Cet ordre religieux, institué en 1208 par saint François, près d'Assise
en Ombrie, et approuvé l'année suivante, fit des progrès si rapides,
qu'au premier chapitre, tenu en 1219, on comptoit déjà plus de cinq
mille députés. Ils avoient d'abord pris le nom de _Prédicateurs de la
Pénitence_, mais leur instituteur voulut, par humilité, qu'ils
s'appelassent _Frères Mineurs_; il ordonna même que le chef ou général
de l'ordre ne prît que le simple titre de ministre. Nos historiens
s'accordent à fixer leur arrivée à Paris de 1216 à 1217[571]; mais
Jaillot présume qu'il y a ici quelque erreur: car il en résulteroit que
ces religieux seroient restés treize à quatorze ans à Paris sans
établissement fixe, puisque c'est seulement en 1230 qu'ils se fixèrent
dans le lieu qu'ils ont occupé jusque dans les derniers temps. Cet
emplacement leur fut cédé à titre de _prêt_ par l'abbé et le couvent
Saint-Germain, sous la condition qu'ils ne pourroient avoir ni chapelle
publique, ni cimetière, ni cloches pour appeler les fidèles au service
divin, et que si par la suite ils venoient à quitter cette demeure, le
couvent de Saint-Germain rentreroit dans la propriété des lieux cédés,
et des augmentations qu'on y auroit faites. Telle est la forme de l'acte
de concession[572]; mais Jaillot prétend et prouve, ce nous semble,
très-bien que ce prétendu _prêt_ étoit une cession véritable que l'on
avoit déguisée sous ce titre, pour ne pas violer en apparence le voeu de
pauvreté absolue si rigoureusement ordonné par saint François à ses
religieux; et qu'en effet ce fut saint Louis qui acheta de l'abbaye tout
ce qu'elle paroissoit prêter aux Cordeliers. Plusieurs actes cités par
lui viennent à l'appui de son opinion.
[Note 571: Du Breul, p. 514.--Sauval, t. I., p. 630.--Hist.
de Par., t. I, p. 284.--Piganiol, t. VII, p. 1, etc.]
[Note 572: Du Breul, p. 515.--Hist. de Par., t. III, p.
115.]
Les religieux de Saint-Germain ne tardèrent pas à se relâcher de ces
conditions sévères qu'ils avoient imposées d'abord aux frères mineurs;
et dès 1240 on voit que non-seulement ils leur permirent d'avoir une
église, un cimetière et des cloches, mais encore qu'ils consentirent en
leur faveur à l'aliénation de deux pièces de terre que des personnes
pieuses vouloient acquérir pour eux, dont l'une étoit contiguë à leur
couvent, et l'autre située au-delà des murs. Saint Louis se chargea de
faire bâtir leur église, et y consacra une partie de l'amende de dix
mille livres, à laquelle il avoit condamné Enguerrand de Couci[573].
Elle ne fut dédiée que le 6 juin 1262, sous le titre de
_Sainte-Magdeleine_. Depuis, ces religieux firent encore, sur les terres
de l'abbé de Saint-Germain, diverses acquisitions que celui-ci voulut
bien leur amortir; et en 1298, Philippe-le-Hardi leur donna la rue qui
régnoit le long des murs, depuis la porte d'Enfer jusqu'à celle de
Saint-Germain. Mais dans le siècle suivant, la nécessité où l'on se
trouva de fortifier la ville, lors de la prison du roi Jean, ayant forcé
d'abattre les maisons qu'ils avoient bâties sur ce terrain, et de
détruire une partie de leurs vignes pour creuser des fossés, Charles V
crut devoir les en dédommager en leur donnant la propriété de deux
maisons situées rue de la Harpe et de Saint-Côme, qu'il avoit achetées
des religieux de Molême; et de ses propres deniers fit construire pour
eux de grandes écoles et plusieurs autres bâtiments. Ils reçurent à
différentes époques des marques non moins éclatantes de la générosité de
plusieurs illustres personnages. Ce fut Anne de Bretagne qui fit
rebâtir leur réfectoire, lequel avoit cent soixante-douze pieds de long
sur quarante-trois de large. Un incendie, arrivé en 1580, ayant détruit
leur église presque de fond en comble[574], elle fut reconstruite sur
les mêmes fondements par les libéralités de Henri III, des chevaliers du
Saint-Esprit et autres personnes de considération. On commença les
travaux en 1582. En 1585 le choeur fut fini, et dédié sous l'invocation
de _Sainte-Magdeleine_. Les largesses du président de Thou, de son fils
Jacques-Auguste de Thou et de quelques autres, fournirent les moyens de
continuer la nef, qui fut achevée en 1606. En 1672 on bâtit la chapelle
du tiers-ordre de Saint-François, laquelle fut dédiée sous le nom de
_Sainte-Élisabeth_; enfin, en 1673, ces religieux firent reconstruire
leur cloître et élever au-dessus de vastes dortoirs. On mit alors sur la
porte cette inscription: _le grand couvent de l'observance de
Saint-François_, 1673[575]. Toutefois ces bâtiments ne furent achevés
que dix ans après.
[Note 573: _Voy._ t. I, 2e part., p. 771.]
[Note 574: Cet incendie arriva par l'imprudence d'un
religieux qui s'endormit la nuit dans l'église, où il
vouloit achever de dire l'office, après avoir attaché une
bougie allumée au lambris de la chapelle de
Saint-Antoine-de-Padoue. Il y avoit, dans cette chapelle une
grande quantité d'_ex-voto_ en cire: le feu y prit, et se
communiqua partout avec tant de rapidité et de violence, que
dans un moment l'église entière fut embrasée. Les cloches
furent fondues; le choeur, la nef, une partie du cloître
furent ravagés par les flammes, qui détruisirent aussi un
grand nombre de tombeaux[574-A].]
[Note 574-A: Ces tombeaux, la plupart en marbre noir,
offroient l'effigie, en marbre blanc ou en albâtre, des
illustres personnages qui y avoient été inhumés. La mémoire
nous en a été conservée par Corrozet, le premier qui ait
imaginé d'écrire un livre sur Paris. Nous croyons devoir
transcrire ici la liste qu'il en donne, laquelle a été
négligée par le plus grand nombre de nos historiens.
Marie, reine de France, femme de Philippe, fils de saint
Louis, morte en 1321.
Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de
Philippe-le-Bel, fondatrice du collége de Navarre, morte en
1304. (Au-dessous de son tombeau étoit le monument d'un
prince et d'une princesse, tenant chacun un coeur dans leurs
mains, et sans épitaphe.)
Jeanne, reine de France et de Navarre, morte en 1329. Le
coeur de Philippe-le-Long, son époux, mort en 1321.
Le coeur de Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de
Charles-le-Bel, morte en 1370.
Le coeur de Blanche de France, fille de Philippe-le-Long,
morte religieuse de Longchamp en 1358.
Mahaut, fille du comte de Saint-Paul, femme de Charles,
comte de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, morte en 1358.
(Près de Mahaut étoit une autre princesse en habit de
religieuse, et sans épitaphe.)
Madame _Ainznée_, fille du roi de Castille. (Le reste de
l'épitaphe étoit rompu.)
Blanche de France, fille de saint Louis, femme de..... (Le
reste de l'épitaphe étoit aussi rompu; mais c'étoit sans
doute la princesse Blanche qui épousa Ferdinand de La Cerda,
fils d'Alphonse X, roi de Castille, car l'autre princesse
Blanche, également fille de saint Louis, ne fut point
mariée.)
Louis de Valois, fils de Charles, comte de Valois et de
Mahaut, mort en 1329.
Un prince, un chevalier, une dame, un comte et une comtesse,
sans épitaphe.
Louis _Amnez_, fils de Robert, comte de Flandre, mort en
1522.
Pierre de Bretagne, fils de Jean duc de Bretagne, et de
Blanche, fille de Thibaut roi de Navarre.
Charles, comte d'Étampes, frère de Jeanne, reine de France
et de Navarre, mort en 1336.]
[Note 575: Au sujet de cette inscription, nous croyons
devoir remarquer que les frères Mineurs, appelés
_Cordeliers_, à cause de la corde qui leur servoit de
ceinture, étoient anciennement _Conventuels_; mais en 1502
on introduisit chez eux une réforme, qui fut nommée
l'_Observance_, ce qui servit à les distinguer des autres
religieux du même ordre. Cependant, en 1771, un bref du pape
réunit les _Conventuels_ et les _Observantins_ existants en
France, sous l'autorité du général des Conventuels.]
L'église des cordeliers passoit pour une des plus grandes de Paris:
c'étoit un immense vaisseau de trois cent vingt pieds de long sur plus
de quatre-vingt-dix de large, sans compter les chapelles des
bas-côtés. Le bâtiment n'en étoit point voûté, mais seulement plafonné
d'une charpente dont la couleur enfumée par le temps y répandoit une
grande obscurité et la rendoit d'un aspect désagréable; mais elle
contenoit un assez grand nombre d'illustres sépultures qui la
rendoient digne de l'attention des curieux[576].
[Note 576: L'église des Cordeliers a été entièrement
démolie. Une partie du cloître, qui existe encore, sert
d'hospice à l'École de Médecine.]