la splendeur
passagère de l’horizon occidental, et l’approche graduelle du
crépuscule, elle reportait ses pensées vers le temps où, dans des
circonstances plus heureuses, elle avait considéré les mêmes objets.
Elle se rappelait aussi sa fuite momentanée de l’abbaye, quand de là
même fenêtre elle avait épié le coucher du soleil: avec combien
d’inquiétude elle avait attendu la chute du crépuscule! combien elle
avait fait d’efforts pour prévenir les événemens de sa vie future! avec
quelle frayeur elle était descendue de la tour, et s’était hasardée dans
la foret! Ces réflexions en faisaient naître d’autres qui remplissaient
son cœur de tristesse et ses yeux de larmes.
Tandis qu’elle était ensevelie dans ces tristes pensées, elle aperçut le
marquis monter à cheval, et quitter la porte de l’abbaye. La vue d’un
pareil être ranima dans toute sa force le sentiment des maux qu’il
faisait souffrir à son bien-aimé Théodore, et celui des malheurs qui la
menaçaient plus directement. Elle quitta la fenêtre en versant un
torrent de larmes; ce qui, ayant continué pendant long-temps, épuisa
totalement ses forces, et l’obligea à se mettre au lit de très-bonne
heure.
La Motte resta dans sa chambre jusqu’à l’instant du souper. A table, son
air effaré, malgré tous ses efforts pour se contrefaire, trahit le
désordre de son âme; et ses longues absences surprirent et alarmèrent en
même temps madame La Motte. Quand Pierre eut quitté la chambre, elle lui
demanda tendrement ce qui le troublait. La Motte, en faisant un sourire
forcé, voulait en vain paraître gai; cela était au-dessus de son
pouvoir: il ne tardait pas à retomber dans sa rêverie; ou, quand madame
La Motte lui parlait, en tâchant de lui cacher ses absences, il
répondait d’une manière si contraire à ce qu’elle lui disait, qu’elles
en étaient plus apparentes. Madame La Motte, l’ayant remarqué, fit
semblant de ne point s’apercevoir de son humeur actuelle, et ils
restèrent enfin dans un silence non interrompu jusqu’à l’heure du repos:
ils se retirèrent ensuite dans leur appartement.
La Motte veilla pendant quelque temps dans un état de torture
inexprimable, et ses fréquens tressaillemens éveillèrent son épouse qui,
se contentant cependant de quelque excuse frivole, ne tarda pas à se
rendormir. Cet état d’agitation continua jusqu’à minuit, lorsque, se
rappelant qu’il passait en réflexions oiseuses un temps qui devait être
employé à agir, il se déroba en silence de son lit, s’enveloppa de sa
robe-de-chambre, et prenant la lampe qui brûlait pendant la nuit dans sa
chambre, il monta l’escalier tournant. En allant, il regarda souvent
derrière lui, tressaillit plus d’une fois, et prêta fréquemment
l’oreille aux tristes murmures du vent.
Quand il essaya d’ouvrir la porte d’Adeline, sa main trembla si
violemment, qu’il fut obligé de poser la lampe par terre et de se servir
des deux mains. Le bruit qu’il avait fait avec la clef lui fit croire
qu’il l’avait éveillée; mais quand il eut ouvert la porte, et qu’il eut
aperçu la tranquillité qui régnait au dedans, il fut convaincu qu’elle
dormait. En s’approchant de son lit, il l’entendit doucement respirer,
et bientôt après pousser un soupir.--Il s’arrêta; mais le silence
renaissait, il continua de s’avancer, et l’entendit ensuite chanter dans
son sommeil. Il prêta l’oreille, et distingua quelques tons d’un petit
air mélancolique qu’elle lui avait souvent chanté dans des jours plus
heureux. Les tristes accens qui sortaient alors de sa bouche ne
démontraient que trop l’état accablant de son âme.
La Motte s’avança alors à la hâte vers le lit: elle poussa un profond
soupir, et le silence recommença. Il tira les rideaux, et la vit dormant
d’un profond sommeil, et appuyant sur son bras sa joue encore baignée de
larmes. Il la regarda pendant un moment; et tandis qu’il examinait sa
figure aimable et innocente, couverte de la pâleur du chagrin, la
lumière de la lampe, qui lui donnait sur les yeux, l’éveilla; et,
apercevant un homme auprès d’elle, elle poussa un grand cri. Revenue un
peu de sa frayeur, elle reconnut La Motte; et, croyant que le marquis
n’était pas loin, elle se leva sur son lit, en implorant la pitié et la
protection du premier. La Motte la regarda fixement, sans répondre une
seule parole.
Son air égaré et le morne silence qu’il observait, augmentèrent ses
craintes; elle renouvela ses supplications avec des larmes de terreur.
«Vous m’avez une fois sauvée, s’écria-t-elle; oh, sauvez-moi encore
aujourd’hui! Ayez pitié d’une infortunée. Je n’ai point d’autre
protecteur que vous.--Que craignez-vous? dit La Motte d’une voix
entrecoupée.--Oh, sauvez-moi, sauvez-moi du marquis!»
«--Levez-vous donc, reprit-il, et dépêchez-vous de vous habiller; je
vais revenir dans l’instant.» Il alluma une chandelle qui était sur la
table, et quitta la chambre. Adeline se leva sur-le-champ, et tâcha de
s’habiller; mais elle était si troublée, qu’elle savait à peine ce
qu’elle faisait; tout son corps était dans une si violente agitation,
qu’elle était continuellement prête à s’évanouir. Elle passa une robe à
la hâte, et s’assit ensuite pour attendre le retour de La Motte.
Elle resta long-temps dans cette attitude; mais La Motte ne revenait
pas. S’étant inutilement efforcée de recouvrer ses esprits, cette
cruelle incertitude lui devint à la fin si insupportable, qu’elle
ouvrit la porte de sa chambre, et s’avança sur le haut de l’escalier,
pour écouter. Elle crut entendre plusieurs voix en bas; mais considérant
que, si le marquis y était, sa présence ne ferait qu’augmenter son
danger, elle retint le pied qu’elle avait presque involontairement porté
en avant pour descendre. Elle continua d’écouter, et crut encore
distinguer quelques voix. Peu après, elle entendit fermer une porte, et
ensuite marcher: elle se hâta de retourner dans sa chambre.
Près d’un quart d’heure s’écoula, et La Motte ne parut pas. Elle crut
encore entendre le son de quelques voix en bas, et les pas de quelques
individus. A la fin, son inquiétude ne lui permettant pas de rester dans
sa chambre, elle alla sur le passage qui communiquait avec l’escalier
tournant; mais tout était alors tranquille. Cependant quelques minutes
après, elle aperçut la lueur d’une chandelle à travers la salle, et La
Motte parut à la porte de la chambre voûtée. Il regarda en haut, et
voyant Adeline dans la galerie, lui fit signe de descendre.
Elle hésita, et tourna ses regards vers sa chambre; mais La Motte
s’approcha de l’escalier, et elle alla en tremblant à sa rencontre.
«J’ai peur que le marquis ne me voie, lui dit-elle tout bas; où est-il?»
La Motte lui prit la main, et la conduisit en avant, en l’assurant
qu’elle n’avait rien à craindre du marquis. Cependant ses regards
effarés et sa main tremblante semblaient contredire son assurance, et
elle lui demanda où il la menait. «A la forêt, dit La Motte, pour vous
faire échapper de l’abbaye. Il y a un cheval qui vous attend à la porte.
Je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver.» Une nouvelle terreur la
saisit: elle pouvait à peine croire que La Motte, qui avait jusqu’ici
conspiré avec le marquis, et qui l’avait retenue dans une étroite
prison, voulût actuellement la faire échapper, et elle eut un affreux
pressentiment qu’il la conduisait dans la forêt pour l’assassiner. Elle
recula, et implora de nouveau sa pitié: il l’assura qu’il n’avait
d’autre dessein que de la protéger, et la pria de ne pas perdre de
temps.
Il y avait quelque chose dans son maintien qui annonçait la sincérité,
et elle se laissa conduire à une porte qui donnait sur la forêt, où elle
entrevit, dans l’obscurité, un homme à cheval. Cela rappela à sa
mémoire la nuit dans laquelle elle avait quitté le tombeau, pour se
confier à une personne qui s’était trouvée à sa sortie, et qui l’avait
transportée à la maison de campagne du marquis. La Motte appela Pierre,
et la voix de ce dernier rassura un peu Adeline.
Il lui dit alors que le marquis reviendrait à l’abbaye le lendemain
matin, et que c’était la seule occasion qu’elle aurait de lui échapper;
qu’elle pouvait compter sur sa parole; que Pierre avait ordre de la
conduire où elle voudrait; mais que, comme il savait que le marquis
mettrait tout en usage pour la découvrir, il lui conseillait très-fort
de quitter le royaume, ce qui ne lui serait pas difficile par le moyen
de Pierre, qui était natif de la Savoie, et qui la conduirait chez sa
sœur, dans ce pays-là; qu’elle pourrait y rester, jusqu’à ce qu’il allât
lui-même la joindre, parce qu’il ne croyait pas qu’il fût sûr pour lui
de vivre plus long-temps en France. Il la supplia, quelque chose qui pût
arriver, de ne jamais parler de ce qui s’était passé à l’abbaye. «Je
risque la vie pour vous sauver, Adeline; n’augmentez pas mon danger, ni
le vôtre, en découvrant des choses inutiles. Peut-être ne nous
reverrons-nous jamais; mais j’espère que vous serez heureuse; et quand
vous penserez à moi, rappelez-vous que je ne suis pas si méchant que
j’ai été tenté de l’être.»
Après avoir ainsi parlé, il lui donna quelque argent pour faire la
dépense du voyage. Adeline ne put plus alors douter de sa sincérité; et
ses transports de joie lui permirent à peine de le remercier. Elle
aurait voulu dire adieu à madame La Motte, et le demanda avec instance;
mais il lui répéta qu’elle n’avait pas de temps à perdre; et, l’ayant
enveloppée dans une grande redingote, il la mit sur le cheval. Elle lui
dit adieu, en répandant des larmes de reconnaissance, et Pierre partit
avec autant de célérité que l’obscurité de la nuit put le permettre.
Quand ils furent à quelque distance: «J’ai bien de la joie de vous
revoir, mademoiselle, dit-il. Qui aurait jamais cru, après tout ce qui
s’est passé, que mon maître m’eût ordonné lui-même de vous emmener?
Sûrement il arrive d’étranges choses, mais j’espère que nous serons
plus heureux cette fois-ci.» Adeline, ne voulant pas lui reprocher la
fourberie dont elle croyait qu’il avait autrefois été coupable, le
remercia de ses souhaits, et dit qu’elle espérait qu’ils seraient plus
heureux; mais Pierre, avec sa volubilité ordinaire, acheva de la
détromper sur ce point, et l’informa de toutes les circonstances que sa
mémoire, communément assez bonne, lui rappela.
Pierre témoigna un intérêt si sincère pour sa conversation, et tant de
chagrin de ses peines, qu’elle ne put plus révoquer sa fidélité en
doute; et cette conviction augmenta non-seulement sa confiance actuelle,
mais lui fit même écouter sa conversation avec bonté et avec plaisir.
«Je ne serais point resté à l’abbaye jusqu’à présent, dit-il, si j’avais
pu en sortir; mais mon maître me fit tant de peur du marquis! et,
n’ayant pas assez d’argent pour gagner mon pays, je fus obligé de
rester: c’est fort heureux que nous ayons aujourd’hui quelques bons
louis d’or; car je doute, mademoiselle, qu’on eût pris sur la route,
pour de l’argent, ces colifichets dont vous m’avez autrefois parlé.»
«Peut-être que non, dit Adeline: je sais bon gré à monsieur La Motte de
nous avoir donné de meilleurs moyens de nous procurer ce dont nous
aurons besoin. Quel chemin prendrez-vous en quittant la forêt,
Pierre?»--Pierre nomma fort exactement une grande partie de la route
jusqu’à Lyon: «Et alors, dit-il, nous pourrons aisément aller en Savoie;
c’est l’affaire de rien. J’espère que ma sœur vit encore: Dieu la
conserve! Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue; mais, en cas
qu’elle soit morte, les gens du pays seront bien aises de me voir, et
vous trouverez facilement un logis, mademoiselle, ainsi que tout ce dont
vous aurez besoin.»
Adeline prit la résolution de passer avec lui en Savoie. La Motte, qui
connaissait le caractère et les desseins du marquis, lui avait conseillé
de quitter le royaume, et lui avait dit, ce que ses craintes lui
suggéraient, que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir.
Cet avis ne pouvait avoir d’autre motif que celui de la servir.
Autrement, pourquoi la ferait-il transporter dans un autre lieu, et lui
fournirait-il même les moyens de défrayer son voyage, dans un temps où
elle était tout-à-fait en son pouvoir?
Il était très-probable qu’elle trouverait des protections et de la
tranquillité à Leloncourt, où Pierre disait être bien connu, quand même
sa sœur serait morte; l’éloignement du lieu et sa situation solitaire
étaient des circonstances qui lui plaisaient.
Elle s’informa encore de la route qu’ils devaient prendre, et si Pierre
connaissait le chemin. «Quand nous serons une fois à Thiers, dit Pierre,
je le sais assez bien, car je l’ai souvent fait dans ma jeunesse, et
tout le monde nous l’enseignera jusque-là.» Ils voyagèrent pendant
plusieurs heures dans les ténèbres et en silence; et ce ne fut qu’en
sortant de la forêt qu’Adeline aperçut l’astre du jour darder ses rayons
sur les nuages de l’orient. Cette vue la ranima; et en s’avançant en
silence, elle réfléchit sur les événemens de la nuit passée, et médita
un plan pour l’avenir. Les derniers procédés de La Motte lui
paraissaient si différens de sa conduite antérieure, que cela l’étonnait
et l’embarrassait; et elle n’en pouvait rendre raison qu’en les
attribuant à une de ces soudaines impulsions de l’humanité, qui opèrent
quelquefois sur les cœurs les plus dépravés.
Mais en se rappelant les paroles qu’elle lui avait entendu proférer:
«Qu’il n’était pas maître de ses propres actions,» elle avait peine à
croire que la seule pitié l’eût engagé à rompre des liens qu’il avait
jusqu’ici regardés comme sacrés. Considérant ensuite le changement de
conduite du marquis, elle s’imagina être redevable de sa liberté à un
changement de sentimens de sa part, par rapport à elle. Néanmoins,
l’avis que La Motte lui avait donné de quitter le royaume, et l’argent
qu’il lui avait fourni pour accomplir ce dessein, paraissaient
contredire cette opinion, et lui suggéraient de nouveaux doutes.
Pierre s’était alors informé du chemin de Thiers; ils y arrivèrent sans
accident, et s’y arrêtèrent pour se rafraîchir. Aussitôt que Pierre crut
que le cheval était assez reposé, ils se mirent de nouveau en route, et
des riches plaines du Lyonnais Adeline aperçut pour la première fois les
Alpes, dont le sommet majestueux, qui paraît supporter la voûte du ciel,
remplit son âme d’émotions sublimes.
Au bout de quelques heures, ils parvinrent à la vallée dans laquelle
est située la ville de Lyon, dont les superbes environs, ornés de
maisons de plaisance, et supérieurement cultivés, lui firent pour
quelque temps oublier sa triste situation, et dissipèrent même l’anxiété
bien plus cruelle qu’elle éprouvait pour Théodore.
En arrivant dans cette ville remuante, son premier soin fut de
s’informer du passage du Rhône; mais elle se garda bien de faire des
questions aux gens de l’auberge, de peur que, si le marquis venait à la
poursuivre jusque-là, ils ne l’instruisissent ensuite de sa route. C’est
pourquoi elle envoya Pierre sur les quais pour louer un bateau, tandis
qu’elle prenait elle-même un léger repas, son intention étant de
s’embarquer sur-le-champ. Pierre ne tarda pas à revenir, ayant retenu un
bateau pour remonter le Rhône, et les conduire à l’endroit le plus près
de la Savoie, d’où ils devaient aller par terre au village de
Leloncourt.
Après avoir pris quelques rafraîchissemens, elle lui ordonna de la
conduire au bateau. Une scène nouvelle et frappante s’offrit alors aux
yeux d’Adeline, qui contempla avec surprise le fleuve chargé de bateaux,
et le quai couvert de personnes affairées; elle sentit vivement le
contraste qu’il y avait entre les objets rians dont elle se trouvait
environnée, et la situation d’une orpheline désolée, sans amis, sans
secours, fuyant la persécution et sa patrie. Elle parla au patron du
bateau; et, ayant envoyé Pierre chercher le cheval que La Motte lui
avait donné en paiement pour une partie de ses gages, ils
s’embarquèrent.
En remontant doucement le Rhône, dont les rives escarpées, couronnées de
montagnes, offraient la perspective la plus variée et la plus
romantique, Adeline était plongée dans la plus profonde rêverie. La
nouveauté de la scène à travers laquelle elle s’avançait, qui offrait
tantôt une grandeur sauvage, et tantôt une riante fertilité, parsemée de
villes et de villages, adoucissait l’amertume de son âme, et sa douleur
se changea graduellement en une douce et tendre mélancolie. Elle était
assise sur le devant du bateau, d’où elle regardait fendre le courant
rapide et prêtait l’oreille au bruit des ondes.
Le bateau, s’opposant lentement aux efforts du courant, fit route
pendant quelques heures, et à la fin la nuit étendit son voile sombre
sur la perspective. Le temps était beau, et Adeline, sans faire
attention à la rosée qui tombait alors, resta en plein air, regardant
les objets s’obscurcir autour d’elle, les clairs rayons de l’horizon
s’évanouir, et les étoiles paraître graduellement et trembler sur le
lucide miroir des eaux. La scène fut bientôt tout-à-fait obscure, et le
silence n’était interrompu que par les coups cadencés des rameurs, et de
temps en temps par la voix de Pierre qui parlait aux bateliers. Adeline
était perdue dans ses pensées: la tristesse de sa situation se
présentait doublement à son imagination.
Elle se trouvait environnée des ténèbres de la nuit, dans un pays
étranger, éloignée de ses amis, allant sans savoir où, sous la conduite
de gens inconnus, et poursuivie peut-être par un ennemi invétéré. Elle
se figurait la rage du marquis lorsqu’il aurait découvert sa fuite; et,
quoiqu’elle sût qu’il n’était guère probable qu’il la poursuivît par
eau, raison qui lui avait fait choisir cette méthode de voyager, elle
tremblait du tableau que lui présentait son imagination. Ses pensées se
portaient ensuite sur le plan qu’elle adopterait lorsqu’elle serait
arrivée en Savoie; et, bien que sa propre expérience l’eût prévenue
contre les usages du couvent, elle ne voyait aucun endroit plus propre à
lui servir d’asile. A la fin, elle se retira dans la petite chambre,
pour prendre quelques heures de repos.
Elle s’éveilla avec le point du jour; et, étant trop troublée pour se
rendormir, elle se leva et contempla l’approche graduelle du jour.
Quand Adeline partit de l’abbaye, La Motte était resté quelque temps à
la porte, prêtant l’oreille à chaque pas du cheval, jusqu’à ce que le
bruit qu’il occasionnait se perdît insensiblement dans le lointain. Il
était ensuite retourné dans la salle avec un contentement qu’il n’avait
pas éprouvé depuis long-temps. La satisfaction de l’avoir ainsi
soustraite aux desseins du marquis, lui fit pendant quelque temps
oublier le danger auquel cette démarche l’exposait; mais, quand il eut
réfléchi à sa propre situation, la crainte du ressentiment du marquis
reprit tout son empire sur son esprit, et il pensa aux moyens de
l’éviter.
Il était alors plus de minuit. Le marquis était attendu le lendemain de
grand matin, et il lui parut d’abord possible de quitter la forêt avant
son arrivée. Il ne se trouvait qu’un cheval dans l’endroit, et il ne
savait s’il devait sur-le-champ partir pour Auboine, où il pourrait se
procurer une voiture pour transporter sa famille et ses meubles hors de
l’abbaye, ou attendre tranquillement l’arrivée du marquis, et lui faire
une histoire sur la fuite d’Adeline.
Le temps nécessaire pour faire venir une voiture à l’abbaye ne lui
permettait guère de sortir assez tôt de la forêt; le peu d’argent qui
lui restait ne pouvait pas le mener loin; et, quand il serait dépensé,
que faire pour vivre, si toutefois il n’était pas arrêté auparavant? En
restant à l’abbaye, il paraissait innocent; et, quoiqu’il ne s’attendît
pas à persuader au marquis qu’il avait exécuté ses ordres, il espérait
lui faire croire que Pierre était seul coupable de la fuite d’Adeline;
chose d’autant plus probable, que Pierre avait déjà été découvert dans
un projet de cette nature. D’ailleurs, il pensait que, si le marquis
voulait le livrer à la justice, il pourrait l’intimider en le menaçant
de découvrir le crime qu’il l’avait chargé de commettre.
Après avoir ainsi ruminé, La Motte se détermina à rester à l’abbaye et à
attendre l’événement.
Lorsque le marquis arriva, et qu’il fut instruit de la fuite d’Adeline,
la colère et la rage qui parurent sur son visage effrayèrent et
alarmèrent La Motte pendant quelque temps. Il fit des imprécations
contre elle et contre lui, même en termes si grossiers et si vulgaires,
que La Motte fut surpris de les entendre de la part d’un homme dont les
manières étaient en général aimables, quoiqu’il eût des passions
violentes et criminelles. Il semblait qu’en proférant ces imprécations
il éprouvât non-seulement du soulagement, mais même du plaisir. Il
paraissait néanmoins plus affecté de la fuite d’Adeline qu’irrité de la
négligence de La Motte. Faisant enfin réflexion qu’il perdait son temps,
il quitta l’abbaye, et envoya plusieurs de ses domestiques à sa
recherche.
Quand il fut parti, La Motte, croyant que son histoire avait réussi, se
félicita de nouveau d’avoir fait son devoir, et de l’espoir qu’Adeline
était alors à l’abri de toute poursuite. Ce calme ne fut pas de longue
durée. Quelques heures après, le marquis revint accompagné d’officiers
de justice. La Motte épouvanté, le voyant approcher, tâcha de se cacher;
mais il fut arrêté et conduit devant le marquis qui le tira à l’écart.
«On ne m’en impose pas, dit-il, par des contes aussi ridicules que celui
que vous avez inventé. Vous savez que votre vie est entre mes mains;
dites-moi sur-le-champ où vous avez caché Adeline, ou je vais vous
accuser du crime dont vous êtes coupable envers moi; au lieu que, si
vous me découvrez l’endroit où elle est, je renverrai les officiers, et
vous aiderai même à quitter le royaume si vous le désirez. Vous n’avez
pas de temps à perdre; et sachez qu’on ne se joue pas de moi.»
La Motte s’efforça d’apaiser le marquis, en l’assurant qu’Adeline avait
réellement pris la fuite, et qu’il ignorait de quel côté elle était
allée. «Vous savez aussi, monsieur, ajouta-t-il, que je suis maître de
votre réputation, et que, si vous poussez les choses à l’extrême, je
serai forcé de déclarer que vous m’avez voulu faire commettre un
meurtre.»
«Et qui est-ce qui vous croira? dit le marquis. Les crimes qui vous ont
exclu de la société ne viendront pas à l’appui de votre véracité; et
celui dont je vous accuse aujourd’hui fera regarder votre déclaration
comme malicieuse, et suggérée par un esprit de vengeance. Messieurs,
faites votre devoir.»
Les officiers entrèrent aussitôt dans la chambre, et saisirent La Motte,
que la frayeur priva de tout moyen de résistance, et qui d’ailleurs
n’aurait pu opposer qu’une révolte inutile. Au milieu du trouble dont il
était agité, il informa le marquis qu’Adeline avait pris la route de
Lyon. Cet aveu fut cependant trop tardif pour le sauver: le marquis en
profita; mais l’accusation était faite; et La Motte, avec la douleur
d’avoir exposé Adeline sans en tirer aucun avantage, fut obligé de se
soumettre à son sort. La maréchaussée l’entraîna hors de l’abbaye, lui
donnant à peine le temps d’emporter quelques effets avec lui; mais le
marquis, en considération de l’extrême affliction de madame La Motte,
ordonna à un de ses domestiques d’aller lui chercher une voiture à
Auboine, pour qu’elle pût suivre son mari.
Etant alors instruit de la route d’Adeline, il envoya un domestique
affidé pour découvrir le lieu de sa retraite, avec ordre de lui en
apporter des nouvelles le plus tôt possible.
La Motte et sa femme, réduits au désespoir, abandonnèrent la forêt de
Fontanville, qui leur avait depuis quelques mois servi d’asile, et
s’embarquèrent de nouveau sur ce monde orageux, où la justice devait
finalement se faire raison du premier. Les crimes antérieurs de La Motte
les avaient obligés de se réfugier dans la forêt, où ils avaient pendant
quelque temps trouvé la sûreté qu’ils cherchaient; mais ils ne tardèrent
pas à se rendre coupables de nouveaux forfaits; car dans ce désert même
il se trouvait des tentations; et sa vie, déjà assez marquée par la
punition du vice, lui offrit un nouvel exemple de cette grande vérité:
«Qu’un criminel ne saurait jamais jouir de la paix du cœur.»