Jaillot est le seul qui nous ait laissé des renseignements exacts sur
l'établissement en France de ces religieux; les autres historiens, en
parlent à peine, n'en ont pas même donné de dates certaines. La
persécution violente excitée par Henri VIII contre les catholiques, un
moment suspendue sous le règne trop court de Marie, s'étant renouvelée
avec une force nouvelle lorsque Élisabeth fut montée sur le trône, les
Bénédictins anglois, de même que tous les autres ministres du culte
romain, se virent dans la nécessité de se cacher, de se disperser, et
d'aller chercher un asile hors de l'Angleterre. On les reçut en
Espagne et en Italie; vers la fin du règne de cette princesse, ils
firent une tentative pour rentrer dans leur pays, et y faire revivre
leur congrégation: elle n'eut point le succès qu'ils en avoient
d'abord espéré. Forcés, par les lois sanguinaires de Jacques VI,
successeur d'Élisabeth, de s'expatrier une seconde fois, ils se
retirèrent à Dieulouard en Lorraine, et formèrent en même temps un
établissement à Douai, qui étoit alors sous la domination espagnole.
C'est vers ce temps-là (en 1611) qu'ils furent appelés par Marie de
Lorraine, abbesse de Chelles, pour diriger son monastère, et qu'elle
conçut le projet de leur procurer un établissement à Paris, tant pour
y former des sujets propres à veiller sur sa communauté, que pour
faire des missions en Angleterre.
Elle en fit venir six, qu'elle plaça d'abord, en 1615, au collége de
Montaigu, et ensuite dans le faubourg Saint-Jacques; mais le refus
qu'ils firent, en 1618, de se prêter à une nouvelle translation, les
brouilla avec leur bienfaitrice, et tarit la source de ses
libéralités. Dans l'extrémité où ils se trouvèrent alors réduits, ces
religieux furent secourus par le P. Gabriel Gifford, alors chef des
trois congrégations, italienne, espagnole et angloise, qu'on avoit
réunies, en 1617, sous le nom de _Congrégation Bénédictine angloise_;
il pourvut à leurs besoins, et loua pour eux, rue de Vaugirard, une
maison qui se trouve aujourd'hui comprise dans les bâtiments du
Luxembourg. Six ans et demi après, ils furent transférés dans la rue
d'Enfer; ils logèrent ensuite dans une maison que les Feuillantines
avoient habitée; enfin le P. Gifford, étant devenu archevêque de
Reims, acheta pour eux, au même endroit, trois maisons avec jardin,
sur l'emplacement desquels on construisit le monastère qu'ils ont
occupé jusque dans les derniers temps.
Ces religieux obtinrent, en 1642, de l'archevêque de Paris, la
permission de s'y établir et de célébrer l'office divin dans leur
chapelle, ce qui fut confirmé par des lettres-patentes de Louis XIV.
Ce prince, qui les protégeoit, leur en accorda bientôt de nouvelles,
par lesquelles il leur permit de posséder des bénéfices de leur ordre
ainsi que les religieux nés dans son royaume, et attribua au grand
conseil la connoissance de toutes les affaires qui pouvoient les
concerner. En 1674, on démolit l'ancienne maison et la salle qui leur
servoit de chapelle, pour construire de nouveaux bâtiments et
commencer l'église qui existoit encore de nos jours. La première
pierre en fut posée par mademoiselle Marie-Louise d'Orléans, depuis
reine d'Espagne, et le roi contribua à la dépense, d'une somme de
7,000 fr. Cette église fut achevée et bénite le 28 février 1677, sous
le titre de _Saint-Edmond_, roi d'East-Angles, c'est-à-dire de la
partie orientale d'Angleterre. Le P. Schirburne, alors prieur de la
maison de Paris, à qui l'on devoit en grande partie ces constructions,
ayant été élu général de sa congrégation, voulut ajouter encore à ses
bienfaits en sollicitant l'union à cette communauté de son prieuré de
Saint-Étienne de Choisi-au-Bac, ce qui fut accordé et exécuté[350].
[Note 350: Les bâtiments de cette maison servent d'atelier à
une manufacture de coton.]