LES FRÈRES PRÊCHEURS OU DOMINICAINS, DITS LES JACOBINS.

Ce fut au milieu des croisades entreprises contre les Albigeois, dont

l'hérésie dangereuse n'étoit autre chose que l'ancienne erreur des

Manichéens, que l'ordre dont nous parlons prit son origine. Tandis que

la puissance temporelle cherchoit à arrêter par les armes un mal dont

les progrès rapides menaçoient la tranquillité des états, saint

Dominique essayoit de ramener, par l'onction de ses paroles, ces

malheureux égarés. Le succès qu'obtinrent ses prédications lui fit

naître la pensée de s'associer quelques personnes animées du même

zèle, et d'en former un ordre religieux destiné à la propagation de la

foi. Les membres du nouvel institut devoient s'attacher spécialement à

prêcher aux peuples les vérités saintes et immuables de l'évangile, à

les soutenir autant par leurs exemples que par leurs discours, à

convaincre les hérétiques et à les ramener par la force de la

persuasion. Cet ordre fut approuvé en 1216 par Honorius III, sous le

titre de _Frères Prêcheurs_. Dès l'année suivante, saint Dominique

envoya quelques-uns de ses disciples à Paris: ils y arrivèrent le 12

septembre 1217, se logèrent dans une maison près Notre-Dame, entre

l'Hôtel-Dieu et la rue l'Évêque, et y demeurèrent jusqu'à l'année

suivante. Alors ils obtinrent de la libéralité de Jean Barastre, doyen

de Saint-Quentin, une maison près des murs, et une chapelle du titre

de Saint-Jacques, laquelle avoit été attachée à un hôpital institué

pour les pèlerins, et qu'on appeloit l'_hôpital Saint-Quentin_. C'est

de cette chapelle que la rue Saint-Jacques a pris son nom, et que les

Dominicains ont été appelés _Jacobins_, non-seulement à Paris, mais

dans toute l'étendue du royaume.

Ce premier établissement des Frères Prêcheurs dans la capitale n'a

point été raconté de la même manière par nos historiens. Plusieurs y

ont mêlé une foule de petites circonstances dont la fausseté est

évidente, et qui, du reste, sont trop peu importantes pour mériter

d'être discutées. Nous les passerons donc sous silence, et nous

continuerons, dans ce récit, de nous attacher, comme nous l'avons

toujours fait jusqu'à présent, aux autorités les plus graves et aux

opinions les plus vraisemblables.

Quoique les Jacobins eussent été mis en possession, dès l'année 1218,

de la chapelle et de l'hôpital du doyen de Saint-Quentin, il paroît

qu'ils n'avoient point encore acquis le droit d'y célébrer l'office,

du moins publiquement: car on trouve que vers ce temps-là un de leurs

religieux étant décédé fut enterré à Notre-Dame-des-Vignes; mais en

1221 ils jouissoient déjà de la permission d'avoir une église et un

cimetière qui leur avoient été accordés dès l'année précédente par le

chapitre de Notre-Dame. Ce fut aussi cette même année que l'Université

renonça en leur faveur au droit qu'elle pouvoit avoir sur la chapelle

Saint-Jacques[309], sous la condition toutefois de certaines prières

qu'ils seroient tenus de dire, de services qu'ils feroient célébrer,

et stipulant en outre que si quelque membre de cette compagnie

choisissoit sa sépulture chez les Jacobins, il seroit inhumé dans le

chapitre, si c'étoit un théologien; dans le cloître, s'il étoit membre

d'une autre faculté.

[Note 309: _Hist. univ._, t. III, p. 105.]

Saint Louis, auquel la plupart des religieux sont redevables de leur

établissement à Paris, combla ceux-ci de ses bienfaits: il fit achever

l'église qu'ils avoient commencée, bâtir le dortoir et les écoles, et

leur donna deux maisons dans la rue de l'Hirondelle. De là l'erreur de

Sauval, qui avance quelque part que les Jacobins doivent leur

fondation à ce monarque[310]. Diverses donations qu'il suppose leur

avoir été faites à cette même époque paroissent également suspectes,

et l'on ne voit point qu'avant 1281 leur territoire ait reçu aucun

accroissement. Dans cette année ils firent l'acquisition de quelques

maisons sises près de leur couvent[311], acquisition pour laquelle

ils obtinrent des officiers municipaux un acte d'amortissement, et que

confirma aussitôt Philippe-le-Hardi.

[Note 310: T. I, p. 410.]

[Note 311: _Livre Rouge de l'hôtel-de-Ville_, fol. 112, vº.

Ces maisons sont celles qui étoient contiguës au collége de

Cluni, et celles qui donnoient sur la rue Saint-Jacques,

touchant à la voûte Saint-Quentin, où est aujourd'hui

l'entrée de ce côté-là.

(JAILLOT.)]

Le cimetière, l'infirmerie et l'un des dortoirs de cette maison

étoient situés au-delà de l'enceinte de Philippe-Auguste. Louis X,

quelques-uns disent Philippe-le-Long, voulant accroître le terrein

qu'ils possédoient déjà, leur donna toute la partie du mur qui régnoit

le long de leur couvent, et les deux tours qui se trouvoient dans cet

espace, concession qui leur procura la facilité d'étendre de ce côté

leurs bâtiments; mais lorsqu'en 1358 on eut pris la résolution de

creuser un fossé autour de l'enceinte méridionale, ce fut une

nécessité d'abattre ces nouvelles constructions. Alors, pour

indemniser les Jacobins de cette perte, Charles V acheta des religieux

de Bourgmoyen, près de Blois, la maison et les jardins qu'ils

possédoient à Paris, et les donna aux Jacobins, francs et quittes de

toutes redevances. Il paroît que cette maison occupoit une grande

partie du terrain dont se composa depuis le jardin de ces Pères. Quant

aux jardins des religieux de Bourgmoyen, ils sont aujourd'hui couverts

des maisons qui forment les rues Saint-Dominique et Saint-Thomas,

comme nous aurons occasion de le dire en parlant du quartier du

Luxembourg.

Les Jacobins obtinrent encore de Louis XII l'ancien parloir aux

Bourgeois[312], et une ruelle qui régnoit le long du mur de la ville.

On voit dans les registres de la ville que, «le 5 août suivant, la

ville s'opposa à cette concession, attendu, dit-elle, que c'est son

propre héritage, et qu'il y a une tour hors les murailles qui pourroit

nuire à la ville si lesdits frères en étoient possesseurs, étant deux

cents religieux de toutes nations.» Il ne paroît pas que cette

réclamation ait empêché l'effet de la donation.

[Note 312: Ce lieu, destiné aux assemblées des officiers

municipaux, est appelé, dans des lettres du roi Jean de

1350, _Parlamentum_, _seu Parlatorium Burgensium_ (Livre

Rouge de l'Hôtel-de-Ville, fol. 17, vº). Quant à la ruelle,

nommée _Coupe-Gorge_, à cause des accidents fréquents qui y

arrivoient, Sauval et d'autres l'ont confondue avec la rue

de _Coupe-Gueule_, située entre la rue de Sorbonne et celle

des Maçons.]

Le cloître de ces religieux fut reconstruit, en 1556, des libéralités

d'un riche bourgeois nommé Hennequin. En l'an 1563, ils firent rebâtir

leurs écoles, qui tomboient en ruines, au moyen des aumônes que leur

procura un jubilé que le pape Pie IV leur avoit accordé à cette

intention.

L'enceinte de ce couvent renfermoit un assez grand terrain; mais les

bâtiments, presque tous d'un gothique très-grossier, et la plupart

sans symétrie, n'avoient rien qui méritât d'être remarqué. Il en étoit

de même de l'église, dont le vaisseau étoit vaste, mais sans

proportion et sans régularité. Elle étoit partagée en deux dans toute

sa longueur, comme celle que l'ordre possédoit à Toulouse.

Ce qui méritoit d'attirer l'attention, c'étoit le nombre considérable

d'illustres personnages qui avoient été inhumés dans cette église, ou

dont on y avoit déposé le coeur ou les entrailles. On y comptoit

non-seulement les plus grands noms de la France, mais encore des

princes du sang, des rois et des reines, entre autres les trois chefs

des branches royales de Valois, d'Évreux et de Bourbon. Du reste elle

étoit peu riche en tableaux et autres monuments des arts.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8) · 第 52 / 241 题