Qui aurait osé le croire? qui l’aurait espéré? La mort surprend ce

jeune homme tout occupé de satisfaire ses désirs coupables; elle

l’enlève au moment du crime, et ta miséricorde, ô Seigneur! daigne le

rappeler à la vie et lui rendre des chances de pardon! Béni soit ton

saint nom dans tous les siècles, ô toi qui seul opères de si admirables

prodiges!

ANDRONIQUE.{0686}

Et moi donc, bienheureux Jean! ne tardez pas à me consoler; car la

tendresse conjugale que je porte à Drusiana ne permet à mon âme aucun

repos, jusqu’à ce que je l’aie vue, elle aussi, ressuscitée au plus

vite.

JEAN.{0687}

Drusiana, que Jésus-Christ, notre Seigneur, vous ressuscite!

DRUSIANA.{0688}

Gloire et honneur à toi, Christ, qui me fais revivre.

CALLIMAQUE.{0689}

O ma Drusiana! grâces soient rendues à celui qui vous sauve, à celui

qui vous fait renaître dans la joie, vous qui aviez atteint votre

dernier jour dans la tristesse.

DRUSIANA.{0690}

O mon vénérable père, bienheureux Jean, il est digne de votre sainteté

qu’après avoir ressuscité Callimaque qui m’aima d’un amour coupable,

vous ressuscitiez aussi l’esclave qui lui a livré mon corps enseveli.

CALLIMAQUE.{0691}

Apôtre du Christ, ne croyez point qu’il soit digne de vous de délivrer

des liens de la mort ce traître, ce malfaiteur qui m’a trompé, qui m’a

séduit, qui m’a provoqué à oser cet horrible attentat.

JEAN.{0692}

Vous ne devez point lui envier la grâce de la clémence divine.

CALLIMAQUE.{0693}

Non, il n’est pas digne de la résurrection celui qui fut cause de la

perte de son prochain.

JEAN.{0694}

La loi de notre religion nous enseigne qu’un homme doit remettre ses

offenses à un autre homme, s’il souhaite que Dieu lui remette les

siennes(41).

ANDRONIQUE.{0695}

Cela est juste.

JEAN.{0696}

Car le fils unique de Dieu, le premier né de la Vierge, qui seul

est venu au monde innocent, immaculé et exempt de la tache du péché

originel, a trouvé tous les hommes courbés sous le lourd fardeau du

péché.

ANDRONIQUE.{0697}

Cela est vrai.

JEAN.{0698}

Certes, il ne pouvait rencontrer aucun juste, aucun homme digne de sa

miséricorde; cependant il ne méprisa personne, il n’excepta personne

de sa grâce et de sa charité; mais il s’offrit lui-même pour tous, et

donna sa vie précieuse pour le salut de tous.

ANDRONIQUE.{0699}

Si l’innocent n’eût pas été mis à mort, nul homme n’eût été justement

sauvé.

JEAN.{0700}

Aussi ne se réjouit-il pas de la perte des hommes, lui qui se rappelle

les avoir rachetés de son sang précieux.

ANDRONIQUE.{0701}

Grâces lui soient rendues!

JEAN.{0702}

C’est pourquoi nous ne devons pas envier aux autres la grâce divine,

que nous voyons avec joie abonder en nous, sans que nous l’ayons

méritée.

CALLIMAQUE.{0703}

Votre remontrance m’a effrayé.

JEAN.{0704}

Néanmoins, pour ne pas paraître repousser vos désirs, cet homme ne

sera pas ressuscité par moi, mais par Drusiana, qui a reçu de Dieu le

pouvoir de le faire.

DRUSIANA.{0705}

Substance divine, qui seule es vraiment immatérielle et sans forme! toi

qui as créé et modelé l’homme à ton image(42), et qui as inspiré à ta

créature le souffle de vie, permets que le corps matériel de Fortunatus

recouvre sa chaleur et redevienne une âme vivante, afin que notre

triple résurrection tourne à ta louange, vénérable Trinité!

JEAN.{0706}

Amen.

DRUSIANA.{0707}

Réveillez-vous, Fortunatus, et, par l’ordre du Christ, rompez les liens

de la mort!

FORTUNATUS.{0708}

Qui me prend par la main et me relève? qui a parlé pour me faire

revivre?

JEAN.{0709}

Drusiana.

FORTUNATUS.{0710}

Quoi! c’est Drusiana qui m’a ressuscité?

JEAN.{0711}

Elle-même.

FORTUNATUS.{0712}

N’avait-elle pas succombé, il y a quelques jours, à une mort imprévue?

JEAN.{0713}

Oui, mais elle vit en Jésus-Christ.

FORTUNATUS.{0714}

Et pourquoi Callimaque a-t-il ce maintien grave et modeste? pourquoi

ne laisse-t-il pas éclater, selon sa coutume, son amour effréné pour

Drusiana?

JEAN.{0715}

Parce que, renonçant à cette mauvaise pensée, il s’est transformé en un

vrai disciple du Christ.

FORTUNATUS.{0716}

Non; cela n’est pas.

JEAN.{0717}

Il en est ainsi.

FORTUNATUS.{0718}

Eh bien! si, comme vous l’assurez, Drusiana m’a ressuscité, et si

Callimaque croit au Christ, je rejette la vie, et fais volontairement

choix de la mort; car j’aime mieux ne pas exister que de sentir

continuellement en eux une telle abondance de grâce et de vertus.

JEAN.{0719}

O étonnante envie du démon! ô malice de l’antique serpent, qui fit

goûter la coupe de la mort à nos premiers pères, et qui ne cesse de

gémir sur la gloire des justes! Ce malheureux Fortunatus, tout rempli

d’un fiel diabolique, ressemble à un mauvais arbre qui ne produit que

des fruits amers. Qu’il soit donc retranché du collége des justes et

rejeté de la société de ceux qui craignent le Seigneur; qu’il soit

précipité dans le feu de l’éternel supplice, pour y être torturé sans

un seul intervalle de rafraîchissement.

ANDRONIQUE.{0720}

Voyez comme les blessures que le serpent lui a faites se gonflent: il

tourne de nouveau à la mort; il trépassera plus vite que je n’aurai

parlé.

JEAN.{0721}

Qu’il meure, et devienne un des habitants de l’enfer, lui qui, par

haine du bonheur d’autrui, a refusé de vivre.

ANDRONIQUE.{0722}

Punition effroyable!

JEAN.{0723}

Rien n’est plus effroyable que l’envieux; nul n’est plus criminel que

le superbe.

ANDRONIQUE.{0724}

L’un et l’autre sont misérables.

JEAN.{0725}

Un seul et même homme est toujours en proie à ces deux vices, parce

qu’ils ne vont jamais l’un sans l’autre.

ANDRONIQUE.{0726}

Expliquez-vous plus clairement.

JEAN.{0727}

Oui, le superbe est envieux et l’envieux est superbe, parce qu’un

esprit rongé par l’envie, ne pouvant souffrir d’entendre l’éloge

d’autrui et désirant voir déprimer ceux qui le surpassent en

perfection, dédaigne d’être placé au-dessous des plus dignes et

s’efforce orgueilleusement d’être mis au-dessus de ses égaux.

ANDRONIQUE.{0728}

Évidemment.

JEAN.{0729}

De là vint que ce misérable se trouva blessé au fond du cœur, et ne

put supporter l’humiliation de se reconnaître inférieur à ceux dans

lesquels il voyait briller avec plus d’éclat la grâce divine.

ANDRONIQUE.{0730}

Je comprends enfin, maintenant, pourquoi Dieu n’avait pas compté

Fortunatus au nombre de ceux qui devaient ressusciter; c’est qu’il

devait mourir presque aussitôt.

JEAN.{0731}

Il méritait ce double trépas, d’abord pour avoir outragé une sépulture

qui lui était confiée, ensuite pour avoir poursuivi de sa haine injuste

ceux qui étaient ressuscités.

ANDRONIQUE.{0732}

Le malheureux a cessé de vivre.

JEAN.{0733}

Retirons-nous et laissons le démon reprendre son fils. Nous, cependant,

pour célébrer dignement la conversion merveilleuse de Callimaque et

cette double résurrection, passons ce jour dans la joie(43), rendant

grâces à Dieu, ce juge équitable, ce pénétrant scrutateur de toutes les

consciences, qui seul voit tout, et, disposant toutes choses comme il

convient, distribuera à chacun, selon qu’il l’en aura reconnu digne,

les récompenses ou les châtiments. A lui seul l’honneur, la vertu,

la force, la victoire! à lui seul la gloire et le triomphe pendant la

durée infinie des siècles! Amen.

[Illustration]

IV.

ABRAHAM.

ARGUMENT D’ABRAHAM.{0734}

Chute et conversion de Marie, nièce d’Abraham, ermite. Marie, après

avoir vécu vingt années en solitude, se laisse séduire, rentre dans le

siècle, et ne craint pas de se mêler à une troupe de courtisanes. Au

bout de deux ans, les prières d’Abraham, qui s’était présenté à elle

comme un amant, la rappellent à la vertu. Elle effaça par des larmes

abondantes, par des jeûnes, des veilles et des prières continuées

pendant vingt ans, les souillures de ses péchés(44).

ABRAHAM.{0735}

PERSONNAGES.

ABRAHAM, }

ÉPHREM(45), } ermites.

MARIE, nièce d’Abraham.

Un ami d’Abraham.

Un hôtelier.

SCÈNE PREMIÈRE.{0736}

ABRAHAM, ÉPHREM.

ABRAHAM.{0737}

Éphrem, mon frère et le compagnon de ma solitude, vous convient-il de

vous entretenir avec moi, ou dois-je attendre que vous ayez fini de

louer le Seigneur?

ÉPHREM.{0738}

La conversation doit avoir pour unique objet, entre nous, la louange de

celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s’assemblent en

son nom.

ABRAHAM.{0739}

Je ne suis venu que pour m’entretenir de ce que je sais être agréable à

la divine volonté.

ÉPHREM.{0740}

C’est pourquoi je ne différerai pas cet entretien d’un seul moment, et

je me donne tout à votre désir.

ABRAHAM.{0741}

Un projet fermente dans mon esprit, et je souhaite ardemment que votre

volonté réponde à mes vœux.

ÉPHREM.{0742}

Avec un même cœur, avec une même âme, nous devons vouloir ou ne vouloir

pas les mêmes choses.

ABRAHAM.{0743}

J’ai une nièce toute jeune, privée de l’appui de son père et de sa

mère. La compassion que m’inspire son isolement me donne pour elle

la plus vive affection, et j’éprouve à son sujet de continuelles

inquiétudes.

ÉPHREM.{0744}

Que vous font les soucis du monde, à vous qui avez triomphé du siècle?

ABRAHAM.{0745}

Mon seul souci est que l’éclatante beauté de ma nièce ne soit un jour

ternie par la souillure du péché.

ÉPHREM.{0746}

Peut-on blâmer une telle crainte?

ABRAHAM.{0747}

J’espère que non.

ÉPHREM.{0748}

Quel est son âge?

ABRAHAM.{0749}

Qu’une révolution de douze mois s’accomplisse, et elle aura respiré

l’air vital pendant deux olympiades.

ÉPHREM.{0750}

Votre pupille est loin de la maturité.

ABRAHAM.{0751}

Aussi ne suis-je pas sans inquiétude.

ÉPHREM.{0752}

Où habite-t-elle?

ABRAHAM.{0753}

Dans mon ermitage; car, à la prière de ses parents, je l’ai prise chez

moi pour l’élever; de plus, j’ai résolu de distribuer ses richesses aux

pauvres.

ÉPHREM.{0754}

Le mépris des biens temporels convient à un esprit tourné vers le ciel.

ABRAHAM.{0755}

Je brûle du désir de fiancer ma nièce au Christ et de la soumettre à sa

discipline.

ÉPHREM.{0756}

Ce désir est louable.

ABRAHAM.{0757}

Le nom qu’elle porte m’en fait une loi.

ÉPHREM.{0758}

Quel est son nom?

ABRAHAM.{0759}

Marie.

ÉPHREM.{0760}

Il est vrai que la couronne de la virginité sied bien à l’excellence

d’un tel nom.

ABRAHAM.{0761}

Je ne doute pas que, si nous lui adressons de douces exhortations, nous

ne la trouvions facile à céder à nos conseils.

ÉPHREM.{0762}

Allons près d’elle, et tâchons de faire comprendre à son esprit la

paisible douceur du célibat.

SCÈNE II.{0763}

Les précédents, MARIE.

ABRAHAM.{0764}

O ma fille adoptive! ô partie de mon âme! Marie, cède à mes avis

paternels et aux instructions salutaires de mon compagnon Éphrem;

tâche d’imiter par la chasteté la patronne de la virginité, à qui tu

ressembles déjà par le nom.

ÉPHREM.{0765}

Il ne convient pas, ma fille, que vous qui, par le mystère de votre

nom, vous élevez sur l’axe du monde près de Marie, la mère de Dieu,

au milieu des astres qui ne doivent jamais tomber, vous rampiez,

inférieure en mérite, parmi les plus infimes créatures de la terre.

MARIE.{0766}

J’ignore le mystère de mon nom; de là vient que je ne puis comprendre

ce que signifient les circonlocutions dont vous vous servez(46).

ÉPHREM.{0767}

Marie signifie _l’étoile de la mer_, autour de laquelle roule le monde,

et sont appelés les peuples.

MARIE.{0768}

Pourquoi l’appelle-t-on _l’étoile de la mer_?

ÉPHREM.{0769}

Parce qu’elle ne se couche jamais et indique aux navigateurs le sentier

du droit chemin.

MARIE.{0770}

Et comment pourrait-il se faire que moi, si faible créature, formée de

boue, je pusse atteindre aux mérites dont brille le mystère de mon nom?

ÉPHREM.{0771}

Vous le pourrez par une virginale pureté de corps et une entière

sainteté d’esprit.

MARIE.{0772}

C’est un honneur bien grand pour un être mortel, que d’égaler les

rayons des astres(47).

ÉPHREM.{0773}

Oui, si vous restez vierge et pure, vous deviendrez l’égale des anges

de Dieu. Entourée de leur phalange, quand vous aurez déposé votre

grossière enveloppe corporelle, traversant les airs, franchissant les

nuages, vous parcourrez le cercle du zodiaque et ne vous arrêterez que

dans les bras du fils de la Vierge, sur la couche radieuse de sa mère.

MARIE.{0774}

Qui ne sait pas apprécier ce bonheur vit comme la brute(48); aussi je

méprise les biens terrestres, et je renonce à moi-même, pour mériter

d’être admise à jouir d’une si grande félicité.

ÉPHREM.{0775}

En vérité, nous trouvons dans le cœur de cette enfant la maturité

d’esprit d’un vieillard.

ABRAHAM.{0776}

C’est à la grâce divine qu’elle le doit.

ÉPHREM.{0777}

On ne peut le nier.

ABRAHAM.{0778}

Mais, bien qu’elle soit éclairée par la grâce, il n’est pas bon,

cependant, que, dans un âge aussi faible, elle soit abandonnée à sa

propre volonté.

ÉPHREM.{0779}

Cela est vrai.

ABRAHAM.{0780}

Je lui construirai, auprès de mon ermitage, une cellule dont l’entrée

sera très-étroite, et par la fenêtre de laquelle je lui apprendrai,

dans mes fréquentes visites, les psaumes et les autres parties de la

loi divine.

ÉPHREM.{0781}

Cela est convenable.

MARIE.{0782}

Éphrem, mon père, je m’abandonne à votre direction.

ÉPHREM.{0783}

Que l’époux céleste à l’amour duquel vous vous êtes vouée dans un âge

si tendre, vous protége, ma fille, contre toutes les ruses du démon!

SCÈNE III.{0784}

ABRAHAM, ÉPHREM.

ABRAHAM.{0785}

Éphrem, mon frère, si quelque coup de la bonne ou de la mauvaise

fortune vient à m’atteindre, c’est vous que je vais trouver le premier,

vous seul que je consulte. Ne repoussez donc pas les plaintes que je

profère; mais assistez-moi dans ma douleur.

ÉPHREM.{0786}

Abraham, Abraham, quel chagrin éprouvez-vous? pourquoi cette tristesse

qui passe toutes les bornes? Un solitaire doit-il être agité des mêmes

troubles que les séculiers?

ABRAHAM.{0787}

Un immense sujet de deuil m’a frappé, une douleur intolérable m’accable.

ÉPHREM.{0788}

Ne me fatiguez pas par de longs détours; dites-moi ce que vous souffrez.

ABRAHAM.{0789}

Marie, ma fille adoptive, que j’ai pendant quatre lustres nourrie avec

tant de soin, instruite avec tant de zèle...

ÉPHREM.{0790}

Eh bien? Elle....

ABRAHAM.{0791}

Hélas! elle est perdue.

ÉPHREM.{0792}

Comment?

ABRAHAM.{0793}

D’une manière déplorable. Après sa faute, elle s’est échappée

secrètement.

ÉPHREM.{0794}

De quels piéges l’a donc environnée la ruse de l’antique serpent?

ABRAHAM.{0795}

Il s’est servi de la passion perverse d’un imposteur qui, lui rendant

souvent d’hypocrites visites sous un habit de moine(49), a enfin amené

le cœur rétif de cette jeune fille à partager son amour; elle en est

venue à s’échapper par la fenêtre pour commettre le crime.

ÉPHREM.{0796}

Ce récit me fait frémir.

ABRAHAM.{0797}

Mais lorsque l’infortunée se sentit perdue, elle se frappa la poitrine,

se meurtrit le visage, déchira ses vêtements, s’arracha les cheveux et

jeta des cris lamentables.

ÉPHREM.{0798}

Ce n’était pas sans raison; une ruine semblable doit être pleurée par

un torrent de larmes.

ABRAHAM.{0799}

Elle gémissait de n’être plus ce qu’elle avait été.

ÉPHREM.{0800}

Malheur à elle!

ABRAHAM.{0801}

Elle pleurait d’avoir agi contrairement à nos préceptes.

ÉPHREM.{0802}

Oui, grandement.

ABRAHAM.{0803}

Elle répandait d’abondantes larmes, en pensant qu’elle avait perdu le

fruit de ses veilles, de ses jeûnes et de ses prières.

ÉPHREM.{0804}

Si elle persévérait dans un tel repentir, elle serait sauvée.

ABRAHAM.{0805}

Elle n’y a point persévéré; mais à une première faute elle a ajouté des

fautes plus graves.

ÉPHREM.{0806}

Je suis troublé jusqu’au fond du cœur; tous mes membres perdent leur

force.

ABRAHAM.{0807}

Après s’être punie par ses larmes, vaincue par l’excès de la douleur,

elle se précipita dans l’abîme du désespoir.

ÉPHREM.{0808}

Hélas! quelle perte funeste!

ABRAHAM.{0809}

Désespérant de mériter jamais son pardon, elle est rentrée dans le

siècle, et a résolu de se faire un instrument des vanités du monde.

ÉPHREM.{0810}

Hélas! jamais jusqu’à ce jour les mauvais esprits n’avaient remporté

une pareille victoire sur un solitaire.

ABRAHAM.{0811}

Nous sommes maintenant la proie des démons.

ÉPHREM.{0812}

Il est étonnant qu’elle ait pu s’échapper à votre insu.

ABRAHAM.{0813}

J’avais déjà l’esprit troublé; déjà une vision effrayante, si mon

esprit n’eût pas été frappé d’aveuglement(50), me présageait la ruine

de Marie.

ÉPHREM.{0814}

Je voudrais entendre les détails de cette vision.

ABRAHAM.{0815}

Il me semblait que j’étais devant la porte de ma cellule, lorsqu’un

dragon énorme et qui répandait l’odeur la plus fétide, s’abattit avec

impétuosité sur une jeune et blanche colombe qui se trouvait auprès de

moi, la saisit, la dévora et disparut aussitôt.

ÉPHREM.{0816}

Cette vision était bien claire.

ABRAHAM.{0817}

A mon réveil, réfléchissant à ce que j’avais vu, je craignis que

l’Église ne fût menacée d’une persécution qui fît tomber quelques

fidèles dans l’erreur.

ÉPHREM.{0818}

Cela était à craindre.

ABRAHAM.{0819}

Ensuite, me prosternant pour prier, je suppliai celui dont la

prescience connaît l’avenir, de me découvrir les suites que devait

avoir ce songe.

ÉPHREM.{0820}

Vous avez bien agi.

ABRAHAM.{0821}

Enfin, la troisième nuit, lorsque je reposais dans le sommeil mes

membres fatigués, je crus voir le même dragon rouler mort à mes pieds

et la colombe reparaître à mes yeux sans la moindre blessure.

ÉPHREM.{0822}

Ce récit me comble de joie; car je ne doute pas que votre chère Marie

ne revienne un jour près de vous.

ABRAHAM.{0823}

A mon réveil, en me rappelant ce songe, je me consolais du malheur

que me présageait le premier. Je me recueillis alors pour penser à

ma pupille. Je me souvins aussi, non sans tristesse, que depuis deux

jours je ne l’entendais plus chanter, selon sa coutume, les louanges du

Seigneur.

ÉPHREM.{0824}

Ce souvenir était bien tardif.

ABRAHAM.{0825}

Je l’avoue. Je m’approchai, je frappai de la main à la fenêtre de

Marie, je l’appelai plusieurs fois en la nommant ma fille.

ÉPHREM.{0826}

Hélas! vous l’appeliez en vain.

ABRAHAM.{0827}

Cette idée ne me vint pas encore; je lui demandai la cause de sa

négligence à remplir ses devoirs pieux; mais je ne reçus pas le plus

faible murmure pour réponse.

ÉPHREM.{0828}

Que fîtes-vous alors?

ABRAHAM.{0829}

Dès que je m’aperçus que celle que je cherchais était absente, mes

entrailles furent émues de crainte, tout mon corps trembla.

ÉPHREM.{0830}

On ne peut s’en étonner; moi aussi j’éprouve le même trouble en vous

écoutant.

ABRAHAM.{0831}

Puis je remplis les airs de cris lamentables, demandant quel loup

m’avait ravi mon agneau, quel brigand retenait ma fille captive?

ÉPHREM.{0832}

Vous déploriez avec raison la perte de celle que vous avez nourrie.

ABRAHAM.{0833}

Enfin arrivèrent des gens qui, sachant la vérité, me dirent ce que je

vous ai raconté et m’apprirent qu’elle s’était faite la servante des

vaines passions du siècle.

ÉPHREM.{0834}

Où demeure-t-elle?

ABRAHAM.{0835}

On l’ignore.

ÉPHREM.{0836}

Que ferez-vous?

ABRAHAM.{0837}

J’ai un ami fidèle qui parcourt les villes et les campagnes et ne

prendra pas de repos, qu’il n’ait appris quelle terre a reçu Marie.

ÉPHREM.{0838}

Et s’il découvre sa retraite?

ABRAHAM.{0839}

Je changerai d’habits et j’irai la trouver sous l’extérieur d’un amant;

j’essaierai si mes exhortations peuvent la faire rentrer, après ce

triste naufrage, dans le port de son premier repos.

ÉPHREM.{0840}

Bien; mais que ferez-vous si on vous offre à manger des viandes et à

vider des coupes de vin?

ABRAHAM.{0841}

Je ne refuserai point, de peur d’être reconnu.

ÉPHREM.{0842}

Ce sera user d’un sage et louable discernement, que de relâcher pour

quelques moments le frein étroit de la discipline, afin de regagner une

âme à Jésus-Christ.

ABRAHAM.{0843}

Je m’enhardis d’autant plus à tenter cette entreprise, que votre pensée

se trouve sur ce point conforme à la mienne.

ÉPHREM.{0844}

Celui qui connaît les replis des cœurs sait l’intention qui dirige

chacune de nos actions; dans son examen équitable, il ne regarde

point comme coupable de prévarication celui qui, s’affranchissant pour

un moment de la rigueur d’une stricte observance, ne dédaigne point

de s’assimiler aux créatures les plus faibles, afin de ramener plus

sûrement une âme égarée.

ABRAHAM.{0845}

C’est à vous cependant de m’aider de vos prières, pour empêcher que la

malice du démon n’entrave mes desseins.

ÉPHREM.{0846}

Que l’être souverainement bon, sans lequel aucune chose bonne n’est

faisable, permette que votre projet tourne à bien!

SCÈNE IV.{0847}

ABRAHAM, un ami d’Abraham.

ABRAHAM.{0848}

Ne vois-je pas cet ami que j’envoyai il y a plus de deux ans à la

recherche de Marie? C’est lui-même.

L’AMI.{0849}

Salut, mon vénérable père!

ABRAHAM.{0850}

Salut, obligeant ami! Je vous ai attendu longtemps, mais j’avais fini

par désespérer de votre retour.

L’AMI.{0851}

J’ai tardé ainsi, parce que je ne voulais pas prolonger votre

inquiétude par des renseignements incertains; mais aussitôt que j’ai eu

découvert la vérité, j’ai hâté mon retour.

ABRAHAM.{0852}

Avez-vous vu Marie?

L’AMI.{0853}

Je l’ai vue.

ABRAHAM.{0854}

Où?

L’AMI.{0855}

Quelle chose déplorable à dire!

ABRAHAM.{0856}

Dites-la moi, je vous en supplie.

L’AMI.{0857}

Elle a choisi pour demeure la maison d’un homme qui fait un métier

honteux; cet homme a pour elle beaucoup de soins et d’attachement, et

ce n’est pas sans raison, car chaque jour il reçoit de grosses sommes

des amants de Marie.

ABRAHAM.{0858}

Des amants de Marie!

L’AMI.{0859}

Oui.

ABRAHAM.{0860}

Et qui sont ces amants?

L’AMI.{0861}

Ils sont très-nombreux.

ABRAHAM.{0862}

Hélas! ô bon Jésus! quelle monstruosité! Celle que j’avais élevée pour

être ton épouse se livre, me dit-on, à des amants étrangers!

L’AMI.{0863}

Ce fut de tout temps la coutume des courtisanes de se plaire à l’amour

des étrangers.

ABRAHAM.{0864}

Procurez-moi un cheval léger et un habit militaire; je veux déposer

mon vêtement de religion, et me présenter à elle sous les dehors d’un

amant.

L’AMI.{0865}

Voici tout ce que vous m’avez demandé.

ABRAHAM.{0866}

Apportez-moi encore, je vous prie, un grand chapeau pour voiler ma

tonsure.

L’AMI.{0867}

Cette précaution est surtout nécessaire, pour que vous ne soyez pas

reconnu.

ABRAHAM.{0868}

Si j’emportais avec moi une pièce d’or que je possède, afin de payer

l’hôtelier?

L’AMI.{0869}

Autrement vous ne pourriez parvenir à converser avec Marie.

SCÈNE V.{0870}

ABRAHAM, L’HÔTELIER.

ABRAHAM.{0871}

Salut, bon hôtelier.

L’HÔTELIER.{0872}

Qui me parle? Hôte, salut.

ABRAHAM.{0873}

Avez-vous de la place pour un voyageur qui veut passer la nuit chez

vous?

L’HÔTELIER.{0874}

Oui, sans doute; nous ne devons refuser notre humble hôtellerie à

personne.

ABRAHAM.{0875}

C’est très-louable.

L’HÔTELIER.{0876}

Entrez, on va vous préparer à souper.

ABRAHAM.{0877}

Je vous dois beaucoup pour ce gracieux accueil; mais j’ai à vous

demander un plus grand service.

L’HÔTELIER.{0878}

Dites ce que vous désirez, vous l’obtiendrez, à coup sûr.

ABRAHAM.{0879}

Acceptez ce petit présent que je vous offre, et faites en sorte que

cette très-belle fille qui, je le sais, demeure chez vous, vienne

prendre place à notre table.

L’HÔTELIER.{0880}

Pourquoi avez-vous envie de la voir?

ABRAHAM.{0881}

Parce que je me fais une grande joie de connaître cette femme dont j’ai

entendu louer si souvent la beauté.

L’HÔTELIER.{0882}

Ceux qui vantent ses charmes ne mentent point; car par les grâces de

son visage elle éclipse toutes les autres femmes.

ABRAHAM.{0883}

De là vient que je brûle d’amour pour elle.

L’HÔTELIER.{0884}

Je m’étonne que vous puissiez, vieux et décrépit comme vous êtes,

soupirer d’amour pour une jeune femme.

ABRAHAM.{0885}

Il est très-certain que je ne suis venu ici que pour la voir(51).

SCÈNE VI.{0886}

Les précédents, MARIE.

L’HÔTELIER.{0887}

Avancez, avancez, Marie, et faites admirer votre beauté à ce néophyte.

MARIE.{0888}

Me voici.

ABRAHAM, à part.{0889}

De quelle constance, de quelle fermeté d’esprit ne dois-je pas m’armer,

quand je vois celle que j’ai nourrie dans la solitude de mon ermitage,

chargée des parures d’une courtisane? Mais il n’est pas temps que mon

visage révèle ce qui se passe dans mon âme. Je retiens avec un mâle

courage mes larmes prêtes à s’échapper, et je couvre sous une feinte

gaieté la profonde amertume de ma douleur.

L’HÔTELIER.{0890}

Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich · 第 14 / 20 段