C'étoit un monastère de filles de la réforme de Saint-Benoît,
originairement situé dans une vallée près de Bièvre-le-Châtel, ce qui
lui avoit fait donner le nom de _Vauparfond_ et _Valprofond_. Les
monuments qui font mention de cette abbaye ne passent pas le
commencement du douzième siècle; mais on a quelque raison de croire
qu'elle existoit dès le milieu du précédent[364]. Des lettres-patentes
de Charles VIII, de l'année 1487, nous apprennent que le Valprofond
étoit de fondation royale, et que la reine Anne de Bretagne, l'ayant
pris sous sa protection, voulut qu'il s'appelât à l'avenir
_Notre-Dame-du-Val-de-la-Crèche_. Ce fut cette même princesse qui en
sollicita la réforme, laquelle y fut introduite en 1514 par Étienne
Poncher, évêque de Paris. On y voit les abbesses déclarées
triennales, devenir perpétuelles en 1576, et se soumettre de nouveau à
la triennalité en 1618. Ce fut vers cette époque qu'une foule de
considérations extrêmement pressantes, telles que la situation
désagréable de l'abbaye du Val, la vétusté de ses bâtiments, et les
dangers imminents dont ils étoient menacés par de fréquentes
inondations, firent naître le projet d'en transférer les religieuses à
Paris. En 1621 on avoit déjà acheté à cet effet une grande place dans
le faubourg Saint-Jacques, avec une maison appelée _le fief de Valois_
ou _le Petit-Bourbon_, lorsque la reine Anne d'Autriche se déclara
fondatrice du nouveau monastère, fit rembourser la somme de 36,000
liv., prix de l'acquisition, et ordonna la disposition des lieux, de
manière que les religieuses du Val-de-Grâce purent y entrer le 20
septembre de la même année. La reine y fit ajouter depuis quelques
bâtiments et un nouveau cloître, dont elle posa la première pierre le
3 juillet 1624.
[Note 364: Gall. Christ., t. VII, inst. col. 196.]
Toutefois, malgré l'affection particulière que Anne d'Autriche avoit
conçue pour cette maison, elle ne put, dans ces premiers temps, lui en
donner que de foibles témoignages. Le cardinal de Richelieu vivoit
encore; et l'on sait que tant que vécut ce ministre, elle n'eut ni le
pouvoir d'accorder des grâces, ni même le crédit d'en faire obtenir.
La mort de Louis XIII, qui ne survécut que cinq mois au cardinal,
l'ayant mise à la tête de l'administration du royaume, une de ses
premières pensées fut d'accomplir le voeu qu'elle avoit fait, dans des
temps moins heureux, de bâtir à Dieu un temple magnifique, s'il
faisoit cesser une stérilité de vingt-deux ans. Ce voeu avoit été
exaucé, et l'obligation où elle étoit de le remplir lui devint
d'autant plus agréable, qu'elle y trouvoit en même temps une occasion
de donner au monastère du Val-de-Grâce une marque éclatante de cette
affection qu'elle lui portoit. Il fut donc résolu que l'église et le
monastère seroient rebâtis avec la plus grande magnificence: les
fondements du nouvel édifice furent ouverts le 21 février 1645, et le
1er avril, le jeune roi Louis XIV y posa la première pierre dans le
plus grand appareil[365]. Les troubles qui agitèrent la minorité de ce
prince suspendirent bientôt les travaux commencés; mais ils furent
repris en 1655. Monsieur, frère unique du roi, mit la première pierre
au couvent; et ces bâtiments, si solides et si étendus, furent
continués avec tant d'activité, qu'ils étoient achevés au commencement
de 1662, et que l'église put être bénie en 1665.
[Note 365: Dans cette pierre fut encastrée une médaille d'or
de trois pouces et demi de diamètre, pesant un marc trois
onces, sur laquelle est d'un côté le portrait de Louis XIV,
porté par la reine sa mère, avec cette inscription: _Anna,
Dei gratiâ, Francorum et Navarræ regina regens, mater
Ludovici XIV, Dei gratiâ, Franciæ et Navarræ regis
christianissimi_. Au revers sont gravés le portail et la
façade de l'église, et autour est écrit: _Ob gratiam diù
desiderati regii et secundi partûs_. Au bas sont marqués le
jour et l'année de la naissance de Louis XIV. _Quinto
septembris_ 1638.]
Le célèbre architecte François Mansard fournit les dessins de ce grand
édifice, et fut chargé de son exécution, qu'il conduisit jusqu'à neuf
pieds au-dessus du sol. Il perdit alors la faveur de la reine, parce
que, dit-on, il ne voulut rien changer à son plan, dont l'achèvement
eût coûté des sommes considérables[366], et beaucoup au-dessus de la
dépense qu'on vouloit faire pour ce monument. Jacques Le Mercier
remplaça Mansard, et conduisit ces constructions jusqu'à la corniche
du premier ordre, tant intérieur qu'extérieur; c'est à cette époque
que les travaux furent interrompus. Ils furent repris en 1654, sous la
direction de Pierre Le Muet, architecte alors en réputation, auquel on
associa depuis Gabriel Le Duc, qui arrivoit d'Italie, où il avoit
fait, dit-on, de longues études sur l'architecture des temples. Il
étoit impossible que chacun de ces architectes n'eût pas la prétention
d'y mettre un peu du sien; et dès-lors on ne doit pas être surpris de
trouver dans le style et dans les ornements des diverses parties
quelques discordances, suites inévitables de ce changement successif
de direction. Il faut plutôt s'étonner qu'il n'ait pas produit des
effets plus fâcheux: car le monument en général est exécuté avec
beaucoup de soin et de précision; la sculpture intérieure, faite par
les frères Anguier, est très-délicate et très-achevée; partout on a
déployé une magnificence dont notre description ne pourra pas sans
doute embrasser tous les détails, ni donner une idée complète et
satisfaisante.
[Note 366: Piqué du traitement qu'il venoit d'éprouver,
Mansard, pour s'en venger, engagea M. Henri du Plessis
Guénégaud, secrétaire d'état, à faire bâtir, dans son
château de Frêne, à sept lieues de Paris, une chapelle, dans
laquelle cet architecte exécuta en petit le dessin qu'il
avoit conçu pour le Val-de-Grâce. Les historiens de Paris,
accoutumés à juger les objets d'arts sur parole, et d'après
les réputations bien ou mal fondées, n'ont pas manqué de
dire que c'étoit le chef-d'oeuvre de l'architecture
françoise. La vérité est que ce monument, dont la partie la
plus remarquable est un dôme sur pendentifs, n'offre rien
d'extraordinaire que la singularité de l'exécution sur une
si petite échelle: il n'a que dix-huit pieds de diamètre. Le
plan n'en est pas même très-heureux.]
Les édifices qui composent l'abbaye du Val-de-Grâce consistent
principalement en plusieurs grands corps de logis et une belle église,
surmontée d'un dôme très-riche et très-élevé. La cour qui sert
d'entrée présente une ligne de constructions de vingt-cinq toises de
largeur. Aux deux côtés sont deux ailes de bâtiments flanqués de deux
pavillons carrés qui donnent sur la rue, de laquelle le monastère est
séparé par une grille de fer régnant de l'un à l'autre pavillon. Au
fond de la cour et au centre de ces constructions s'élève sur un
perron de quinze marches le portail de la grande église, orné d'un
portique que soutiennent huit colonnes corinthiennes. Au-dessus de ce
premier ordre s'en élève un second, formé de colonnes composites, et
raccordé avec le premier par de grands enroulements placés aux deux
côtés. Dans le tympan du fronton étoient les armes de France
écartelées d'Autriche avec une couronne fermée[367].
[Note 367: _Voy._ pl. 160.]
Les colonnes du premier portique sont accompagnées de deux niches
contenant les statues de saint Benoît et de sainte Scholastique,
toutes les deux en marbre. Sur la frise on lisoit cette inscription:
_Jesu nascenti Virginique matri._
Les deux niches se trouvent répétées dans le second ordre, mais sans
statues.
Le dôme, d'une belle proportion, est, à l'extérieur, couvert de lames
de plomb avec des plates-bandes dorées. Un campanille le surmonte: il
est entouré d'une balustrade de fer, et porte un globe de métal, sur
lequel s'élève une croix, qui fait le couronnement de tout l'ouvrage.
L'intérieur de ce monument, lequel présente une longueur de vingt-cinq
toises dans oeuvre, non compris la chapelle du Saint-Sacrement[368],
sur treize toises de largeur dans la croisée du dôme, est orné de
pilastres corinthiens à cannelures; ces pilastres, qui séparent les
arcades de la nef, se prolongent dans l'intérieur du dôme, où ils
semblent servir d'appui à quatre grands arcs-doubleaux, au-dessus
desquels régne un entablement continu que surmonte un ordre de
pilastres corinthiens accouplés. Le dôme qui s'élève au-dessus a dix
toises et demie de largeur sur vingt toises quatre pieds de hauteur
sous clef[369].
[Note 368: Cette chapelle, placée derrière le chevet du dôme
de l'église, étoit enfermée dans une enceinte particulière
par des murs de clôture de neuf pieds de hauteur, et
destinée uniquement aux religieuses. Le grand autel élevé
entre cette chapelle et la nef étoit double, et disposé de
manière que ces filles pouvoient y recevoir la communion et
adorer le Saint-Sacrement sans être vues des personnes du
dehors.]
[Note 369: _Voy._ pl. 161.]
Dans l'arc du fond opposé à la nef se présente le grand autel, exécuté
sur les dessins de Gabriel Le Duc. Il est décoré de six grandes
colonnes torses en marbre, revêtues de bronze, et fait à l'imitation
de celui de Saint-Pierre de Rome, ce qui fut ensuite répété dans
toutes les églises où l'on voulut déployer une grande richesse de
décoration. Au-dessus se dessine un entablement couronné d'un
baldaquin, et sur chaque colonne sont des anges portant des
encensoirs; d'autres anges plus petits semblent se jouer dans les
festons qui lient ensemble toutes les parties de ce couronnement. Ils
tiennent des cartels où sont écrits quelques versets du _Gloria in
excelsis_. Les anges, le baldaquin et tous les autres ornements sont
dorés au mat ou d'or bruni.
Dans l'enfilade de la croisée du dôme, sur la droite, se trouve la
chapelle Sainte-Anne, dans laquelle étoient déposés les coeurs des
princes et princesses de la famille royale[370]; à gauche étoit placé
le choeur des religieuses, séparé du dôme par une grille de fer.
[Note 370: Le premier qui y fut déposé fut celui de madame
Anne-Élisabeth de France, première fille de Louis XIV, morte
en 1662; Anne d'Autriche voulut aussi donner le sien aux
religieuses du Val-de-Grâce, comme une dernière marque de
son affection; et depuis, cet usage a toujours subsisté pour
tous les princes et princesses de la maison royale. On
disposa en conséquence un caveau au-dessous de cette
chapelle; il fut revêtu de marbre, et au milieu de la
chapelle, tendue en velours noir rehaussé d'armoiries
d'argent, on éleva une estrade surmontée d'un dais, où ces
portions de leurs dépouilles mortelles furent long-temps
exposées avant d'être inhumées dans le caveau. Le 17 janvier
1696, un ordre du roi les y fit descendre, à l'exception de
ceux d'Anne d'Autriche et du duc d'Orléans, qui restèrent
dans la chapelle.]
La grande voûte de la nef, l'intérieur des arcs-doubleaux qui
soutiennent le dôme, sont enrichis d'une foule de sculptures,
ornements d'architecture, médaillons, bas-reliefs, que la main des
frères Anguier a su rendre dignes de la majesté du lieu[371]; les
marbres les plus précieux ont été employés au pavement de l'église, et
disposés en compartiments qui répondent à ceux de la voûte; enfin la
fresque qui couvre le plafond du dôme met le comble à la magnificence
de ce beau monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de
ce genre qui existe en Europe, représente la gloire des élus dans le
ciel[372], et contient plus de deux cents figures de proportion
colossale. C'est du reste un ouvrage d'un très-rare mérite; et ce qui
le rend plus admirable encore, c'est que Pierre Mignard, qui en est
l'auteur, le conçut et l'exécuta dans l'espace de treize mois. Il
passe pour son chef-d'oeuvre, et Molière l'a célébré dans un poëme que
le peintre dut sans doute regarder comme la récompense la plus
glorieuse de ses travaux. Toutes les inscriptions qu'on y lit encore
furent placées sous la direction de Quenel, alors intendant de tous
les édifices royaux. Depuis, pour ces sortes de compositions, on a
consulté l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
[Note 371: La voûte de la chapelle offre, dans six
médaillons, les têtes de la sainte Vierge, de saint Joseph,
de sainte Anne, de saint Joachim, de sainte Élisabeth, de
saint Zacharie. On y voit en outre des figures d'anges
chargés de cartels, avec des inscriptions et des
hiéroglyphes relatifs à ces divers personnages.
Aux quatre angles du dôme, dans quatre médaillons, sont les
quatre Évangélistes, accompagnés d'anges portant également
des inscriptions dans des cartels. Sur les arcades des neuf
chapelles, dont trois sont sous le dôme et six dans la nef,
des figures allégoriques présentent les divers attributs de
la Vierge, tels que la Patience, la Pauvreté, l'Humilité,
l'Innocence, la Virginité, la Prudence, la Justice, la
Piété, etc., etc.]
[Note 372: Dans la partie la plus élevée de la composition
on voit un ange qui tient ouvert le livre des sceaux, où
sont écrits les noms des élus. De côté et d'autre, des
saints distribués par groupes, patriarches, apôtres,
martyrs, vierges, confesseurs, etc., sont abîmés dans la
contemplation de la majesté divine, etc.
Dans la partie inférieure, la reine Anne d'Autriche est
représentée conduite par sainte Anne et par saint Louis au
pied du trône de l'Éternel, et lui offrant le plan du dôme
qu'elle vient de construire. Vers le point le plus élevé de
la voûte la vue se perd dans les espaces infinis des cieux.]
Telle est l'église du Val-de-Grâce, dont le portique, avec ses deux
ordres, son double fronton, ses enroulements, son dôme entouré de
consoles et de pilastres, n'obtiendroit pas sans doute aujourd'hui les
éloges qu'on lui prodigua dans un temps où l'architecture des temples
étoit toute en décorations postiches et théâtrales; mais qui, malgré
tous ses défauts, n'en est pas moins un monument dont l'aspect frappe,
éblouit, par l'adresse avec laquelle tant de parties incohérentes
sont combinées, tant au dehors qu'au dedans, pour former un ensemble
harmonieux, et par ce luxe d'ornements qui y répand la magnificence
sans rien ôter à la majesté[373].
[Note 373: L'église du Val-de-Grâce est une de celles qui
ont le moins souffert de la révolution, quoique sa
destination ait changé: car le couvent est maintenant un
hôpital militaire, et l'église un dépôt d'effets destinés à
ce genre d'hôpitaux. Toutefois des mesures ont été prises
pour la conservation du pavement en marbre et de
l'architecture, au moyen d'un plancher superposé et de
cloisons qui les préservent. L'autel principal et son riche
baldaquin sont également garantis et conservés.]