La maison qu'habitoient ces religieuses avoit été autrefois un prieuré
que les anciens titres nomment indifféremment _Notre-Dame-des-Vignes_
et _Notre-Dame-des-Champs_. La grande antiquité de cette maison a fait
renaître, à son sujet, ces conjectures déjà hasardées par plusieurs
de nos historiens sur tant de monuments dont l'origine se perd
également dans la nuit des temps: on a prétendu que saint Denis y
avoit célébré les saints mystères. Cette tradition, qu'on ne peut
soutenir d'aucune espèce d'autorité, n'est cependant pas dépourvue de
quelque vraisemblance: car alors ce lieu étoit solitaire; éloigné de
la ville; et l'apôtre des Gaules, ainsi que le troupeau qu'il avoit
formé, persécutés par les idolâtres, devoient en effet chercher les
lieux écartés pour adorer le vrai Dieu et le prier en commun. Mais ce
qu'on ne peut s'empêcher de trouver ridicule, c'est que cette manie
d'érudition ait porté quelques antiquaires à voir dans cet ancien
édifice un temple dédié, à Mercure selon les uns, à Cérès ou à Isis
selon les autres. Cette opinion singulière n'avait d'autres fondements
que l'examen très-imparfait d'une statue placée sur le pignon de
l'église et qui subsistoit encore dans les derniers temps. Ils
prétendoient y reconnoître les attributs de ces divinités du
paganisme, jusque-là que des pointes de fer placées autour de sa tête
pour empêcher les oiseaux de s'en approcher et la garantir de leurs
ordures, leurs sembloient des épis de blé, qui, comme on sait, sont au
nombre des symboles de Cérès. Cependant des savants plus raisonnables,
après avoir examiné plus attentivement cette figure, reconnurent
qu'elle représentoit tout simplement l'archange saint Michel[354]
tenant une balance, dont les bassins contenoient chacun une tête
d'enfant; ce monument, dont l'antiquité paroissoit assez grande,
n'avoit été mis qu'en 1605 à la place qu'il occupoit.
[Note 354: Nous avons déjà dit plusieurs fois que sa statue
se plaçoit ordinairement dans les cimetières, et que dans la
plupart il y avoit un oratoire sous son nom. L'abbé Lebeuf
ayant trouvé en cet endroit un moulin qui subsistoit encore
à la fin du siècle dernier, et qu'on nommoit le moulin _de
la Tombe-Isoire_ (t. I, p. 230), en a conclu que ce nom ne
signifioit, par corruption, qu'un assemblage de tombes.
Jaillot ne trouve aucun titre qui puisse faire penser qu'on
ait jamais employé le mot de _Tombe-isoire_ pour désigner un
cimetière, et sans daigner s'arrêter à réfuter la fable d'un
géant nommé Isore, que l'on supposoit enterré en ce lieu, il
rapporte plusieurs actes dans lesquels il a lu _apud tumbam
Ysore_, et prouve que c'étoit le nom d'une famille encore
connue au seizième siècle, et qui occupoit une grande maison
aboutissant à la place Maubert. (Cens. de Sainte-Geneviève,
de 1540, fol. 15.)]
L'abbé Lebeuf en a conclu que ce lieu avoit été d'abord occupé par un
oratoire de Saint-Michel, qu'avoit ensuite remplacé la chapelle de
Notre-Dame-des-Champs; et citant à ce sujet l'acte d'une donation
faite, en 994, aux religieux de Marmoutier, par Raynauld, évêque de
Paris, il en infère que, dès ce temps-là, ces religieux étoient
établis dans cette chapelle. Jaillot nous paroît avoir très-solidement
réfuté cette opinion, fondée sur une fausse interprétation de divers
passages de cet acte, et présume avec plus de vraisemblance que
l'époque de l'établissement de ces religieux à Notre-Dame-des-Champs
ne peut être fixée plus loin que l'an 1084, parce que c'est alors
seulement qu'elle leur fut donnée par _Adam Payen_ et _Gui Lombard_,
qui la tenoient _de leurs ancêtres_[355]; donation dont les
cartulaires de ces religieux offroient les actes les plus
authentiques. Il rejette également l'opinion de Du Breul, Lemaire et
leurs copistes, qui avancent que cette église fut rebâtie sous le
règne du roi Robert; et d'accord ici avec le savant qu'il vient de
combattre, il pense que la crypte[356] ou chapelle souterraine n'est
pas d'un gothique plus ancien que le douzième siècle, et que le
portail est au plus du treizième.
[Note 355: Cart. B. M. de Campis, fol. 34.]
[Note 356: On assuroit, par tradition, dans le couvent des
Carmélites, qu'il y avoit sous cette crypte, située au fond
de l'église, une autre cave encore plus basse; ce qui
sembleroit indiquer des restes de sépulcres romains.
Peut-être est-ce en ce lieu souterrain que saint Denis
rassembloit les fidèles. Son image ou celle de saint Martin
de Tours étoit sculptée sur le trumeau de la grande porte;
et les six grandes statues placées aux deux côtés du
portique représentoient sensiblement Moïse, Aaron, David,
Salomon et deux autres prophètes.
(LEBEUF.)]
L'établissement du collége de Marmoutier, fait au commencement du
quatorzième siècle, et dont nous aurons bientôt occasion de parler,
diminua considérablement le nombre des religieux qui habitoient
Notre-Dame-des-Champs; cependant ils continuèrent d'y rester jusqu'à
la fin du seizième. Alors on s'entretenoit dans l'Europe entière des
effets prodigieux opérés par la réforme que sainte Thérèse avoit
introduite dans l'ordre des Carmélites, réforme dont les progrès
avoient été si rapides, qu'en 1580, dix-huit ans après son premier
établissement à Avila, cette réforme s'étoit déjà répandue dans toute
l'Espagne; et que, malgré les mortifications et les austérités
prescrites par cette sainte fille, on comptoit plus de trente-deux
couvents, tant d'hommes que de femmes qu'elle-même avoit établis. Dès
cette époque, le pape Grégoire XIII avoit séparé cet institut des
Carmes mitigés, et en avoit fait ainsi un nouvel ordre dans l'Église.
La réputation de sainteté qu'il avoit acquise, fit naître à madame
Avrillot, épouse de M. Acarie, maître des requêtes, et à quelques
autres personnes de piété, le projet de faire venir des religieuses
carmélites à Paris. Les troubles dont la France fut agitée sous le
règne de Henri III en suspendirent quelque temps l'exécution. Elle
devint bientôt plus facile par la protection de la princesse Catherine
d'Orléans-Longueville, qui voulut bien accepter le titre de fondatrice
du couvent qu'on procureroit à Paris à ces religieuses, et promit de
le doter de 2,400 livres de rente. On jeta les yeux sur le prieuré de
Notre-Dame-des-Champs, où il n'y avoit plus que quatre religieux, et
qui, moyennant une modique dépense, pouvoit être disposé de manière à
recevoir convenablement la nouvelle communauté. Le cardinal de
Joyeuse, abbé commendataire de Marmoutier, donna son consentement sans
aucune difficulté; et les religieux qui voulurent d'abord résister,
furent obligés de céder à l'ordre que le roi leur fit intimer les 14
et 20 février 1603. Dès l'année précédente, ce prince avoit donné son
approbation à l'établissement des Carmélites; et le pape Clément VIII
consentit non-seulement à la formation d'un monastère, mais d'un ordre
entier, dont le couvent de Paris seroit le chef-lieu. Les choses étant
ainsi disposées, M. de Bérulle, conseiller et aumônier du roi, depuis
instituteur des prêtres de l'Oratoire et cardinal, obtint en Espagne,
du général des Carmes, six religieuses, qui en partirent le 29 août
1604, et entrèrent le 17 octobre suivant dans le couvent qu'on leur
avoit fait préparer[357]. Cet ordre se répandit aussi rapidement en
France qu'en Espagne, et à la fin du dix-huitième siècle, on en
comptoit soixante-deux monastères dans le royaume. Ces religieuses
furent appelées d'abord _Carmelines_ ou _Thérésiennes_: on leur donna
depuis le nom de _Carmélites_, comme plus conforme à l'étymologie
latine.
[Note 357: _Voy._ pl. 167.]
L'église de ce couvent étoit riche en monuments des arts, et au nombre
de celles que les curieux et les étrangers visitoient avec le plus
d'empressement.