Plus un monument est ancien, plus il excite la curiosité; et c'est
alors surtout, comme il nous est arrivé si souvent de nous en
plaindre, qu'il est plus difficile de la satisfaire. Les commencements
de notre monarchie sont des temps de désordre et d'ignorance; les
révolutions fréquentes qui en marquent le cours interrompirent plus
d'une fois la suite des traditions, causèrent la destruction ou la
perte de presque tous les titres qui pouvoient jeter quelques lueurs
au milieu de ces profondes ténèbres; et ce manque absolu d'autorités
se fait sentir surtout lorsqu'il est question des choses qui se sont
passées sous la première race. Cependant quelque obscurité qui
environne les événements de ces temps reculés, il n'est personne qui
ignore, et la tradition en est venue jusqu'à nous, que l'abbaye
Sainte-Geneviève fut fondée par Clovis Ier, sur une colline au
sud-est de Paris, et dans un lieu qui servoit de cimetière public;
mais nos historiens ne sont d'accord ni sur l'année où cette église a
été bâtie, ni sur l'époque des changements survenus dans les noms
qu'elle a portés, ni même sur l'état de ceux qui furent choisis
d'abord pour la desservir.
Cependant, quant à l'année de sa fondation, ces historiens ne
diffèrent entre eux que depuis l'an 499 jusqu'à 511, c'est-à-dire d'un
intervalle d'environ douze ans[269]. Il est certain que, dès la fin de
l'année 496, Clovis avoit été baptisé, et que la plus grande partie
des François avoit, à son exemple, embrassé le christianisme; mais on
ne trouve aucun titre qui prouve que, vers cette époque, et même
pendant les dix années qui la suivirent, ce prince ait fait bâtir
d'église à Paris ni même en France. On sait que la guerre qu'il avoit
déclarée à Gondebaud, roi de Bourgogne, les alliances qu'il
contractoit avec d'autres souverains, et une foule de soins non moins
importants l'occupoient alors tout entier; de manière que, sans
pouvoir également offrir de preuves positives d'aucune autre date, il
nous paroît plus vraisemblable de reculer cette fondation jusqu'à
l'année 508, après la fameuse bataille qu'il livra, près de Poitiers,
au roi des Visigoths, Alaric II. Trois historiens, Aimoin, Roricon et
Frédégaire[270], rapportent qu'à la prière de Clotilde ce monarque
avoit fait voeu, s'il revenoit vainqueur, de bâtir une église sous
l'invocation de saint Pierre. La bataille fut livrée en 507; Clovis y
tua Alaric de sa propre main, et revint l'année suivante à Paris,
qu'il choisit alors pour la capitale de ses états. Il nous semble
qu'aucune époque ne peut être plus convenable pour y placer la
fondation de l'église de Sainte-Geneviève. Elle fut nommée dans le
principe tantôt l'église de Saint-Pierre, tantôt la basilique des SS.
Apôtres[271]. Nous dirons plus bas quand et à quelle occasion on la
consacra à la patronne de Paris.
[Note 269: Corrozet place cette fondation en 499; Du Breul,
Sauval, Delamarre, le P. Daniel, l'abbé Fleuri en 500; les
historiens de Paris en 509; les auteurs du _Gallia
christiana_ un peu avant 511, etc.]
[Note 270: Aim. lib. 1, cap. 10; Gesta franc. Roric. lib. 4;
Fredeg. schol. epit. cap. 25.]
[Note 271: Greg. Tur. lib. III. cap. 18, et lib. IV. cap.
1.--_Ibid._ lib. II, cap. 43, etc.]
Le nom de _basilique_, dont se sert Grégoire de Tours en parlant de
cette église, a fait penser qu'elle avoit d'abord été desservie par
des religieux. Les noms de _monastère_, _d'abbé_, _de frères_, par
lesquels les vieux titres désignent sans cesse et l'église et ceux qui
la desservoient, mais surtout le témoignage d'un ancien livre, qui
déclare formellement qu'elle avoit été bâtie pour y faire observer _la
religion de l'ordre monastique_[272], semble fortifier cette opinion
que les savants du premier ordre, dom Mabillon, l'abbé Fleuri, l'abbé
Lebeuf, le P. Dubois, etc., ont embrassée.
[Note 272: _Ubi religio monastici ordinis vigeret._ Telles
sont les propres expressions d'un passage de la vie de
sainte Bathilde, où l'on parle de la fondation faite par la
reine Clotilde de la basilique de Saint-Pierre.]
Jaillot, qui, sans avoir une science aussi universelle que ces hommes
célèbres, avoit certainement plus approfondi ces matières qu'aucun
d'entre eux, ose s'élever seul contre leur sentiment. D'abord il n'a
pas de peine à prouver que ces noms de _basilique_, de _monastère_,
donnés à l'église, de _frères_ et d'_abbé_, dont sont qualifiés les
desservants, ont été mille fois employés pour désigner les chapitres,
les églises, la cathédrale elle-même; l'histoire de Paris en offre
mille exemples. Le passage de la vie de sainte Bathilde présente plus
de difficultés, et cependant il nous semble qu'il en a heureusement
triomphé; ses raisonnements qu'il sait fortifier d'exemples et
d'autorités, sans rien offrir d'absolument décisif, nous portent à
croire que ces desservants, soumis à la règle, à la vie _monastique_,
n'étoient autre chose, dès l'origine, qu'un collége de chanoines
séculiers.
Ces chanoines subsistèrent dans le même état jusqu'au douzième
siècle; et pendant ce long espace de temps on les voit sans cesse
l'objet d'une protection spéciale de la part des rois de France et des
plus grands princes. Un diplôme du roi Robert, de 997, confirme les
donations qui leur ont été faites, en ajoute de nouvelles, leur donne
le droit de nommer leur doyen[273], de disposer de leurs prébendes.
Par une charte donnée en 1035, Henri Ier se déclare le protecteur de
_la vénérable congrégation des chanoines de Sainte-Geneviève_. Une
autre charte, datée de 1040 ou environ, contient d'autres donations
faites en leur faveur par Geoffroi Martel, comte d'Anjou; des bulles
de divers papes confirment tous ces priviléges, etc.; mais en 1148 il
se fit un changement notable dans leur administration intérieure:
Eugène III, qui occupoit alors le trône pontifical, et qu'un événement
fâcheux avoit forcé de se réfugier en France dès l'année précédente,
étoit depuis quelque temps informé du relâchement qui existoit dans
cette communauté; peut-être même pensoit-il déjà à y introduire la
réforme. Une scène scandaleuse, qui se passa sous ses propres yeux,
dans l'église de Sainte-Geneviève[274], le confirma dans cette
résolution, que le peu de séjour qu'il fit en France l'empêcha
toutefois d'exécuter lui-même. Louis-le-Jeune, entrant dans ses vues,
en confia le soin à Suger, qu'il venoit de nommer régent de son
royaume avant son départ pour la Terre-Sainte. Cette réforme n'eut
point lieu, suivant toutes les apparences: car on voit l'année
suivante (en 1148) le même pape Eugène former d'abord le projet de
substituer à ces chanoines huit religieux de l'ordre de Cluni, et
ensuite, vaincu par les prières et les représentations qu'ils lui
firent, se contenter d'introduire dans leur maison douze chanoines de
Saint-Victor[275], qui opérèrent enfin cette réforme si nécessaire.
C'est ainsi que les chanoines de Sainte-Geneviève, de séculiers qu'ils
étoient, devinrent réguliers.
[Note 273: Outre le doyen, elle avoit encore deux autres
dignitaires, dont l'un étoit le préchantre et l'autre le
chancelier. Sous Louis-le-Gros, on y comptoit au moins vingt
prébendes, dont plusieurs étoient possédées par des
ecclésiastiques très-qualifiés. La considération dont
jouissoit le chapitre de Sainte-Geneviève étoit telle, que,
pendant plus d'un siècle, nos rois furent dans l'usage de
connoître par eux-mêmes des causes et affaires de tous les
chanoines en particulier. Mais ce qu'il y a de plus
remarquable, c'est que dès-lors ce chapitre, à l'imitation
de la cathédrale, avoit ses écoles, où les lettres
florissoient, et que son chancelier y avoit les mêmes
attributions que celui de Notre-Dame. Il en résulta que
lorsque l'Université se fut étendue jusque sur le territoire
de cette église, ce chancelier eut naturellement sur les
écoliers la même inspection que l'autre avoit sur eux, hors
de la terre de Sainte-Geneviève.]
[Note 274: Le pape étant allé à la basilique des SS. Apôtres
pour y célébrer la messe, il arriva qu'après qu'il se fut
retiré dans la sacristie, ses officiers voulurent s'emparer
d'un riche tapis que les chanoines avoient étendu sous les
pieds du pontife. Ils prétendoient qu'un ancien usage leur
donnoit le droit de l'enlever. Les domestiques de l'abbaye
voulurent aussi l'avoir. Les deux partis commencèrent par
s'arracher le tapis des mains, avec des injures et des cris;
ils en vinrent bientôt aux coups, et le tumulte fut si
grand, que le roi, qui n'étoit pas encore sorti de l'église,
ayant cru devoir se présenter pour rétablir l'ordre, fut
lui-même frappé dans la foule par les domestiques de
l'abbaye.]
[Note 275: Annal. manusc. de Sainte-Geneviève, fol. 275.]
Piganiol pense que ce fut vers cette année, et à l'occasion du
changement qui survint alors dans cette abbaye, qu'elle prit le nom de
Sainte-Geneviève. C'est une erreur: Jaillot cite des actes des
septième et huitième siècles, dans lesquels elle est déjà désignée
sous les noms de Saint-Pierre et de Sainte-Geneviève; et dès le
neuvième on la trouve sous le nom seul de cette sainte. On sait
qu'elle y avoit sa sépulture; et la vénération que les Parisiens
avoient conservée pour cette illustre protectrice de leur ville, les
miracles qui s'opéroient à son tombeau, ont dû naturellement amener
très-vite un pareil changement. Il y a de nombreux exemples de ces
mutations, dans lesquelles la dévotion particulière d'un peuple, même
d'une classe de citoyens, a fait préférer le nom d'un patron à celui
du titulaire d'une église.
La réforme se soutint parmi les chanoines de Sainte-Geneviève jusqu'à
ces guerres funestes qui désolèrent les règnes de Charles VI et
Charles VII, et jetèrent le désordre dans les monastères comme dans
toutes les autres parties de la société. La discipline régulière fut
dès-lors entièrement anéantie dans cette abbaye, et ce n'est que sous
le règne de Louis XIII qu'on pensa à la rétablir. Afin d'y parvenir,
ce prince, après la mort de Benjamin de Brichanteau, évêque de Laon,
qui en étoit abbé, crut devoir y nommer, de son autorité et pour cette
fois seulement, le cardinal de La Rochefoucauld, sous la condition
qu'il y établiroit la réforme. Pour se conformer aux intentions du
roi, cette Éminence ne trouva point de moyen plus efficace que d'y
faire entrer, en 1624, le père Faure avec douze religieux de la
réforme que ce même père venoit d'établir dans la maison de
Saint-Vincent de Senlis. La réforme de Sainte-Geneviève achevée en
1625, confirmée par des lettres patentes de 1626, et par une bulle
d'Urbain VIII donnée en 1634, fut entièrement consolidée, cette même
année, par l'élection du père Faure comme abbé coadjuteur de cette
abbaye, et supérieur général de la congrégation. C'est à cette époque
qu'il faut fixer la triennalité des abbés de Sainte-Geneviève, la
primatie de cette abbaye chef de l'ordre, et le titre qu'on lui a
donné de _chanoines réguliers de la congrégation de France_.
L'église de Sainte-Geneviève ne présente pas dans ses antiquités
moins d'obscurités et d'incertitudes que son clergé. On ne peut pas
assurer que l'édifice bâti par Clovis et par sainte Clotilde subsistât
encore lorsqu'en 857 les Normands, qui, depuis douze ans, n'avoient
pas cessé de ravager les bords de la Seine, débarquèrent dans la
plaine de Paris, et mirent le feu à cette basilique, ainsi qu'à toutes
les autres églises, excepté celles de Saint-Vincent et de Saint-Denis,
qui furent rachetées de ces barbares à prix d'argent. Peut-être
avoit-elle été déjà reconstruite au huitième siècle, en même temps que
cette dernière. Ce qu'il y a de certain, c'est que les murailles de
l'édifice que détruisirent les Normands subsistèrent encore en partie,
quoiqu'en très-mauvais état, jusque vers l'an 1190. Elles furent alors
réparées par Étienne, qui en étoit abbé; et ces réparations, dont une
partie a subsisté jusque dans les derniers temps, étoient encore
très-visibles sur le côté extérieur et méridional de la nef. Suivant
l'abbé Lebeuf, cette partie extérieure de la carcasse étoit un débris
des constructions qui existoient même du temps des barbares. Quant à
tout le travail du dedans, piliers, voûtes, petites colonnades, on y
reconnoissoit le caractère de l'architecture gothique du treizième
siècle; mais leur disposition singulière, l'élévation des ailes et
leur peu de largeur, la ceinture du sanctuaire formée en rotonde,
sembloient prouver que la nouvelle église avoit été rebâtie sur les
anciens fondements; et un pilier, placé près de la porte qui
communiquoit avec l'église Saint-Étienne, indiquoit par son chapiteau
plus ancien de deux siècles, que le sol de ce monument avoit été
relevé. Les trois portiques[276] du frontispice étoient aussi du
treizième siècle. Enfin les constructions de la tour qui servoit de
clocher annonçoient deux époques: la partie inférieure étoit du
onzième siècle, l'autre avoit été réparée[277] à la fin du quinzième,
sous le règne de Charles VIII.
[Note 276: Dans les premiers temps, suivant l'auteur de la
vie de sainte Geneviève, cette église n'avoit qu'un seul
portique, où étoient simplement peintes les histoires des
patriarches, des prophètes, des martyrs et des confesseurs.
La sculpture ne fut employée que long-temps après pour ces
sortes de représentations, et lorsqu'en élargissant les
églises on jugea à propos d'élargir aussi et d'exhausser les
portiques.]
[Note 277: _Voy._ pl. 152. Le tonnerre étoit tombé sur
l'abbaye, et y avoit causé de grands dommages; le clocher
avoit été renversé, les cloches avoient été fondues, et
plusieurs endroits de la maison endommagés.]
Lorsque les desservants de l'abbaye Sainte-Geneviève s'étoient vus
menacés de la première invasion des Normands, avant de quitter leur
monastère, ils avoient eu soin d'ouvrir le tombeau de leur sainte
patronne, d'en enlever les reliques et de les transporter dans les
terres de l'abbaye, où ils les tinrent cachées. Quand le calme fut
rétabli, ils s'empressèrent de les rapporter; et chaque fois que les
barbares revenoient, on emportoit de nouveau ce précieux dépôt. Ce
tombeau, d'où ils avoient tiré ses ossements, étoit renfermé dans une
_crypte_, ou chapelle souterraine qui servoit également de sépulture à
saint Prudence, à saint Céran, évêques de Paris, et à plusieurs autres
saints personnages morts en odeur de sainteté. Les corps de ceux-ci y
furent laissés; et ce n'est que lorsqu'on eut relevé les ruines de
l'ancienne voûte, calcinée par le feu des barbares, qu'on tira de
terre ces sépulcres, et qu'on les rassembla dans la _crypte_, qui fut
alors réparée. Elle fut depuis entièrement rebâtie, et extrêmement
ornée par les soins du cardinal de La Rochefoucauld: la voûte en étoit
soutenue par des piliers de marbre; l'on y descendoit par de beaux
escaliers symétriquement placés aux deux côtés de la porte du choeur,
et près d'un jubé découpé en pierre avec beaucoup de délicatesse. Dans
cette chapelle souterraine, on voyoit encore le tombeau de sainte
Geneviève, mais il n'y restoit plus rien de ses reliques. Depuis qu'on
les en avoit tirées, elles n'étoient point sorties de la châsse qui
avoit servi à les transporter; et cette châsse avoit été placée dans
l'église supérieure.
La crypte contenoit cinq autres chapelles. Il y en avoit encore un grand
nombre dans l'église supérieure et dans le cloître. La plupart furent
détruites ou changées de forme par le cardinal de La Rochefoucauld,
lorsque dans le siècle dernier il fit réparer l'église et la maison. La
plus remarquable de celles qui furent conservées étoit une grande et
belle chapelle située au côté méridional du cloître, et connue dans
l'ancien temps sous le nom de _Notre-Dame-de-la-Cuisine_, parce qu'elle
étoit effectivement placée auprès de la cuisine de l'abbaye. Elle avoit
été construite par ce même abbé Étienne à qui l'on devoit les
réparations de l'église, et portoit, depuis environ deux cents ans, le
nom de _Notre-Dame-de-la-Miséricorde_.
C'étoit au pied de l'autel de cette chapelle que le chanoine de
Sainte-Geneviève, chancelier de l'Université, donnoit le bonnet de
maître-ès-arts.