«_13 juillet 1894._--On rencontre, les soirs de fête, très t

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont

marqués =ainsi=.

[Illustration: JEAN LORRAIN]

Monsieur de Phocas

--_Astarté_--

DU MÊME AUTEUR

=La petite Classe= 1 vol.

=Histoires de Masques= 1 vol.

POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT

=Le Vice errant= (_Coins de Byzance_) 1 vol.

=Poussières de Paris= 1 vol.

EN PRÉPARATION

=Le Châtiment de la Lumière.=

=Le Valet de gloire.=

_Tous droits de reproduction et de traduction réservés

pour tous les pays,

y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark._

_S'adresser, pour traiter, à la Librairie_ PAUL OLLENDORFF,

_50, Chaussée-d'Antin, Paris._

_JEAN LORRAIN_

Monsieur

de Phocas

--ASTARTÉ--

_ROMAN_

HUITIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, CHAUSSEE D'ANTIN, 50

1901

Tous droits réservés.

_Il a été tiré à part

cinq exemplaires sur papier de Hollande

numérotés._

_Mon cher Paul Adam,_

_Voulez-vous me permettre de dédier, autant à l'auteur de la_ Force

_et du_ Mystère des Foules _qu'à l'ami sûr et à l'artiste rare,

l'évocation de ces misères et de ces tristesses, en témoignage de mon

admiration et de ma sympathie grandes pour le caractère de l'homme et

la probité de l'écrivain._

JEAN LORRAIN.

Cannes, 1er mai 1901.

_Monsieur de Phocas_

LE LEGS

_Monsieur de Phocas._ Je tournai et retournai la carte entre mes

doigts; le nom m'était complètement inconnu.

En l'absence du valet de chambre, alors caserné à Versailles pour une

période de vingt-huit jours, la cuisinière avait introduit le

visiteur. M. de Phocas était dans mon cabinet de travail.

Je quittai en bougonnant le fauteuil où je somnolais (cette journée

était si chaude) et, décidé à dépêcher l'importun, pénétrai dans mon

cabinet.

M. de Phocas! Écartant doucement la portière, je m'étais arrêté au

seuil.

Étroitement moulé dans un complet de drap vert myrthe, cravaté très

haut d'une soie vert pâle et comme sablée d'or, M. de Phocas était un

frêle et long jeune homme de vingt-huit ans à peine, à la face

exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns

crespelés et courts.

Ce profil précis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet,

l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmentée de

cette ligne et de cette élégance, j'avais déjà vu tout cela quelque

part.

D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il

seulement? Debout près de ma table de travail, il hanchait légèrement

dans une pose pleine de grâce et, de l'extrémité de sa canne,--un jonc

d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail

bizarre, me requérait, immédiatement,--du bout de sa canne donc, M. de

Phocas feuilletait un manuscrit posé parmi des papiers et des livres

et le lisait de haut, négligemment.

C'était odieux, intolérable et d'une parfaite impertinence.

Ce manuscrit, ces pages de prose ou de vers, ces notes et ces lettres,

cette œuvre et mon œuvre en somme remuée du bout de la badine, dans

l'intimité de mon home, par ce visiteur curieux et indifférent!

J'étais à la fois indigné et ravi, indigné de l'acte, mais ravi de son

audace, car j'aime et j'admire l'audace en toutes choses et en qui que

ce soit; mais déjà toute mon attention était ailleurs, les yeux pris à

l'incendie verdâtre brusquement allumé aux plis de la cravate par une

énorme émeraude, dont la petite tête hautaine s'éclairait étrangement;

si étrange déjà par elle-même, la petite tête fine et glabre, toute en

méplats, on eût dit, modelés dans de la cire pâle, une tête semblable

à celles que l'on voit, signées Clouet ou Porbus, dans la galerie du

Louvre consacrée aux Valois.

M. de Phocas ne semblait même pas se douter de ma présence et,

flexible et fier, il continuait de ramer dans mes papiers, à distance,

quand, la manche de sa jaquette s'étant un peu relevée, je vis qu'un

mince bracelet de platine, un fil d'aigues et d'opales était rivé à

son poignet droit.

Ce bracelet! Maintenant, je me souvenais.

J'avais déjà vu ce frêle et blanc poignet de _fin race_, ce cercle

étroit de platine et de gemmes. Oui, je les avais vus, mais

manœuvrant cette fois au-dessus des pierres et des écrins de choix

d'un prestigieux artiste, d'un maître orfèvre et ciseleur, chez

Barruchini, ce dompteur de métaux qu'on croirait échappé de Florence

et dont l'officine, connue des seuls amateurs, se dérobe au fond de la

si curieuse et ancienne cour de la rue de Visconti, la plus étroite

peut-être des rues du vieux Paris, la rue Visconti où Balzac fut

imprimeur.

Délicieusement pâle et transparente, main de princesse et de

courtisane, ce jour-là, la main dégantée du duc de Fréneuse (car je me

rappelais aussi son vrai nom maintenant), ce jour-là, la main dégantée

du duc de Fréneuse planait avec d'infinies lenteurs au-dessus d'un tas

de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines,

piquées çà et là de topazines, d'améthystes et de rubacelles; et la

main parfois se posait, tel un oiseau de cire, désignant du doigt la

gemme choisie... La gemme choisie... et, mes souvenirs se précisant,

voilà que j'évoquais aussi le son de la voix, le ton du duc prenant

congé de Barruchini et disant d'un timbre bref à l'orfèvre: «Il me

faudrait cet objet dans dix jours. Vous n'avez, en somme, que les

incrustations à faire. Je compte sur vous, Barruchini, comme vous

pouvez compter sur moi.»

Un paon de métal émaillé, dont il venait de donner la commande au

maître ciseleur et dont il venait d'assortir lui-même toute la roue en

pierreries; une originalité de plus à ajouter à la liste de tant

d'autres, car les fantaisies du duc de Fréneuse ne se comptaient plus,

elles avaient même une histoire légendaire.

Mieux, le personnage, l'homme même avait une légende qu'il avait créée

inconsciemment d'abord et qu'il s'était pris depuis à aimer et à

entretenir. Quelles fables n'avait-on pas chuchotées sur ce jeune

homme cinq fois millionnaire, qui, de grande race et des mieux

apparentés, n'allait pas dans le monde, vivait sans amis, n'affichait

pas de maîtresse et quittait régulièrement Paris fin novembre, pour

aller passer ses hivers en Orient.

Un profond mystère, épaissi comme à plaisir, enveloppait sa vie et, en

dehors des deux ou trois grandes premières qui révolutionnent Paris,

chaque printemps, on ne rencontrait jamais nulle part ce pâle et long

jeune homme à la taille si droite et à la face si lasse. Il avait fait

courir jadis et avait eu des succès d'écurie; puis il avait cessé

brusquement de suivre les réunions: il avait liquidé ses chevaux,

vendu son haras, et après les boudoirs de filles désertés tout

d'abord, avait fait peu après défection aux salons du faubourg qui,

néanmoins, l'avaient encore quelque temps retenu, et ça avait été une

rupture avec tous, une complète disparition.

Toute l'année, Fréneuse voyageait maintenant à l'étranger. Pourtant,

au printemps, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme,

était signalé dans un établissement comme à l'Olympia, au cirque ou

aux Folies-Bergère, il arrivait parfois d'y rencontrer Fréneuse tous

les soirs d'une même semaine, et cette étrange insistance devenait

encore un nouveau prétexte à histoires, une source d'hypothèses et de

quels racontars! on le devine aisément. Puis Fréneuse replongeait

soudain dans la retraite, le silence: il était reparti à Londres ou à

Smyrne, aux Baléares ou à Naples, peut-être à Palerme ou à Corfou, on

ne savait où, jusqu'au jour où quelqu'un du club le signalait pour

l'avoir rencontré sur le quai, chez un antiquaire, ou rue de Lille,

chez quelque marchand de pierres rares, ou bien encore chez un

numismate de la rue Bonaparte, attablé, la loupe à la main et

singulièrement attentif, devant quelque intaille du XIIe siècle ou

quelque camée de collection.

Fréneuse possédait, dans son hôtel de la rue de Varennes, tout un

musée secret de pierres dures célèbres parmi les amateurs et les

marchands. Il avait aussi, disait-on, rapporté de l'Orient, des souks

de Tunis et des bazars de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de

tapis précieux, d'armes rares et de poisons violents, mais Fréneuse

vivait sans amis, nul n'était admis à visiter l'hôtel familial.

Ses seules relations étaient des marchands ou des collectionneurs

comme lui et, parmi eux, Barruchini, le maître ciseleur, était

peut-être le seul qui eût jamais franchi le seuil de la rue de

Varennes. Tout mondain était sévèrement consigné à la porte: on

l'aurait dérangé dans ses fumeries d'opium, disait le monde par

vengeance, et c'était la plus anodine des histoires mises en

circulation sur le compte de Fréneuse, tant rancunier était le beau

dépit d'une société d'oisifs et d'inutiles.

Cet homme avait rapporté avec lui tous les vices de l'Orient.

Et c'est le duc de Fréneuse que j'avais chez moi, feuilletant

négligemment mes manuscrits du fin bout de sa canne, Fréneuse et ses

légendes, son passé mystérieux, son présent équivoque et son avenir

plus sombre, Fréneuse entré chez moi sous un faux nom.

Il levait les yeux et m'apercevait enfin. Après une courte inclinaison

de tête, le geste de rassembler les feuillets épars sur ma table et,

comme s'il avait lu dans ma pensée: «D'abord, excusez-moi, monsieur,

de me présenter chez vous sous un faux nom; ce nom est maintenant le

mien. Le duc de Fréneuse est mort, il n'y a plus que M. de Phocas.

D'ailleurs, je suis à la veille de partir pour une longue absence, de

m'exiler de France peut-être pour toujours, et cette journée est la

dernière qui me reste. Je viens de prendre une grande décision, mais

tout cela vous importe peu sans doute, et pourtant si, puisque je

viens vous voir un peu pour cela.»

Et me demandant d'un geste de le laisser continuer, refusant de la

main le siège que je lui offrais: «Vous connaissez Barruchini, vous

avez même commis sur lui et son art de ciseleur des pages

inoubliables, pour moi du moins, puisque c'est à leur auteur que je

rends aujourd'hui visite. C'était dans la _Revue de Lutèce_. Vous avez

compris et décrit en poète l'art prismatique aux lueurs troubles et

multiples de cet orfèvre magicien. Oh! le feu sourd et changeant qui

dort dans ses bijoux, les détails de nature, animaux ou fleurs, qui y

sertissent l'eau des gemmes! L'avez-vous assez bien chantée, cette

flore orfévrie, à la fois byzantine, égyptienne et Renaissance! En

avez-vous assez saisi les aspects de madrépores et de joyaux

sous-marins, oui, sous-marins, car, fleuris de béryls, de péridots,

d'opales et de saphirs pâles, couleur d'algues et de vagues, d'un

émail céruléen presque, ils ont l'air de joyaux restés longtemps au

fond de la mer. Anneaux de Salomon ou coupes du roi de Thulé, ils sont

surtout l'écrin des villes englouties, et la fille du roi d'Ys devait

en porter de semblables quand elle livra les clés des écluses au

Démon... Oh! les colliers de Barruchini, ces ruissellements de pierres

bleues et vertes, ces bracelets trop lourds incrustés d'opales,

Gustave Moreau en a fleuri la nudité de ses princesses maudites. Ce

sont les joyaux de Cléopâtre et de Salomé; ce sont aussi des joyaux de

légende, des joyaux de clair de lune et de crépuscule:

«Et cela se passait dans des temps très anciens.

«Voilà la formule (avez-vous écrit) qui monte aux lèvres devant ces

fruits d'émail et ces fleurs de gemme emmaillées dans des ors. Bijoux

de Memphis ou de Byzance, c'est à l'Égypte et au Bas-Empire qu'ils

font surtout songer, mais peut-être encore plus à la ville du roi d'Ys

et à ses cloches submergées.»

Vous voyez que je connais mes auteurs. Or, personne plus que moi n'a

souffert du morbide attrait de ces bijoux; et, malade à en mourir

(puisque je m'en vais de leur poison translucide et glauque), c'est à

vous que j'ai voulu me confier, monsieur, vous qui avez compris leur

somptueux et dangereux sortilège, jusqu'à en communiquer aux autres le

malaise et le frisson.

«Vous seul pouviez me comprendre, vous seul pouviez accueillir avec

indulgence les affinités qui m'attirent vers vous. Le duc de Fréneuse

n'était qu'un original, monsieur; pour tout autre que vous, M. de

Phocas serait un fou. J'ai tout à l'heure prononcé le nom de la ville

d'Ys et du Démon qui engloutit la ville, le Démon de luxure qui

séduisit la fille du roi. Si un envoûtement pouvait se prolonger à

travers les siècles, je dirais que ce Démon est en moi. Oui, un Démon

me torture et me hante, et cela depuis mon adolescence. Qui sait?

peut-être était-il déjà en moi quand je n'étais qu'un enfant, car,

dussé-je vous paraître halluciné, monsieur, voilà des années que je

souffre d'une chose bleue et verte.

«Lueur de gemme ou regard, je suis amoureux, pis, envoûté, possédé

d'une certaine transparence glauque; c'est comme une faim en moi.

Cette lueur, je la cherche en vain dans les prunelles et dans les

pierres, mais aucun œil humain ne la possède. Parfois, je la trouve

dans l'orbite vide d'un œil de statue ou sous les paupières peintes

d'un portrait, mais ce n'est qu'un leurre, la clarté s'éteint à peine

apparue, je suis surtout un amoureux du passé. Vous dire à quel point

les vitrines de Barruchini ont exaspéré mon mal? Je voyais sourdre, je

voyais poindre en ces joyaux le regard que je cherche, le regard de

Dahgut, la fille du roi d'Ys, le regard de Salomé aussi, mais surtout

la clarté limpide et verte du regard d'Astarté, d'Astarté qui est le

Démon de la Luxure et aussi le Démon de la Mer...» Et, averti sans

doute par l'effarement de ma physionomie:

«Oui, il est entendu que je suis un visionnaire, et de quelles

visions? Puisse ce supplice vous être épargné, car j'en souffre

tellement que je m'en vais. Oui, c'est à cause de ces visions et de

leurs horribles conseils, d'un tas de choses chuchotées par elles dans

l'horreur des nuits, que je quitte Paris, la France et la vieille

Europe qui ne peuvent plus les contenir.

«Leur échapperai-je en Asie?... Ainsi, cette nuit encore... mais

j'abuse. Voilà ce que je viens vous demander, monsieur. Je pars,

peut-être ne me reverrez-vous jamais! J'ai consigné dans ces feuillets

les premières impressions de mon mal, les inconscientes tentations

d'un être aujourd'hui sombré dans l'occultisme et la névrose.

Voulez-vous me permettre de vous confier ces pages, voulez-vous me

promettre de les lire? De l'Asie pour laquelle je m'embarque et où je

vais me fixer dans l'espoir d'y trouver un remède à mes obsessions, je

vous enverrai la suite de cette première confession, car j'ai besoin

de crier à quelqu'un les affres de mon angoisse, besoin de savoir ici,

en Europe, quelqu'un qui me plaigne et se réjouisse de ma guérison, si

jamais le ciel me l'envoie. Voulez-vous être ce quelqu'un?»

Je tendis la main à M. de Phocas.

LE MANUSCRIT

«--Et ses mains, la douceur fondante de ses mains toujours glacées,

leur glissement entre les doigts, telle une fuite de couleuvre! Vous

n'avez pas remarqué ses mains! Moi, sa poignée de main m'a toujours

singulièrement impressionné, si l'on peut appeler poignée de main une

étreinte insaisissable de doigts fluides et froids!

--Pour moi, c'est surtout l'œil qui était inquiétant, cet œil

pâlement bleu, d'une dureté de pierre dure. Du lapis ou de l'acier, on

ne savait, tant ils avaient, ces yeux, des lueurs glacées. Et

l'insistance de son regard! J'en étais, moi, tout déconcerté, chaque

fois qu'il me parlait au club.

--Oui, c'est un monsieur plutôt bizarre, c'est comme son âge!--Vous

savez qu'il a au moins quarante ans.--Lui, il en paraît

vingt-huit.--Allons donc, vous ne l'avez donc jamais regardé? La face

est horriblement vieille, le corps est demeuré jeune, cela, je

l'avoue; on n'est pas plus sveltement souple, mais la figure est

ravagée, le teint bis d'une lassitude abominable, et la bouche! la

crispation de ce sourire. Cette bouche contractée a une expérience de

cent ans.--L'opium use vite, rien n'abîme l'Européen comme

l'Orient.--Ah! c'est un fumeur de kief?--Sans doute. Comment expliquer

autrement les étranges abattements, les fatigues effroyables qui le

terrassaient tout à coup il y a cinq ans, et, au club, au moment de

sortir, le forçaient à s'étendre et à demeurer pendant des

heures...--Des heures?--Oui, de longues heures inerte, les membres

comme dénoués, anéanti... Voyons, de Mazel, vous qui l'avez connu, ne

lui est-il pas arrivé une fois de dormir quarante heures en deux

jours?--Quarante heures!--Parfaitement, il s'éveillait juste aux

heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait après dans sa

torpeur. Fréneuse avait même une sorte d'effroi de ces sommeils, il

flairait là un phénomène anormal, lésion du cerveau ou dépression

nerveuse.--La fâcheuse anémie cérébrale qui suit les grandes

débauches.--Encore une légende! Je n'ai jamais cru, moi, aux débauches

de ce pauvre duc. Un être si frêle, d'une complexion si délicate;

franchement, il n'y avait pas la place chez lui pour la

débauche.--Peuh! et Lorenzacio!--Si vous citez les Médicis!

Lorenzacio, un Florentin passionné de rancune, un être d'énergie et de

vengeance lentement couvée et caressée comme on caresse la lame d'une

dague. Si vous comparez à ce foie vert de fiel, Fréneuse... un

fantasque, un oisif, un sans but dans la vie! Pour moi, il avait fumé

l'opium, en Orient, d'où ces somnolences, ces léthargies morbides: le

danger des mauvaises habitudes! Il s'en était bien défait à la longue,

mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours.

D'ailleurs, ses yeux d'acier bleui étaient-ils assez des yeux de

fumeur d'opium? la charriait-il encore assez dans ses veines, la

pesante ivresse du chanvre? L'opium, c'est comme la syphil... (et de

Mazel lâchait le mot tout à trac), cela se garde des années et des

années dans le sang; ça s'élimine à la longue, mais il faut en

absorber, de l'iodure!»

Alors Chameroy: «Il a bon dos, votre opium.

«Pour moi, le cas de Fréneuse est bien autrement compliqué. Un malade,

lui, non, un personnage de conte d'Hoffmann! Vous êtes-vous jamais

donné la peine de bien le regarder? Cette pâleur pourrissante, la

crispation de ces mains effilées, plus japonaises de formes que des

chrysanthèmes, ce profil d'arabesque et cette maigreur de vampire,

tout cela ne vous a jamais donné à réfléchir? Mais Fréneuse a cent

mille ans malgré son corps souple et sa face imberbe. Cet homme-là a

déjà vécu dans des temps antérieurs, et sous Héliogabale et sous

Alexandre IV et sous les derniers Valois... Que dis-je? c'est Henri

III lui-même. J'ai dans ma bibliothèque une édition de Ronsard, une

édition rare reliée en peau de truie avec des fers du temps, qui

contient un portrait du Roy gravé sur velin. Un de ces soirs, je vous

apporterai le volume, vous jugerez. A part la fraise, le pourpoint

busqué et les pendants d'oreilles, vous jurerez voir le duc de

Fréneuse. Moi, sa présence ici m'apportait toujours un malaise, et

tant qu'il était là, c'était comme une oppression, comme un poids...»

Telles étaient les divagations soulevées autour du départ de Fréneuse

et de la mise en vente de l'hôtel et du mobilier de la rue de

Varennes, annoncée l'avant-veille à la quatrième page du _Figaro_ et

du _Temps_. Racontars, légendes, hypothèses, il avait suffi de

prononcer le nom de Fréneuse pour faire fermenter, comme un levain,

toute la sottise des mensonges et des présomptions. D'ailleurs, ces

clubmen élégants et légers ne m'apprenaient rien.

Tous ces chuchotements sourds de la médisance et de l'opinion publique

intriguée et mystifiée, il y avait dix ans que je les entendais bruire

et courir autour du nom de l'actuel M. de Phocas, et c'était cet homme

qui m'avait élu comme confident, c'était à moi qu'était échu, de par

sa volonté, l'honneur ou la honte de déchiffrer sa vie et d'en

connaître enfin l'énigme consignée aux pages d'un manuscrit.

Entièrement écrites de sa main, quoique de diverses écritures (car

l'écriture de l'homme change avec ses états d'âme, et le graphologue

reconnaît, à un trait de plume, la chute d'un honnête homme devenu un

coquin), donc, entièrement écrites de sa main, je me décidai, un soir,

à lire, les pages confiées; celles que M. de Phocas relisait si

dédaigneusement, étalées sur ma table, et du bout de sa canne et du

coin de ses yeux aux sourcils teints et peints.

Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates,

mais en en supprimant, néanmoins, quelques-unes d'une écriture trop

hardie pour pouvoir être imprimées.

C'était d'abord sur le premier feuillet cette citation tronquée de

Swinburne:

«Il y a une fiévreuse faim dans mes veines.--Le péché! est-ce un péché

quand les âmes des hommes sont jetées dans le gouffre? Cependant,

j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât

sous les pieds chaussés de feu de la luxure. Oh! le triste enfer où

toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui

jamais ne finit!»

Et puis ces quatre vers de Musset tirés d'_A quoi rêvent les jeunes

filles_:

Ah! malheur à celui qui laisse la Débauche

Planter son clou de fer sous sa mamelle gauche!

Le cœur d'un homme vierge est un vase profond;

La mer a beau passer quand la tache est au fond.

Et les impressions personnelles commençaient:

«_8 avril 1891._--L'obscénité des narines et des bouches,

l'ignominieuse cupidité des sourires des femmes rencontrées dans la

rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène et bêtes fauves,

prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des

promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre!

J'en souffrais déjà, enfant, quand, descendant par hasard à l'office,

je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques

déchirant les miens à belles dents.

«Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité

de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et

moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts,

ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et

sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des

émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait, il y a

cent ans: «Les aristos à la lanterne!» comme elle vocifère

aujourd'hui: «A bas l'armée!» ou: «A mort les juifs!»

«_30 octobre 1891._--Il n'y a de vraiment beaux que les visages des

statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de

nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle

intensité de regard dans leurs yeux vides!

«J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de

l'_Antinoüs_ me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la

fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi!

Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste

m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.

«_23 février 1893._--J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble: j'ai

essayé de circonvenir un journaliste que je connais à peine pour

obtenir de lui d'assister à une exécution; je l'ai même invité à

dîner, et l'homme m'ennuie et le sang me répugne, oui, me répugne à un

tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à

côté, je défaille presque et crois me trouver mal.

«Une carte m'a été promise pour la cérémonie... Irai-je à cette

exécution?

«_12 mai 1893._--Naples.--Je viens de voir la plus belle collection de

pierres dures. Oh! ce musée! quelle pureté de profils et quelle

suavité de lignes dans les moindres camées! Les Grecs ont plus de

grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le

caractère de la divinité; mais les intailles romaines ont je ne sais

quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une

tête adolescente couronnée de laurier, quelque jeune César ou quelque

impératrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppée, mais d'une

expression exténuée et jouisseuse à la fois déchirante et si lasse que

je vais en rêver bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux

vivre et je ne fais que rêver.»

«_13 juillet 1894._--On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans

les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces

nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens

avatars oubliés? Mais j'ai absolument croisé, ce soir, dans le remous

de la foule excitée et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et

de courtisanes de la décadence.

«Il se dégageait, ce soir, de cette grouillante esplanade des

Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de friture,

les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménagères, de

fauves effluves d'une fête sous Néron.

«C'était presque l'odeur d'une soirée de mai sur le _Basso-Porto_ de

Naples, et des visages erraient dans cette foule, qu'on eût pu croire

siciliens.

«_29 novembre, même année._--Le regard morne et si lointain de

l'_Antinoüs_, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du

camée romain, je viens de les retrouver, et cela, dans un pastel

plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse

inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande, si j'étais

sûr qu'elle reproduisît cet étrange regard.

«Et cependant moins que rien. Ces deux ou trois crayons de pastel

écrasés autour de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires

énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines

dilatées, sous une lourde couronne de violettes, avec, au coin de

l'oreille, un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur

cadavéreuse et triste, mais sous les paupières à peine soulevées luit

et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une âme

inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure!

«Je donnerais tout pour trouver ce regard.

«_18 décembre, même année._--«Dort-elle ou veille-t-elle? car son cou,

baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri

palpite et s'efface; douce et mordue doucement, plus belle pour une

tache.» _Laus Veneris_ (Swinburne).

«Oh! cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et

l'abandon presque pareil à la mort, le calme de ce corps anéanti de

plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache! J'aurais voulu y

appliquer mes lèvres et sucer lentement toute l'âme de cette femme, et

cela jusqu'au sang; et puis, ce pouls régulier m'énervait; le souffle

de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée, m'obsédaient comme

le tic-tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment où mes

mains crispées allaient étreindre la dormeuse à la gorge, oui, à la

gorge, et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus. J'aurais

voulu l'étrangler et la mordre, l'empêcher de respirer surtout. Ah! ce

souffle continu!... Je me suis levé, une sueur froide aux tempes,

bouleversé par l'âme d'assassin que j'avais été pendant dix secondes:

j'avais dû nouer mes deux mains, l'une à l'autre, pour les empêcher de

se poser sur ce cou... Elle dormait et, de ses lèvres, sortait une

petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains

l'exhalent en dormant.

«Oh! les saints de la Thébaïde que de coupables nudités doucement

entr'ouvertes venaient tenter la nuit, dans le mirage des sables! Oh!

ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres

frôleurs laissaient des sillages d'encens et d'aromates, et c'étaient

pourtant de mauvais esprits!

«_3 janvier 1895._--J'ai dormi de nouveau avec cette femme et la

tentation m'est revenue, oui, la tentation du meurtre; quelle

honte!... Je me souviens qu'enfant j'aimais à torturer les bêtes,

et je me rappelle aussi l'aventure de deux tourterelles, qu'on

m'avait mises une fois entre les mains, pour me distraire, et

qu'instinctivement, inconsciemment j'étouffai en les serrant. Je ne

l'ai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.

«La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de

destruction, et voilà deux fois que je me surprends des idées de

meurtre dans l'amour.

«Y aurait-il en moi un être double?»

Là, finissait le premier manuscrit.

L'OPPRESSION

«_Sans date._--La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la

grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi

tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure.

Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de

rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses

émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des

morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux

des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à

souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer; et j'ai même eu

des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses

androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites

filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de

piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs.

Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et,

comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres

maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La

profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux

aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de

toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée

tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait

d'éther que sur ses mouchoirs.

Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs

pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de

Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la

perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers!

tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume,

dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des

bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule,

comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant

étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et

jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les

Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent

fois ressassé de la _Dame_, un chapitre trop lu du _Manchon de

Francine_, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes»,

conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions

sur l'organisme éreinté de l'acheteur.

Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et

malades, ces fausses _Primavera_, ces _Joconde_ au rabais, tout le

stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de

peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de

Montparnasse et de Levallois-Perret.

Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes

héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons

primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et

l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la

fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...

Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le

supporter si longtemps!

C'est qu'alors j'ignorais les formes mêmes de mon mal. Il était

latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais

depuis... depuis mon enfance peut-être, car il fut toujours en moi,..

mais je ne le savais pas!

Oh! cette chose bleue et verte qui me fut révélée dans l'eau morte de

certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards

peints, la dolente émeraude des joyaux de Barruchini et de certains

yeux de portraits, je ne l'avais pas définie encore, et si j'ai tant

souffert de mon impuissance d'aimer auprès de toutes ces femmes, c'est

qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard.

_Vendredi 3 avril 1895._--Oraisons mauvaises:

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère,

Elle a le goût des roses nouvelles et de la vieille terre,

Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;

Quand elle parle, on entend comme un bruit très lointain de roseaux,

Et ce rubis impie de volupté, tout sanglant et tout froid

C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

Aujourd'hui, vendredi saint, un désir d'émotion d'enfance, une

habitude ressouvenue d'ancienne piété m'a fait suivre les offices à

Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafraîchir... (oh! si j'avais pu

l'éteindre!...) la brûlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une

église; et pendant que les proses latines montaient et retombaient,

psalmodiées par le prêtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en

suivre le texte dans mon livre, c'étaient les horribles vers de Remy

de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lèvres, telle une

caresse et tel aussi un sacrilège.

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes,

Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fêtes;

Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres;

Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les

plus pauvres,

Et la boucle améthyste, qui tend la jarretière de soie,

C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

Et l'office des Ténèbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le

silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais

que la mauvaise antienne du poète...

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides,

Ils sont pleins de fantômes, et l'ironie des chrysalides

Y dort comme l'eau fanée qui dort au fond de grottes vertes,

On voit dormir des bêtes parmi des anémones bleues, vertes.

Et voilà que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques

évoquées, comme des émeraudes taillées en olive, comme des bouts de

doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains.

J'avais laissé glisser mon livre à terre et, écroulé sur mon

prie-dieu, je m'y tenais accoudé d'un bras et l'autre bras pendait,

main inerte et ouverte, près de moi... et des choses fraîches et

rondes coulaient dans cette main, s'égrenaient dans mes doigts.

La sensation était si imprévue, si finement pure et si délicieusement

effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... Étais-je, dans une

hyperesthésie sensuelle, parvenu à matérialiser sur ma peau le contact

des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et

dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien

mienne, je baissais mes paupières, mais le contact se précisait. Sous

l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir.

Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve

était assise à mes côtés et, doucement, égrenait son chapelet dans mes

doigts.

Elle l'égrenait, les paupières modestement baissées; mais un sourire

entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses

lèvres roses, du blanc, pareil à de l'argent, luisait.

O douloureux saphir d'amertume et d'effroi!

Saphir, dernier regard de Jésus sur la croix.

«_Mardi 16 juin 1895._--J'étais à l'Olympia, hier soir. La laideur de

cette salle, la laideur de l'assistance surtout,--oh! ce costume

moderne et la disgrâce du corps humain dans la disgrâce de cet

attirail de tôle, qui constitue la tenue idéale de l'homme; tous ces

tuyaux de poêle où s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un

clubman étranglé par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le

gris de toutes ces faces vannées par la mauvaise hygiène des villes et

l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte

imprimé en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur

pâleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre,

auprès de la banalité des mâles, triomphaient l'extravagance et la

vanité des femelles.

C'étaient les édifices de plumes, de gazes et de soies peintes

écrasant des cous frêles et des poitrines plates: d'étroites épaules

engoncées de manches énormes, la maigreur étoffée des phtisies à la

mode, ou bien, pis encore, l'éléphantiasis cuirassé de jais des

grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous

ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette,

sur la scène c'était le déploiement lent et souple, le jeu savant de

tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moulé dans un maillot

de soie pâle, un acrobate, nudité brillantée et moirée par place de

lumière électrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de

tout son être; puis, se redressant tout à coup dans un effilement des

hanches et des jambes pointées vers les frises, imposait à tous

l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse

animée d'un mouvement d'éventail.

J'étais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des

statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces préjugés et, en

Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables

proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scène, le

marquis de V... (j'ai toujours détesté et sa voix de fausset et ses

petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire:

«Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou à chaque seconde, c'est

très périlleux ce qu'il fait là, mon cher; et ce qui vous plaît en

lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle émotion, si ses

mains suantes lâchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son

mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertébrale, et qui

sait si un peu de matière cervicale ne jaillirait pas jusqu'à nous! Ce

serait très sensationnel et vous auriez une émotion rare à ajouter à

celles de votre champ d'expérience, car vous les collectionnez, vous,

les émotions. Quel joli ragoût d'épouvante nous sert là cet homme en

maillot!

«Avouez que vous désirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et

beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le même état

d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant

les spectacles qui réveillent en elle les idées de luxure et de mort.

Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez

qu'à ce moment même... (voyez, l'homme ne tient plus à sa barre que

par une crispation d'orteil), à ce moment même, bon nombre de femmes,

dans ces loges, désirent ardemment cet homme moins pour sa beauté que

pour le danger qu'il court.» Et puis, la voix tout à coup nuancée

d'intérêt: «Vous avez les yeux singulièrement pâles, ce soir, mon cher

Fréneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre à la valérianate.

Vous avez une âme charmante et curieuse, mais il faut commander à ses

mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop évidemment surtout,

sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.»

Je ne répondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du

meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans

une lancinante et délirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la

chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruauté qui m'effraie.

LES YEUX

«_Sans date._--«Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystères de

l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'âme, l'amour

est dans les yeux qui frôlent, qui caressent, qui ressentent toutes

les nuances des sensations et des extases, dans les yeux où les désirs

se magnifient et s'idéalisent. Oh! vivre la vie des yeux où toutes les

formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer

avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse à la

fontaine.

«CHARLES VELLAY.»

Oui, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine, la joie serait là. La

folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirènes au

fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais

voilà,... je ne les ai jamais rencontrées, et je cherche encore les

regards d'eau profonde et dolente où je pourrai, comme Hamlet délivré,

noyer l'Ophélie de mon désir.

Le monde me fait l'effet d'un océan de sable. Oh! ces vagues de

cendres chaudes et figées où rien ne peut désaltérer ma soif de

prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours où je

souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade égaré dans le désert.

Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma

souffrance que les proses de ce Charles Vellay.

«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres

hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en

tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai

usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont

plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres

yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces

regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de

sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai

pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que

je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous

leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que

j'ai toutes les âmes dans mes yeux.»

Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée

ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que

des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des

regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là

leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et

abominable.

Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi

il n'y a de vrais regards que dans les portraits.

Yeux fanés et las de martyres, regards de suppliciées en extase,

prunelles de souffrance implorante, les unes résignées, les autres

éperdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil,

faces couronnées d'épines et de maigres _Ecce Homo_ au pardonnant

sourire, regards de possédées, d'élues et d'hystériques et parfois de

petites filles, yeux d'Ophélie et de Canidie, yeux de pucelles et de

sorcières, comme vous vivez dans les musées, de quelle vie éternelle,

douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres précieuses

enchâssées entre les paupières peintes des chefs-d'œuvre, et comme

vous nous troublez au delà du temps et de l'espace, receleurs que vous

êtes du rêve qui vous créa.

Vous, vous avez des âmes, celles des artistes qui vous voulurent, et

c'est pour avoir bu le liquide poison figé dans vos prunelles que je

me désespère et que je meurs.

On devrait crever les yeux des portraits.

«_Novembre 1896._--Il y a aussi des yeux dans les transparences des

gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et

laiteux dont sont ornés certains ciboires et certaines châsses aussi

de saintes embaumées, comme on en voit dans les trésors des

cathédrales de Sicile et d'Allemagne.

Et le trésor de Saint-Marc à Venise. Il y a là, je m'en souviens, un

hanap de Doge, tout bossué d'émaux translucides, à travers lesquels

les siècles vous regardent.

«_13 novembre 1896._--Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de

bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme

l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai

même connu en Provence de si profondément chauds et calmes qu'on eût

dit une nuit d'août sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait.

Les plus jolis que j'aie connus étaient ceux de Willie Stéphenson, la

mime de l'Athénéum, qui fait aujourd'hui du théâtre. Des yeux de

fleur, c'était le mot, tant ils étaient frais et doux, des yeux

bougeurs, comme deux bluets flottant sur l'eau. C'était une étrange et

captivante fille, je l'ai cru du moins, très coûteuse, surtout. On se

mettait toujours à quatre ou cinq pour l'entretenir, et la fantaisie

me vint de l'avoir à moi seul. Elle était si délicatement blanche,

d'un blanc de glaïeul blanc, avec ses bras fuselés, son presque pas de

hanches, son ventre plat et ses petits seins toujours émus; l'anatomie

d'un gosse, mais démentie par le plus fin visage, l'ovale le plus pur,

un ovale angélique de pairesse, où tremblaient, comme deux fleurs

lumineuses, deux larges yeux candides, inquiets, effarouchés, des yeux

de nymphe surprise, des yeux de biche aux abois, des yeux d'effroi et

de pudeur..., et la cernure adorable de ses yeux, le bleu pastellisé

de leurs paupières soyeuses, comme ils étaient bien les yeux de ce

corps frêle et toujours las! En vérité, ce sont les seuls que j'aie

aimés, je crois. Ils suppliaient avec tant de terreur et demandaient

si bien grâce dans l'agonie des spasmes et des transports d'alcôve, et

puis, la gracilité de ce cou le destinait si bien à la hache! Anne de

Boleyn devait avoir cette nuque satinée et mince sous la fumée d'or

des petits cheveux.

C'était une beauté d'échafaud dont la fragilité même appelait le viol

et la violence, beauté meurtrie qui éveillait en moi des instincts

meurtriers. Auprès d'elle, que de fois j'ai songé aux exsangues et

douces figures, douces et pourtant impertinentes, des victimes de la

Révolution, à ces jolies et longues aristocrates, que les Carrier et

les Fouquier-Tinville envoyaient, encore toutes pantelantes de leur

luxure, à la noyade ou à la guillotine.

Cette frêle beauté de la fin du dix-huitième, Willie l'accentuait

encore par une science innée du costume et de l'atour; c'étaient des

gazes et des linons, des fichus de mousseline, de longs fourreaux de

pékin rayé, de miroitantes robes de moire paille ou rose thé, où

s'affinait encore sa fragilité blonde: «École anglaise ou Trianon?»

interrogeait sa moue quand j'entrais chez elle.

Candeur jouée, aristocratie de commande: Willie était la dernière des

catins. Elle se grisait comme un lad et, marquée de toutes les

brûlures, allait raccrocher dans les cabarets de femmes, à Montmartre.

Celle bouche rose sacrait et jurait comme celle d'un cocher. Un jour

qu'elle me croyait à Londres et qu'une recrudescence de mon mal me

faisait rôder dans de vagues banlieues, je la surpris au

Point-du-Jour, oui, dans un bal de barrière, attablée en compagnie

d'une danseuse du Moulin-Rouge, la Môme-Tomate, une patentée de

l'endroit, et payant des tournées de vin chaud à une bande de

souteneurs.

Oh! le bleu d'alcool, la flamme cynique et sourde des yeux de Willie,

ce jour-là, sa face soudain vieillie de vingt ans, et le masque

cynique et voyou de la fille apparu dans le pli tout à coup crapuleux

de la bouche et le vice des yeux quêteurs!

L'âme lui était remontée au visage. Mais comme l'imprudente créature

avait au cou son collier de perles, deux mille louis au bas mot de

dépouilles opimes rapportées de Berlin et de Saint-Pétersbourg, que

le jour tombe vite en hiver, que nous étions en décembre et que la

berge se faisait déserte, j'eus pitié d'elle, et, conscient du danger

qu'elle courait dans ce bal, j'intervins à propos pour l'aider à

sortir.

Qui sait? Je détournai peut-être sa destinée! Ce collier de perles à

ce cou de courtisane demandait et voulait une main d'étrangleur...

Comme je servais à Willie cinq cents louis par mois, quand je parus,

elle fila doux, avoua une fantaisie, une curiosité, et, soudain

câline, reprit ses yeux de petite fille.

Mais j'avais vu ses yeux de gouge. Le charme était rompu, j'avais le

secret de l'énigme. L'effroi que je goûtais en eux, leur angoisse et

leur inquiétude, c'était le souvenir des bouges.

Les escarpes et les cambrioleurs ont aussi ce regard bougeur.

«_Naples, 3 mars 1897._--Ces yeux introuvables sous les paupières

humaines, pourquoi les vois-je dans les statues?

Ce matin, dans la salle du musée affectée aux fouilles d'Herculanum,

la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et pâle émeraude

qui m'obsède m'est clairement apparue dans les yeux de métal, les

yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a

noircies et rendues pareilles à des déesses infernales. Il y a là,

entre autres, un Néron équestre dont les aveugles yeux terrifient,

mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouvé le regard. Il y

avait, rangées contre les murs, de grandes Vénus drapées de péplum et

pareilles à des Muses, mais des Muses funèbres, des grandes Vénus de

bronze calciné et comme lépreuses par places, dont les yeux

fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de métal noir.

Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu

tout à coup monter le regard.

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman · 第 1 / 17 段